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Face au Maroc, le Polisario ouvre le front des ressources du Sahara occidental

Le Maroc exploite sans vergogne l’économie du Sahara occidental, avec parfois des sociétés appartenant au roi Mohamed VI. Mais le Front Polisario est désormais actif sur le plan juridique, et mène des batailles mondiales en pointant la responsabilité des entreprises.

Convoyeur de phosphate de la mine de Boucraa (Sahara occidental)
mem.gov.ma

Face à un statu quo qui persiste depuis 19751, le Front Polisario soutenu par des avocats et des défenseurs de la cause sahraouie dénonce le caractère illicite de l’exploitation des ressources naturelles du Sahara et leur commercialisation par le Maroc. Au cours d’une conférence sur « La souveraineté du peuple sahraoui sur ses ressources naturelles » organisée le 15 novembre dernier à Paris, au Sénat, à l’initiative de la sénatrice communiste Christine Prunaud et de l’Association des amis de la République arabe sahraouie démocratique (AARASD), le rôle du Maroc, des pays partenaires, mais aussi des entreprises dans le pillage en règle du Sahara occidental ont été détaillés.

La question posée par les intervenants est simple : à quel titre le Maroc, qui occupe 80 % de l’ancienne colonie espagnole, exploite-t-il et commercialise-t-il ses ressources ? En 1963, les Nations unies inscrivaient le Sahara occidental sur la liste des « territoires autonomes », et il l’est toujours après un demi-siècle de conflit. Le Maroc n’est donc pas souverain sur le Sahara occidental. Il n’en est pas non plus la puissance administrante, puisque l’Espagne conserve ce statut depuis 1965. Le Maroc est donc la puissance occupante, administrant la population et exploitant les ressources de la zone.

Les compagnies pétrolières se retirent

Le Maroc écarte définitivement au début des années 2000 l’option référendaire, et choisit l’autonomie. L’autodétermination revendiquée par le Front Polisario est implicitement rejetée. Le mouvement, qui se sent marginalisé, dénonce alors l’appropriation du Sahara par le Maroc avec l’exploitation de ses ressources. En 2001, il découvre que deux multinationales pétrolières, la française Total et l’américaine Kerr McGee2 ont obtenu des licences d’exploration sur un bloc offshore au large des côtes du Sahara. Ce sont les premières licences de ce type et elles embarrassent le Conseil de sécurité des Nations unies, qui demande l’avis du conseiller juridique de l’ONU. En 2002, celui-ci estime que ces activités d’exploration et d’exploitation ne peuvent se faire sans prendre en compte les intérêts et la volonté du peuple sahraoui. Sinon « elles contreviendraient aux principes de droit international applicables aux activités touchant aux ressources minérales des territoires non autonomes ». Cet avis, qui ne permet pas de frapper d’illégalité ce type d’activités, constitue une aubaine pour le Front Polisario. Il met en exergue le caractère illégal des accords passés et en appelle aux entrepreneurs de ces forages. Dans un contexte où la responsabilité sociale des entreprises (RSE) commence à faire question dans le monde des affaires et du commerce international, le Front Polisario l’intègre dans sa stratégie.

Ce n’est pas peine perdue : dès 2005 Kerr McGee se retire, puis Total en 2013, lorsque le Fonds norvégien de pension KLP annonce l’exclusion de Total SA de son portefeuille en raison de ses activités pétrolières offshore au large du Sahara occidental.

« Tracer » les bateaux du phosphate

L’exemple du phosphate est emblématique. En 1947, les Espagnols découvrent un gisement qu’ils baptisent Phosboucraa, où le minerai est d’extraction facile, pratiquement à ciel ouvert. Depuis le départ des Espagnols, le minerai de Boucraa est exploité puis commercialisé par le Maroc à travers le monde.

Pour le dénoncer, le Front Polisario s’appuie sur un réseau international, Western Sahara Resource Watch (WSRW). Regroupant une quarantaine d’organisations et de personnalités, le réseau identifie les entreprises qui sont impliquées dans le transport, le traitement et le commerce du minerai. Il leur demande de cesser tout achat de phosphate tant qu’une solution n’est pas trouvée au conflit.

Grâce au dynamisme du réseau, des navires qui transportaient le minerai ont été bloqués dans les ports de Panama et du Cap en 2017. L’année suivante, aucun navire chargé de phosphate en provenance du Maroc n’a transité par le cap de Bonne-Espérance ou par Panama.

L’exploitation du minerai n’a pas cessé pour autant. Dans son rapport de 2018, WSRW montre que cette année-là, l’Office chérifien des phosphates (OCP) a expédié 1,93 million de tonnes de phosphate du Sahara, soit 10 % de la vente totale de phosphate marocain, essentiellement à la Nouvelle-Zélande et à l’Inde. L’action militante des associations proches du Front Polisario ne parvient pas à bloquer l’exploitation ni le commerce de ce minerai. Mais elles suivent le parcours des navires et tentent de faire pression sur certaines autorités portuaires. Les navires à destination de la Nouvelle-Zélande ne peuvent ainsi plus faire escale dans les ports chiliens pour emprunter le détroit de Magellan.

La filière des fruits et légumes est également pointée du doigt par le Front Polisario, d’autant qu’elle est très gourmande en eau. Par exemple, les tomates cerises sont cultivées sous serres, dans la région de Dakhla. Elles sont ensuite acheminées vers Agadir, à 1 200 km de là. Conditionnées et commercialisées par des sociétés françaises et marocaines qui travaillent de concert, on les retrouve ensuite dans les supermarchés français sous les marques Azura ou Idyl. Côté marocain, les sociétés qui opèrent dans ce secteur appartiennent majoritairement ou entièrement au roi Mohamed VI.

La bataille de l’accord de pêche

L’exploitation des ressources porte aussi sur les richesses halieutiques du Sahara occidental qui ont la réputation d’être parmi les plus poissonneuses du monde. En 2012, le Front Polisario émet une requête sur la conclusion d’un accord de pêche passé entre l’Union européenne (UE) et le Maroc, considérant que son application au Sahara allait à l’encontre du droit international et des engagements de l’UE. La requête est examinée par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) qui tranche en faveur du Polisario et suspend cet accord, car il ne s’applique pas au Sahara occidental.

Il s’agissait là d’une décision juridique très importante dans la bataille diplomatique livrée par le Front Polisario. Les juges de la CJUE relevaient que « le Conseil de l’UE a manqué à son obligation » de s’assurer que l’exploitation des ressources naturelles au Sahara occidental sous contrôle marocain se fait ou non au profit de la population sahraouie.

La décision suscite la colère des autorités marocaines qui font savoir, le 25 février 2016, qu’elles suspendent leurs contacts avec les institutions européennes, dénonçant le « caractère hautement politique » et « contraire au droit international » de cette décision. Mais plusieurs pays européens se montrent prompts à dissiper la colère du Maroc, considérant que les intérêts qui les lient à Rabat se situaient au-dessus de la décision de la justice européenne. Grâce à l’appui de la France, de l’Espagne, de l’Allemagne, du Portugal et de la Belgique, un pourvoi de la décision est déposé en février 2016 par les ministres des affaires étrangères. Et pour s’assurer que le différend entre l’UE et le Maroc est bien dissipé, en mars 2016, Federica Moguerini, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères se rend à Rabat.

Le 13 septembre 2016, l’avocat général de la CJUE, tout en stipulant que « le Sahara occidental ne fait pas partie du territoire du Maroc », se prononce pour l’annulation de l’arrêt du tribunal, estimant que « le Front Polisario n’est pas directement et individuellement concerné par la décision litigieuse et que, partant, son recours devrait également être rejeté ». La Cour considère le recours comme irrecevable, car l’UE ne reconnaît aucune légitimité au Front Polisario comme représentant de la population sahraouie.

Le Parlement européen finit par voter, le 12 février dernier, l’accord de pêche entre l’UE et le Maroc. Il est signé à Rabat et porte sur une zone qui va au-delà des frontières internationalement reconnues par le Maroc, sans que les Sahraouis aient eu leur mot à dire sur ce nouvel accord, pas plus que sur le précédent d’ailleurs.

L’accord de pêche est important à bien des égards : d’abord, il rapporte plus de 40 millions d’euros par an au Maroc. Mais surtout il confirme que la question du Sahara occidental est, depuis plusieurs années, éminemment politique. Malgré les avis de la justice européenne et les résolutions onusiennes, le Front Polisario s’oppose à un pays fortement soutenu par la France, l’Espagne et les États-Unis.

La France en première ligne

Malgré le déséquilibre des forces, le Front Polisario ne désarme pas et continue de brandir l’arme juridique en essayant de sensibiliser les opinions. L’avocat Gilles Devers, qui le défend, a expliqué lors de la conférence organisée au Sénat que des batailles juridiques sont gagnées ; mais il précise : « Notre problème c’est la France en premier, et en second, c’est l’Espagne ». C’est en effet l’administration française qui a tracé en 1938 la ligne Trinquet entre le Maroc et l’Algérie. C’était aussi la France qui avait envoyé des Jaguar pour venir en aide à la Mauritanie contre les colonnes du Front Polisario pendant l’« opération Lamantin », intervention militaire française (décembre 1977-juillet 1978) en Mauritanie, dans le but d’aider le gouvernement mauritanien à repousser le Front Polisario.

La France a également aidé le Maroc à construire six murs de défense (1982-1987) pour entourer le « Sahara utile » et mettre fin aux offensives du Front Polisario. Le Maroc est son meilleur allié — pour ne pas dire ami — dans le monde arabe. Et les intérêts de Paris peuvent être convergents avec ceux de Madrid et de l’UE.

Juste et plus audible que par le passé, le combat que mène le Front Polisario se heurte pourtant à l’appui inconditionnel de plusieurs pays au Maroc, perçu comme un précieux allié et un partenaire stable.

1Les Nations unies, en charge du règlement du conflit qui oppose le Maroc au Front Polisario continuent de se heurter à la difficulté de trouver une issue. Autonomie et rien d’autre pour Rabat, référendum d’autodétermination pour le Front Polisario.

2Disparue en 2006, absorbée par Anadarko, une autre compagnie américaine.

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