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Enquête sur les dérives de l’aide européenne au Soudan

Une stratégie mortifère contre les migrants · En l’absence d’une prise en compte des causes profondes des migrations, seuls les officiels corrompus et les trafiquants tirent bénéfice de la criminalisation des migrants. Alors que des millions de dollars de fonds de l’Union européenne affluent au Soudan pour endiguer la migration africaine, les demandeurs d’asile témoignent : ils sont pris au piège, et vivent dans un état perpétuel de peur et d’exploitation dans ce pays de transit.

Jeune Érythréen dans le camp de réfugiés de Shagarab au Soudan.
Sally Hayden/Journalists for Transparency, 20 juillet 2017.

Lors d’entretiens avec plus de 25 demandeurs d’asile érythréens et éthiopiens à Khartoum et dans la ville de Kassala, à l’est, ainsi qu’avec des journalistes locaux et des avocats défendant des réfugiés, Integrated Regional Information Networks (IRIN) a recueilli des accusations de violences policières endémiques : extorsions d’argent, violences et agressions sexuelles. La révélation de ce système de corruption et de violations des droits alimente plus largement l’inquiétude de voir les politiques migratoires de l’Union européenne (UE) aggraver une situation déjà difficile. À Khartoum, la capitale du Soudan, quelque 30 000 réfugiés érythréens, éthiopiens et autres africains sont entassés dans des maisons décrépites, attendant l’occasion de s’enfuir en Europe.

Auparavant poreuse, la frontière nord du Soudan avec la Libye est devenue de plus en plus dangereuse à franchir depuis 2015, quand le président soudanais Omar Al-Bachir a déployé les anciens Janjawid — un groupe paramilitaire impliqué dans des crimes de guerre pendant le conflit du Darfour — comme gardes-frontières. Cette milice, rebaptisée « Rapid Support Forces » (RSF) et intégrée dans l’armée soudanaise en janvier 2017 arrête les demandeurs d’asile et les livre à la police, qui les incarcère, les condamne à payer une amende et les expulse pour entrée illégale, que leur retour dans leur pays entraîne ou non torture ou emprisonnement.

Torturés pour de l’argent

Le camp de réfugiés de Shagarab surgit de nulle part, colonie tentaculaire et poussiéreuse dans l’est du Soudan, près de la frontière érythréenne, à deux heures en voiture de la ville principale de Kassala. Une route jalonnée de barrages étroitement contrôlés, qu’on franchit avec une autorisation de la police. Quelque 40 000 réfugiés, principalement des Érythréens, y sont enregistrés, mais le camp semble désert. Pour de nombreux Érythréens, ce n’est qu’un arrêt temporaire de deux ou trois mois avant les prochaines étapes de leur voyage : Khartoum, puis la Libye ou l’Égypte avant leur but final, l’Europe.

À l’intérieur du centre pour mineurs non accompagnés, des adolescents regardent la télévision et restent collés à leur téléphone portable, avides de contact avec le monde extérieur. Mais certains d’entre eux ont été victimes de violences atroces de la part des trafiquants quand ils ont fui l’Érythrée — l’un des États les plus oppressifs de la planète — pour se rendre au Soudan.

Dawit1, 17 ans a quitté l’Érythrée pour échapper à la conscription dans un pays où le service militaire non rémunéré peut durer des années. Il s’est d’abord rendu en Éthiopie, où il a payé des passeurs pour l’emmener au Soudan. Mais comme il ne pouvait pas les payer d’avance, une fois à l’intérieur du Soudan, il a été détenu pour obtenir une rançon à Hajer, une ville que presque tous les réfugiés érythréens interrogés par IRIN qualifient d’« endroit à éviter ».

Les passeurs soudanais nous ont torturés pour qu’on les paye. Ils nous ont déshabillés et fouettés pendant que nos familles étaient au téléphone. Les trafiquants laissaient aux nouveaux arrivants deux ou trois jours de délai avant de commencer à les frapper. Ceux qui étaient là depuis plus longtemps étaient battus tous les jours. Pour les femmes, c’était encore pire. Des hommes venaient, les choisissaient et les emmenaient. Quand elles revenaient, elles saignaient et pleuraient.

Dawit raconte qu’au bout de cinq jours de captivité, les passeurs ont reçu un appel les avertissant qu’il allait y avoir une descente de police, et ils se sont tous échappés. Ce « tuyau » s’inscrit tout à fait dans le droit fil des nombreux témoignages sur l’implication de fonctionnaires soudanais dans l’industrie du trafic.

L’Europe à tout prix

Le Soudan est depuis longtemps un pays de transit pour les Érythréens et d’autres personnes en déplacement. C’est aussi un pays d’où les habitants s’enfuient. La criminalisation croissante des réfugiés et des migrants par le Soudan, ainsi que leur situation en Libye où l’UE finance des gardes-côtes libyens pour capturer les réfugiés en mer et les renvoyer dans des centres de détention, ont contribué à une forte baisse du nombre de personnes arrivant en Italie.

En 2016, 40 773 réfugiés et migrants originaires de la Corne de l’Afrique sont arrivés en Italie, contre seulement 8 688 en 2017. Pourtant, de jeunes Érythréens de Khartoum et de Kassala ont expliqué à IRIN qu’ils n’avaient pas l’intention de rester au Soudan, bien qu’ils soient conscients des risques de prendre des passeurs pour traverser la Libye et l’Égypte, où ils peuvent être torturés et tués. Certains disent attendre l’ouverture de nouvelles routes plus sûres, tandis que d’autres travaillent comme domestiques ou comme journaliers pour rassembler la somme nécessaire et entamer le voyage le plus tôt possible. Une jeune Érythréenne :

Quand je suis venue d’Érythrée, j’ai été kidnappée pendant deux semaines. Je ne savais pas où j’étais, et j’ai été violée plusieurs fois. Donc, rien de pire ne peut m’arriver. Nous avons tous laissé nos familles derrière nous. Nous prendrons le risque d’aller en Europe.

Au cours des deux dernières années, l’UE a alloué au Soudan plus de 200 millions de dollars dans le cadre d’une stratégie plus large d’externalisation du contrôle des flux migratoires vers des pays tiers. Le financement pour la gestion des frontières concerne la formation et l’équipement de la police des frontières, le renforcement des capacités du système judiciaire, et des réformes juridiques visant à encourager les arrestations et des poursuites contre les trafiquants et les passeurs. Ce soutien a été accordé au Soudan en dépit de la condamnation du régime depuis des années, pour son bilan en matière de droits humains. Le président Omar Al-Bachir fait l’objet d’un mandat d’arrêt pour crimes contre l’humanité émis par la Cour pénale internationale (CPI).

Accusée de travailler avec l’appareil de sécurité répressif du Soudan, l’UE nie en faisant valoir qu’elle ne finance pas directement le gouvernement, et qu’elle passe par l’intermédiaire d’organisations internationales, y compris des agences des Nations unies. Mais ces partenaires de l’UE sont prêts quant à eux à travailler avec un régime très controversé. Par exemple, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, le HCR a confirmé à IRIN qu’elle avait fourni des motos à Kassala au Service national du renseignement et de la sécurité (National Intelligence and Security Service, NISS) — un service d’espionnage chargé de l’arrestation, de la torture et de la détention des militants des droits humains et des opposants politiques.

Après les passeurs, la police

Dans les quartiers très peuplés de Khartoum comme Al-Geraif et Al-Daim, des groupes de dix à quinze réfugiés érythréens vivent dans des baraques divisées en plusieurs parties. Les chambres sont occupées par des familles entières ou par des jeunes hommes et femmes célibataires, jusqu’à huit par pièce. Beaucoup comptent sur leur famille à l’étranger pour payer la nourriture, les frais de scolarité des enfants et autres dépenses de base. Les personnes sans soutien familial sont démunies, ne prennent qu’un repas par jour, et n’ont accès ni à des installations sanitaires ni à des soins médicaux adéquats.

Filmon, 21 ans, est arrivé au Soudan en novembre 2016 de Ginda, en Érythrée. Il partage avec cinq autres jeunes hommes une chambre sale et exiguë, récemment encore dépourvue de latrines. « La vie à Khartoum est très dure. Je n’ai pas assez d’argent ni de travail et ce n’est pas un endroit sûr, confie-t-il à IRIN. La police me demande régulièrement mes papiers, ma carte de réfugié. Je pense aller en Europe par la Libye. Je n’ai pas le choix », dit-il.

Bien que le Soudan ait choisi de placer les réfugiés dans des camps, la majorité des Érythréens y reste juste le temps de demander l’asile politique et d’obtenir une carte d’identité, ou bien ils se dirigent directement vers Khartoum. Nombre d’entre eux ont fait le voyage avec des passeurs, et certains ont été victimes de la traite humaine, de violences et d’agressions sexuelles, en route vers le Soudan ou une fois à l’intérieur du pays. À Khartoum, ils découvrent un autre genre de prison. Les réfugiés se disent terrorisés par la police, qui pénètre dans leurs quartiers, parfois au milieu de la nuit, rançonnent et emprisonnent ceux qui n’ont pas de carte d’identité. L’argent et les objets de valeur sont régulièrement volés.

Sara est une jeune femme érythréenne pétillante qui suit une formation à l’art du henné. Elle déclare à IRIN qu’elle a été arrêtée dans la rue parce qu’elle n’avait pas sa carte de réfugié, et qu’au poste de police on lui a offert le choix : « Si tu veux qu’on te relâche, tu couches avec nous ». Sara, qui avait 17 ans à l’époque a évité de justesse d’être violée parce que sa compagne de 19 ans est allée avec les policiers à la place.

Un système judiciaire corrompu

Chaque mois, la police envoie des centaines de réfugiés et de migrants dans les tribunaux de Khartoum, où ils sont accusés d’avoir enfreint la loi soudanaise sur les passeports et l’immigration, et condamnés à une amende équivalant à 360 dollars. S’ils ne la paient pas, ils sont expulsés vers leur pays d’origine, généralement sans avoir la possibilité de consulter un avocat ou de demander l’asile. Même si certains d’entre eux ont été victimes de violences, de tortures et d’autres actes au Soudan ou dans leur pays d’origine qui pourraient leur permettre d’obtenir l’asile. Des centaines d’Érythréens ont été extradés au cours des deux dernières années, dont certains avaient été enregistrés comme réfugiés. Expulser un demandeur d’asile vers le pays d’où il s’est enfui et où il risque d’être persécuté est une violation de la Convention des Nations unies sur les réfugiés.

Les avocats qui représentent les réfugiés devant les tribunaux avant leur extradition décrivent un système judiciaire tout aussi corrompu que les forces de police. Khalid, un avocat de Khartoum raconte :

Dans de nombreux cas, les trafiquants sont relâchés parce qu’ils ont des policiers comme témoins de la défense. Il y a des procès où 250 réfugiés sont jugés ensemble et où chacun est condamné à une amende. Cela se passe très rapidement — le processus d’arrestation, le procès et la condamnation — et le juge et l’unité de police responsables reçoivent leur part de l’argent. Ces juges sont ceux-là mêmes qui ont été formés par l’ambassade britannique.

Le « processus de Khartoum »

L’Europe a commencé à agir contre l’immigration en provenance du Soudan en novembre 2014, avec le lancement du « processus de Khartoum », un dialogue avec les pays de la Corne de l’Afrique pour lutter contre la traite et le trafic de migrants clandestins. Ce processus a d’abord mis l’accent sur la protection et les droits humains, mais ses opérations se focalisent désormais sur l’application des lois anti-migration. En 2015, Bruxelles a créé un fonds spécial : le Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique, afin d’aider le processus de Khartoum à s’attaquer aux causes profondes des migrations et à lutter contre la traite et le trafic de migrants. Une analyse de l’ONG Oxfam révèle que sur les 400 millions d’euros alloués par ce fonds, seuls 3 % ont été consacrés à la création d’itinéraires sûrs et réguliers pour les migrants. La majeure partie a été consacrée au contrôle des flux migratoires.

Interlocuteur-clé de l’UE en matière de migration, le lieutenant-général de police Awad Al-Neel Dahiya, chef du service des passeports et de l’état civil du ministère de l’intérieur justifie cette priorité :

En fait, nous avons des frontières très longues — plus de 7 000 kilomètres. Étant donné nos ressources, elles sont très difficiles à contrôler. Peut-être la technologie pourrait –elle nous aider à contrôler les entrées et les sorties, aussi bien des Soudanais que des gens d’autres pays passant par le Soudan.

Mais selon des spécialistes soudanais, l’UE part de l’hypothèse erronée que le gouvernement veut sincèrement mettre fin aux activités lucratives de la traite des êtres humains. « Il y a un manque de volonté politique de la part du gouvernement soudanais pour lutter contre la traite, explique un autre avocat de Khartoum, Rifat Makawi. Il annonce de nouvelles politiques et élabore de nouvelles lois seulement pour plaire aux pays occidentaux. Sur le terrain, rien ne change. »

Un rapport récent du Regional Mixed Migration Secretariat (RMMS) note qu’en dépit de la montée en puissance de la lutte contre le trafic illicite et la traite des êtres humains, de nouveaux itinéraires clandestins continuent de s’ouvrir à travers la Corne de l’Afrique, les réseaux de passeurs érythréens et soudanais prenant de l’importance. Selon une estimation, les profits du trafic d’êtres humains sur la route nord-ouest entre la Corne de l’Afrique et l’Europe s’élèveraient à environ 203 millions de dollars en 2016.

Omar Al-Bachir, un partenaire embarrassant

Le rapport de 2017 du Département d’État américain sur la traite des personnes conclut que le Soudan « ne respecte pas pleinement les normes minimales pour l’élimination de la traite des personnes et ne fait pas d’efforts significatifs pour y parvenir ». Human Rights Watch accuse les forces de sécurité, y compris la RSF, de s’allier aux trafiquants d’êtres humains et les passeurs plutôt que d’enquêter sur eux.

L’intérêt de l’UE pour la gestion des migrations a radicalement changé les relations de ses pays membres avec Khartoum. Pendant des années, les gouvernements européens ont évité de négocier avec Omar Al-Bachir à cause du mandat d’arrêt de la CPI et de son bilan en matière de droits humains, mais il y a eu un changement fondamental. Le Royaume-Uni est maintenant engagé dans un « dialogue stratégique » bisannuel axé sur la migration, le commerce et la lutte contre le terrorisme. L’Italie a signé un accord de coopération policière sur la traite des êtres humains, l’immigration irrégulière et le terrorisme, et la Norvège en envisage un autre visant à faciliter l’expulsion des demandeurs d’asile soudanais. La Belgique a récemment autorisé des agents de sécurité soudanais à examiner les dossiers des demandeurs d’asile ; ceux qui ont ensuite été expulsés vers le Soudan ont été détenus, interrogés et torturés.

Un business lucratif

Selon Michael Aron, ambassadeur du Royaume-Uni au Soudan, l’UE peut influencer le comportement de la police par le dialogue. « Il y a des gens à qui nous parlons dans la police, qui essaient vraiment de faire ce qu’il faut », explique-t-il. « Nous devrions aider les “bons”(“good guys”) pour qu’ils puissent augmenter leur influence sur la prise de décision et contrôler la situation. » Entre-temps, au cours des trois dernières années, le gouvernement soudanais a clairement indiqué qu’il attendait de l’UE qu’elle fournisse des fonds et du matériel pour le contrôle des migrations.

Le chef des RSF Mohamed Hamdan se vante régulièrement du rôle de la milice dans l’assistance à l’UE. Il a récemment déclaré à Al-Jazeera : « [L’UE] perd des millions dans la lutte contre les migrations, c’est pourquoi [elle doit] nous soutenir ». L’ambassadeur de l’UE au Soudan, Jean-Michel Dumond rejette pour sa part les critiques sur les relations de l’Europe avec Khartoum :

Nous avons été accusés de tous les péchés du monde, et il est évident que nous n’avons jamais coopéré avec les RSF. Nous n’avons aucun lien. L’aide de l’Union européenne est accordée dans des conditions très claires.

Pendant ce temps, d’anciens fonctionnaires du contrôle des frontières de pays européens arrivent à Khartoum en tant que consultants. Dans certaines agences internationales, ils prennent la place des spécialistes du développement. L’un des derniers projets financés par l’UE est un centre de commandement régional à Khartoum (Regional Operational Centre in support of the Khartoum Process, ROCK), qui sera géré par Civipol, une société de conseil du ministère de l’intérieur français à partir du centre de formation de la police soudanaise. « Comme la crise du Darfour, la question migratoire devient un business, dit Fatima, une journaliste soudanaise. Elle pointe aussi la création de nombreux nouveaux organismes caritatifs gouvernementaux qui ont commencé à se manifester lors de réunions liées à la migration. « Tout le monde veut une part du gâteau », ajoute-t-elle.

« Où les garder ? »

Youssef, un réfugié érythréen a tenté de se rendre en Europe en 2014 via la Libye, mais a été renvoyé à la frontière soudanaise par une milice libyenne. Là, il a été arrêté, avec des centaines d’autres réfugiés. Les gardes-frontières soudanais l’ont amené dans la ville de Dongola, au nord du pays, qui sert maintenant de centre de détention informel pour les réfugiés capturés à la frontière. Au cours de ce voyage de trois jours, affirme-t-il, plus de cinquante personnes sont mortes par manque de nourriture, d’eau et de soins médicaux. Leurs appels à aide sont restés sans réponse. « Nous leur avons dit que nos amis étaient mourants, assoiffés, affamés, souffrants. Ils ne vous protègent pas », a-t-il déclaré à IRIN.

À Dongola, il a été retenu dans un grand complexe avec des centaines d’autres personnes. Parmi eux, huit Bangladais ont payé et ont été libérés immédiatement, ainsi qu’un certain nombre de Somaliens et de Soudanais. Mais les Érythréens et les Éthiopiens ont été détenus pendant un mois. Youssef a compté neuf morts dans le camp, faute de soins médicaux. Des représentants de l’ONU se sont rendus sur place — une équipe de quatre étrangers avec un traducteur érythréen — et ont dit aux détenus que s’ils avaient une carte de réfugié, ils pourraient retourner dans le camp de Shagarab, dans l’est du Soudan ; sinon ils seraient expulsés. Youssef avait la carte, mais ne faisait pas confiance à l’ONU ni au gouvernement soudanais pour le protéger. Pour éviter d’être renvoyé en Érythrée, où il risquait d’être torturé et emprisonné, il a prétendu être éthiopien. Il a été expulsé en Éthiopie, et il est revenu au Soudan quelques semaines plus tard.

L’Union européenne prévoit maintenant de déployer à Dongola son projet-phare « Meilleure gestion des migrations » (Better Migration Management, BMM), un programme régional de 46 millions de dollars géré par l’Agence allemande pour la coopération internationale (Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit, GIZ), en partenariat avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), la police italienne et Civipol, entre autres organisations. « La proposition est venue de nous, parce que nous n’avons nulle part où mettre les gens », déclare Awad Al-Neel Dahiya. « Chaque mois, nous devons intercepter près de cent, parfois cinq cents migrants irréguliers ; nous devons gérer leur retour et leur protection — cela nous pose de vrais défis : où les garder ? »

Protéger les réfugiés... à Bruxelles

Selon l’ambassadeur du Royaume-Uni, le BMM va mettre en place un centre à Dongola pour accueillir les réfugiés et les migrants arrêtés. Mais la façon dont les violations des droits fondamentaux seront surveillées dans ce lieu, où il n’y a actuellement ni ONG ni observateurs internationaux n’est pas claire. Martin Weiss, responsable de BMM en Allemagne insiste : le programme vise à protéger les migrants. « BMM n’est pas destiné à surveiller les frontières, mais à protéger les réfugiés, faciliter la migration et améliorer le sort des personnes qui fuient leurs pays », répond-il par courriel. « À l’heure actuelle, de nombreux réfugiés sont vulnérables à la violence, à l’esclavage ou au viol. Nous voulons apporter une réponse efficace à ce problème. » Mais l’UE et ses partenaires ne semblent pas disposer d’une stratégie viable pour réduire les violations des droits humains.

Dans le cas du projet BMM, l’UE et la GIZ affirment que son comité directeur, composé de la Commission européenne, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie et des Pays-Bas en supervise les risques à distance, depuis Bruxelles. « Le comité directeur a une vision claire de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas », déclare M. Dumond, et nous ne pensons pas qu’il y ait un grand risque » [de violation des droits humains du fait du financement communautaire]. Il ajoute que des fonctionnaires de l’Union européenne se rendent fréquemment en mission au Soudan pour évaluer directement la situation des migrants. Mais ces visites sont étroitement contrôlées par le gouvernement et les services de sécurité. Quand l’équipe d’IRIN a visité Shagarab, par exemple, la police et les agents du NISS l’a accompagnée, transcrivant toutes les interviews.

L’UE et la GIZ ont également refusé de présenter les budgets spécifiquement dédiés au Soudan dans le programme BMM. Cette opacité est un moyen d’échapper à la « responsabilité et au contrôle », explique Giulia Laganà, de l’Open Society European Policy Institute, par courrier électronique.

Youssef a dû quitter l’Érythrée pour échapper à ses conditions de vie. Des contrôles plus stricts aux frontières ne l’ont pas dissuadé de chercher une vie meilleure, pas plus que les atteintes à ses droits personnels. Pourtant, rien n’indique que l’UE soit disposée à ajuster sa stratégie de gestion des flux migratoires face aux critiques croissantes selon lesquelles son action au Soudan est non seulement inefficace, mais qu’elle cause du tort. « Les véritables causes profondes de l’émigration sont très complexes, dit l’ambassadeur de l’Union européenne au Soudan. On ne peut espérer trouver des solutions à tous ces problèmes en quelques mois. »

Mais un nouveau rapport commun à l’International Refugee Rights Initiative, la Strategic Initiative for Women in the Horn of Africa (SIHA), et au Centre for Human Rights Law de la SOAS, University of London affirme qu’il est urgent de repenser la question. « De nouvelles barrières apparaissent, sans solutions de rechange, alors les gens prennent de plus en plus de risques et que les voyages deviennent de plus en plus dangereux », conclut cette étude. Les seuls bénéficiaires sont les passeurs et les trafiquants. »

1Les prénoms ont été changés.

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