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Égypte. Les basses manœuvres économiques de l’armée

L’armée égyptienne est devenue omniprésente dans l’économie du pays, bien au delà de l’industrie militaire. Peu de secteurs échappent à sa voracité. Une étude inédite révèle les nuisances d’un système peu productif, opaque, fait de connivences.

Chaîne d’assemblage de machines à laver de la Helwan Company for Metallic Appliances, propriété du ministère de la production militaire
helwan360.com

Comment en est-on arrivé là ? Lancée il y a près de 70 ans pour consolider l’indépendance nationale toute neuve de l’Égypte par un héros national, le colonel Gamal Abdel Nasser, l’industrie militaire est devenue au fil du temps un obstacle au développement économico-social du pays et un cancer pour sa société. Un chercheur d’origine palestinienne, Yazid Sayigh, qui travaille au centre Carnegie de Beyrouth, raconte dans Ownership of the Republic, An anatomy of Egypt’s military, la montée de la « République des officiers » qui s’est accélérée depuis le coup d’État militaire d’Abdel Fattah Al-Sissi le 3 juillet 2013. Son étude magistrale de plus de 250 pages, accessible librement sur Internet tranche avec les rapports des institutions financières internationales, qui n’en parlent jamais, comme avec ceux des critiques du régime, qui surestiment son poids économique et sous-estiment son rôle néfaste dans le fonctionnement même de l’économie.

Officiellement, l’industrie militaire relève des deux ministères de la défense (MOD) et de la production militaire (MOMP), auxquels il faut ajouter l’Organisation arabe pour l’industrialisation (OAI), une agence fondée dans les années 1970 avec l’aide des monarchies du Golfe. Son poids est estimé entre 3 et 6 milliards de dollars (2,6 et 5,3 milliards d’euros), soit 1 à 2 % du produit intérieur brut (PIB). Sous prétexte d’utiliser ses capacités oisives de production, on y produit de tout, des produits alimentaires à de l’électroménager, de l’acier et du ciment aux produits chimiques. Différentes branches sont engagées aussi bien dans le BTP (bâtiment) que dans la promotion immobilière. Les militaires se sont faits chercheurs d’or dans des régions désertiques du pays, fermiers à l’ouest du Nil, aménageurs du territoire, hôteliers, commerçants, importateurs, agents de sécurité…

Opacité et incompétence

Cette production est-elle rentable ? On n’en sait rien, les contrôles de légalité sont contournés, les comptables indépendants écartés et l’information objective inexistante. Cette opacité voulue cache mal l’inefficacité de ces activités, leur très faible valeur ajoutée et l’incompétence de leurs dirigeants qui, loin d’être les super-managers vantés par la propagande, sont en général de bien mauvais industriels et de piètres économistes. La productivité des entreprises militaires est encore plus dégradée que celle du secteur public civil, la main d’œuvre est constituée pour l’essentiel de jeunes conscrits rejetés par l’armée d’active et les échecs techniques plus nombreux que les réussites. Le projet de voiture populaire Nasr, 100 % égyptienne, promis il y a plus de cinquante ans par les « Officiers libres » est resté dans les cartons ; le montage d’avions de chasse fournis par les États-Unis au titre de leur aide militaire a été abandonné et les appareils importés directement.

Une base sociale pour la survie du régime

Depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, les milliers d’officiers retraités de l’armée employés par le secteur militaire sont devenus une des principales bases sociales indispensables à la survie du régime. Le président doit mobiliser en sa faveur leur influence politique à coups de cadeaux financiers, fiscaux, sociaux. Ces officiers supérieurs arrondissent leurs maigres pensions grâce à un emploi à vie ou presque.

Implantés dans tous les secteurs de la vie économique égyptienne, ils constituent un gigantesque réseau de connivences qui double les circuits officiels, permet toutes les accointances avec les responsables et autorise généraux et amiraux à en faire à leurs têtes ou presque dans un État où le droit est approximatif, la bureaucratie omniprésente et la complexité la seconde nature des fonctionnaires.

Ils sont armés pour décourager leurs concurrents, les exclure des subventions et des marchés publics comme pour le doublement du canal de Suez confié directement à l’armée par le maréchal-président ou faire augmenter les droits de douane contre des importateurs trop entreprenants. Surtout, ils ont un avantage incontestable : un accès ultra-prioritaire à la terre pour monter leurs projets, un actif rare et cher en Égypte, pays surpeuplé.

Le favori des dépenses publiques

Avec Sissi, le secteur en kaki a cessé d’être une enclave contenue comme au temps de Hosni Moubarak (1981-2011) par les amis du président de la République, les investisseurs étrangers où les bénéficiaires de privatisations, tous mal vus des militaires. Aujourd’hui, c’est le favori des dépenses publiques ; le quart de budget d’équipement lui a été confié pour creuser un second canal de Suez ou construire en catastrophe un énorme programme immobilier en dehors de la vallée du Nil, projet qui tient au cœur de Sissi obnubilé par sa surpopulation. La moitié ou presque de la dette contractée par le régime depuis 2013 a servi à financer des projets militaires !

Plus encore qu’aux finances publiques, c’est à l’économie tout entière que le secteur militaire porte tort en établissant des relations anormales avec le privé. Bien sûr, les deux parties en tirent profit, mais la progression des militaires dans des branches où les entreprises privées ont longtemps été dominantes comme les médias, le ciment ou la sidérurgie bouleverse le jeu. Les entrepreneurs qui ont des liens avec l’establishment kaki ont un avantage décisif sur ceux qui n’y ont pas accès, pour franchir les obstacles bureaucratiques ou accéder aux installations de la défense, comme à Alexandrie où des bateaux de commerce sont entretenus dans l’arsenal de la ville.

À l’inverse, les officiers peuvent depuis peu s’associer à des intérêts privés en apportant des terres, ce qui est un immense avantage, et en sous-traitant leur production commune chez leurs partenaires, ils se transforment en rentiers qui ponctionnent le consommateur.

Si la tendance se poursuit, on peut craindre avec Yazid Sayigh l’institutionnalisation de l’emprise militaire sur l’économie civile et la transformation d’un groupe d’intérêt déjà important et puissant en un faiseur de marchés, sinon de la politique économique du pays. Mais comme ses conceptions restent étatistes et ignorantes des mécanismes de marché, il est probable que le cours de l’économie en sortira plus incohérent et imprévisible que jamais malgré le slogan impérial des officiers : « Nous bâtissons l’Égypte, nous nourrissons l’Égypte, nous sommes l’Égypte ! »

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