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Religion

Égypte. L’État au chevet de l’Église copte

Entre attentats et incendies d’églises d’un côté et difficultés administratives de l’autre, les pratiques religieuses des coptes d’Égypte ont souvent été frappées ces dernières années du sceau de la peur ou de la clandestinité. Si un climat de suspicion continue à marquer le moindre incident touchant les lieux de culte, l’État tente de rassurer la plus grande communauté chrétienne du Proche-Orient.

Façade incendiée de l’église Abou Sifine, dans le quartier d’Imbaba, dans le gouvernorat de Gizeh, le 14 août 2022
Khaled Desouki/AFP

Dans le village d’Al-Cheikh du gouvernorat de Sohag, en Haute-Égypte, les travaux de reconstruction de l’église de l’archange Michel, entamés il y a quatre ans, sont arrivées à leur fin avant le Noël orthodoxe le 7 janvier 2023, grâce aux dons et à la participation bénévole des habitants, à majorité copte. Un moment que William Adli, enseignant copte, attend avec « une joie immense ». Il a d’abord fallu raser l’ancien édifice construit au début du XXe siècle, après obtention du permis de démolition et de rénovation. Cela a pu se faire grâce à la loi 80 de 2016, venue assouplir un règlement très contraignant et une législation qui a très peu changé durant plusieurs siècles.

Avant cette loi, il était quasiment impossible de démolir une église pour la reconstruire, même si elle tombait complètement en ruines, assure William Adli. Les fidèles continuaient pourtant à y célébrer offices, baptêmes, mariages et enterrements. Pour l’enseignant, la fête devait donc être complète avec la célébration du Noël copte dans un climat de quiétude et d’allégresse.

Allégresse et sérénité. Les mêmes mots reviennent dans la bouche d’Emad Morcos, un habitant de la Ville du 6 Octobre, à l’ouest du Caire, après avoir assisté à l’inauguration de la nouvelle église de cette grande cité d’un demi-million d’âmes. Selon cet homme d’affaires, la ville a beaucoup évolué en matière de construction, de restauration et de travaux d’extension des églises au cours des cinq dernières années, toujours grâce aux facilités apportées par la loi 80-2016. On compte aujourd’hui une quarantaine d’églises dans la zone qui s’étend de l’aire urbaine aux oasis, pour une population composée aussi bien de foyers aisés que de familles proches du seuil de pauvreté. Morcos espère que cette loi permettra de lever les obstacles qui subsistent dans certaines zones géographiques, notamment là où se trouvent des terres qui appartiennent aux instances de l’État.

Plus que des lieux de culte

Selon l’enseignant-chercheur allemand Sebastian Elsasser, auteur de The Coptic Question in the Mubarak Era (Oxford University Press, 2014), l’évolution qu’a connue la construction des édifices religieux coptes revêt une importance majeure pour l’Église elle-même, et pour un clergé soucieux de renforcer sa présence et son action auprès de la population copte. Les églises sont en effet bien plus que des lieux de culte, puisqu’elles rendent à la communauté des services importants en matière de santé, d’enseignement et même d’emploi. Elles sont porteuses d’une forte charge symbolique, assure Elsasser. En faciliter la construction est une mesure capitale, qui marque aux yeux des coptes une véritable rupture avec l’ère précédente.

L’adoption de la nouvelle loi a conduit à « une multiplication des églises », constate le chercheur égyptien spécialiste des questions coptes Robert Fares. Un phénomène qui s’est accompagné ici et là de quelques excès dus à la concurrence entre diocèses, affirme-t-il : c’est en effet à qui disposerait de l’édifice le plus richement ornementé, alors que les dons des fidèles (principale source de financement) sont destinés avant tout aux travaux de construction. L’État fournit quant à lui le terrain et aussi, parfois, des contributions financières. Au milieu des années 1960, sous la présidence de Gamal Abdel Nasser, la cathédrale Saint-Marc d’Abbassia avait ainsi été élevée sur une parcelle allouée par l’État, qui avait également débloqué une centaine de milliers de livres pour les travaux.

La joie de la communauté copte face à l’évolution du dossier de la construction des églises a cependant été gâchée par le terrible incendie du 14 août 2022 qui a ravagé l’église Abou Sifine, dans le quartier très peuplé d’Imbaba, à Gizeh. Comme nombre d’églises construites illégalement depuis la fin des années 1970, celle-ci ne se distinguait guère des modestes habitations à trois ou quatre étages qui l’entourent. À l’origine, le bâtiment n’était pas censé servir de lieu de culte, mais abriter des services sociaux gérés par l’Église orthodoxe. Par la suite, un autel a été installé à l’un des étages. Ce stratagème est couramment utilisé par les coptes dans les quartiers informels, ainsi que dans certains villages, d’abord en raison de la difficulté jusque-là d’obtenir un permis de construire et de rénover ; ensuite pour échapper à l’hostilité des extrémistes issus des couches les plus marginalisées, qui ont à maintes reprises attaqué des chantiers d’églises. Les mêmes raisons poussent parfois les coptes à ne pas afficher de croix sur les façades des établissements religieux.

Les douloureux souvenirs des attentats

Conséquence logique de cette situation, de nombreux édifices ne correspondent pas aux normes de sécurité les plus élémentaires. Le choix était simple : ou bien ne pas construire d’églises, en dépit de la croissance démographique et des changements urbanistiques qui ont transformé les agglomérations coptes en banlieues, ou bien édifier des bâtiments dépourvus d’issues et d’escaliers de secours. C’était le cas de l’église Abou Sifine, dont les autorités avaient immédiatement attribué l’incendie à un court-circuit avant même la fin des investigations lancées le 14 août sur ordre du procureur général, et qui sont arrivées à la même conclusion. De plus, les pompiers n’ont pas pu arriver à temps pour circonscrire le feu qui a causé la mort d’une quarantaine de personnes, en majorité des enfants.

Or, la tragédie d’Imbaba est venue s’inscrire dans un historique chargé des douloureux souvenirs des attentats contre les coptes. En avril 2017, des bombes ont explosé dans deux églises des gouvernorats d’Alexandrie et de Tanta, faisant une cinquantaine de morts. Ces attaques, perpétrées le dimanche des Rameaux, revendiquées par l’organisation de l’État islamique (OEI), à l’image de l’explosion survenue le 31 décembre 2010 dans l’église des Saints à Alexandrie, lors de la célébration de la Saint-Sylvestre.

Les médias n’ont commencé à couvrir le terrible incendie d’Abou Sifine, survenu à une dizaine de kilomètres seulement de la capitale, qu’après la publication d’un message de condoléances sur la page Facebook officielle du président Abdel Fattah Al-Sissi. L’incident a en outre soulevé de nombreuses interrogations, notamment à cause de l’attitude du pape Tawadros II qui n’a pas assisté à la cérémonie funéraire sous prétexte qu’il souffrait du Covid. Selon des dignitaires coptes, il avait pourtant pris part à d’autres activités qui se sont tenues à la même période. Il est même apparu une semaine plus tard aux côtés du premier ministre Mostafa Madbouli lors de la troisième édition du congrès de la jeunesse copte à l’étranger organisé à El-Alamein, une ville qui compte beaucoup pour l’État, car elle fait partie des nouveaux projets urbains. Le pape a tenu à faire l’éloge de la décision d’y installer l’été le gouvernement. Les déclarations du patriarche aux familles endeuillées à propos de la grâce qui peut se cacher derrière le chagrin ont également créé la surprise dans les milieux coptes, où l’on s’attendait plutôt à des critiques concernant l’arrivée tardive des pompiers et la clôture précipitée de l’enquête.

Un fort climat de suspicion

Un tweet de Naguib Sawiris, connu pour son soutien à Sissi en juillet 2013 et pour ses déclarations tranchées sur la situation de ses coreligionnaires, est venu renforcer la perplexité ambiante. Quelques heures après l’incendie, l’homme d’affaires copte laissait entendre qu’il pourrait s’agir d’un acte criminel et implorait Dieu d’en punir l’auteur. Le fait que l’incident coïncide avec le jour anniversaire de la dispersion sanglante des partisans du président Mohamed Morsi en 2013 par l’armée égyptienne nourrissait la suspicion générale. À l’époque, plusieurs attaques ont été lancées contre les églises au lendemain de la répression des Frères musulmans.

Dans un tweet publié la veille de l’Assomption (le 15 août), l’évêque Anba Ermia, connu pour ses liens avec de nombreux secteurs de l’État — y compris avec l’appareil sécuritaire —, a lui-même adressé « un avertissement à l’ensemble de l’État » concernant la nécessité d’être solidaires pour éviter la reproduction de tels événements. « Ce qui s’est passé ne nous fait pas peur, car nous, les coptes, aimons nos églises », affirmait également ce membre du Saint-Synode.

Après le drame d’Abou Sifine, d’autres départs d’incendie ont été signalés dans des églises ou dans des bâtiments situés à proximité, notamment dans la région Le Caire-Gizeh, mais aussi dans l’église Anba Bishoy à Minya, où le feu a été rapidement contrôlé. L’incendie de Minya a été imputé à la présence de cierges que deux enfants auraient fait tomber en jouant près de l’autel. Une version à laquelle Souleyman Chafik, chercheur spécialisé sur les questions coptes, a du mal à croire puisque, selon ses informations, cette église n’utilisait pas de cierges traditionnels, mais plutôt des cierges électriques, précisément afin d’éviter pareilles catastrophes.

À toutes ces suspicions viennent s’ajouter les propos de plusieurs ecclésiastiques influents qui se disent « troublés » et « préoccupés » par le fait que ces incendies surviennent au moment où, en coulisse, on parle de divergences d’ordre financier entre l’Église et d’autres partenaires qui ne font pas partie de l’institution religieuse. Or, toutes ces affirmations sont catégoriquement réfutées par Is’hak Ibrahim, responsable du dossier des droits coptes au sein de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR), pour qui l’État, soucieux de la sécurité des églises, tient au contraire à mettre en avant les réalisations importantes en faveur de la communauté copte. Ibrahim estime que la tragédie d’Abou Sifine est entièrement imputable à un défaut de sécurité. Un avis partagé par Sebastian Elsasser, qui ne s’étonne pas que des incendies se déclenchent dans des bâtiments aussi rudimentaires, ou que les véhicules des pompiers aient du mal à accéder aux lieux de l’incendie, étant donné l’état de la voirie dans ces quartiers édifiés sans aucune planification.

« Une église dans chaque nouveau quartier résidentiel »

L’hebdomadaire chrétien Watani considère également que la complexité des procédures relatives à la construction et à la légalisation des églises est un élément clé de la catastrophe d’Abou Sifine. Selon ce journal, 70 % des églises construites sans autorisation au cours des cinq dernières années auront du mal à régulariser leur situation. Il leur sera en effet impossible de satisfaire aux conditions de sécurité exigées, notamment celle qui conditionne le nombre d’étages d’une église à la largeur de la rue sur laquelle elle se trouve. Une condition totalement inadaptée au type de constructions que l’on trouve dans les banlieues anarchiques.

Selon Is’hak Ibrahim, cette situation est due au fait que la loi 80-2016 a été adoptée en l’absence d’une concertation sociale qui aurait permis d’aplanir certaines difficultés relatives à la légalisation. Robert Fares pointe quant à lui l’absence de décret d’application de la loi, qui empêche de résoudre les problèmes apparus lors de la mise en œuvre du texte.

Entre mai 2018 et janvier 2022, pas moins de 1 186 églises et 976 dépendances ont fait l’objet de décisions rendues par la commission ad hoc chargée de la légalisation de la situation des églises, placée sous la responsabilité directe du chef du gouvernement, selon un communiqué du conseil des ministres publié à la veille du Noël orthodoxe de 2022. Au mois d’août 2022, environ 40 % des églises informelles ont été régularisées par cette même commission. Le problème le plus difficile à résoudre est en général celui des issues et des escaliers de secours. Par suite d’une dizaine d’incendies d’églises ou de feux survenus autour d’elles au cours du mois d’août 2022, dont celui d’Abou Sifine, une source du ministère du développement local a annoncé la création de commissions au niveau des gouvernorats, chargées de vérifier les normes de sécurité dans les lieux de culte. Le 7 septembre, l’Église a fait savoir qu’une réunion consacrée aux questions de sécurité avait eu lieu entre le pape Tawadros II, les membres du bureau technique et le révérend Michael Antoine, vice-président de la commission chargée de la situation des églises et représentant de l’Église copte.

Dans un article paru dans Watani le 20 août 2022, après le drame d’Abou Sifine, la journaliste Hanan Fikri suggérait « la relocalisation des églises construites dans des quartiers anarchiques vers des quartiers plus sûrs ». Quelques jours avant, le pape Tawadros II demandait à l’État d’autoriser l’agrandissement des églises existantes ou de leur trouver de nouveaux emplacements. Pour Kamal Zakher, la logique voudrait en effet que les églises dépourvues d’équipements de sécurité et trop exiguës pour accueillir les nombreux fidèles soient déplacées vers des endroits plus adaptés, tout en restant proches ou faciles d’accès.

Alors que l’État s’est engagé publiquement à reconstruire rapidement Abou Sifine, deux sources proches des hauts responsables de l’Église copte ont indiqué que les autorités avaient accordé à celle-ci une grande parcelle située dans une zone peu construite et assez proche d’Imbaba, afin d’y édifier une nouvelle église, les anciens locaux en restauration devant abriter provisoirement des œuvres sociales. Selon l’une de ces sources, un vaste plan de l’État prévoit d’examiner la situation de l’ensemble des quartiers anarchiques construits en violation des codes de l’urbanisme et de la sécurité. Tout ce qui sera relocalisé sera remplacé, a ajouté cette même source, puisque « l’État s’est engagé à construire une église dans chaque nouveau quartier résidentiel », rompant ainsi avec la vieille règle selon laquelle la construction d’un édifice religieux chrétien dépendait de la densité de la population copte dans le quartier.

En janvier 2019, le président Abdel Fattah Al-Sissi avait, en présence du grand imam d’Al-Azhar Ahmed Al-Tayeb et du patriarche de la Prédication de Saint-Marc le pape Tawadros, inauguré successivement la mosquée Al-Fattah Al-Alim et la cathédrale de la Nativité dans la nouvelle capitale administrative, signe de la volonté de l’État de reconnaître le droit des chrétiens à disposer de lieux de culte, sans considération de leur importance démographique. D’autant que la case « religion » qui figurait sur les formulaires de recensement de la population a été supprimée en 1986, par suite de divergences entre l’État et l’Église à propos du nombre officiel de coptes.

En l’absence de chiffres précis, on estime que les chrétiens représentent entre 5 et 20 % des cent millions d’Égyptiens. La composante copte orthodoxe reste dominante, même si l’existence d’églises de différents rites sur l’ensemble du territoire témoigne également de la présence historique de catholiques et de protestants. En tout état de cause, ils constituent la communauté chrétienne la plus importante du Proche-Orient, dont bon nombre de chrétiens ont quitté leurs pays respectifs en quête d’une vie meilleure.

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