Témoignages

Gaza. Une offensive israélienne pas comme les autres

Sept ans après l’opération « Bordure protectrice » de 2014, Israël a mené une nouvelle guerre contre Gaza. Si l’histoire semble se répéter à travers cette tragédie, cette offensive est, par certains aspects, différente des autres.

Gaza City, 21 mai 2021. Devant l’immeuble Al-Shuruq détruit par une frappe aérienne israélienne après l’annonce du cessez-le-feu
Mahmud Hams/AFP

Une nouvelle guerre a eu lieu contre la bande de Gaza. Elle survient six ans après la dernière opération, contrairement aux attaques précédentes qui avaient lieu tous les deux ou trois ans. Une guerre commencée par l’armée israélienne là où elle l’avait arrêtée en 2014 quand elle avait menacé, sans passer à l’exécution, de bombarder la tour Hanadi, après avoir réduit en ruines les treize étages de la tour résidentielle Dhafer. Auparavant, Israël avait ciblé l’immeuble baptisé le « complexe Italien ». Le bâtiment est penché depuis, comme une pâle copie de la tour de Pise.

C’est justement par la tour Hanadi que le bombardement a commencé cette fois. D’autres immeubles ont été ciblés dans la foulée, tous constituent des repères dans la géographie de Gaza. Mais cette attaque ne ressemble pas aux précédentes. Non seulement elle a été plus terrifiante et plus globale, mais les règles ont totalement changé. L’armée israélienne a attaqué des immeubles de toutes tailles, petits, moyens et grands. Des missiles d’avertissement ont été lancés pour forcer les habitants à partir. Parfois, l’armée ne prenait même pas cette peine et les habitants se retrouvaient à courir pieds nus en hurlant, dans la rue.

Mais certains d’entre eux n’ont pas eu le temps de partir. Ils ont été ensevelis sous les décombres de leurs maisons. Des scènes qui rappellent les bombardements du régime et de la Russie en Syrie. Des familles entières ont été décimées, comme les Abou Aouf, Al-Hattab et Al-Masri. Ces scènes se sont répétées dans toutes les villes de la bande de Gaza au cours de cette offensive.

Dans la nuit du dimanche 16 mai 2021, les Israéliens ont bombardé la rue Al-Wehda, l’artère névralgique de la ville de Gaza. Là non plus, il n’y a pas eu d’avertissement préalable : le bilan de ce massacre a été de 42 civils tués, dont 16 femmes et 10 enfants. Quant au bilan total de la guerre contre la bande de Gaza, publié le 22 mai par le ministère de la santé palestinien après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, il fait état de 248 morts, dont 66 enfants et 39 femmes. Au moins 1948 personnes ont été blessées.

Le nombre de victimes civiles, notamment les femmes et les enfants, aurait poussé le premier ministre israélien à reporter une conférence de presse où il devait se vanter des résultats des raids contre le réseau des tunnels et les pertes infligées aux combattants du Hamas. C’est en tout cas ce qu’a affirmé dans ses tweets Amos Harel, chroniqueur militaire du journal Haaretz. Benyamin Nétanyahu aurait également ordonné aux journalistes de supprimer des propos qu’il avait tenus sur le génie militaire du chef d’état-major israélien.

Des journalistes qui travaillent au péril de leur vie

L’aviation israélienne a ciblé les tours où se trouvent de nombreux bureaux de presse, comme les Tours Al-Jawhara, Al-Jalaa et Chorouk. Trente-trois sociétés médiatiques y étaient domiciliées, dont les bureaux des chaînes Al-Arabi et Al-Jazira et l’agence américaine Associated Press (AP). Ces tours ont été bombardées sous le prétexte fallacieux qu’elles abritaient des institutions liées au mouvement Hamas. En ciblant ainsi les médias, les bombardements ont rendu encore plus difficile le travail que mènent les journalistes à Gaza au péril de leurs vies.

Pour le photojournaliste Houssam Salem,

La situation est devenue très compliquée, au point que notre capacité de mouvement est devenue quasi nulle, notamment durant la nuit. Nous avons assisté à une nouvelle forme de bombardement quotidien. Une vingtaine de raids peuvent être menés simultanément par plusieurs avions sur un même carré d’habitations, donnant ainsi lieu à un bombardement d’une rare intensité et à une situation extrêmement dangereuse. Nous prenons beaucoup plus de risques que lors des précédentes attaques contre Gaza, afin de faire parvenir ces images au monde entier.

Même l’usine du célèbre café Bonjour n’a pas été épargnée. Les périphéries rurales au sud et au nord de Gaza ont quant à elles été moins ciblées que durant les guerres précédentes, comme si le but était bien de s’attaquer à ce qui pouvait être considéré comme des symboles de souveraineté : la ville, ses tours et ses bureaux. L’opération de l’armée israélienne avait pour premier objectif la propagation de la terreur, comme avec le ciblage des habitations durant la nuit. De nombreux habitants de Gaza en arrivaient à souhaiter sur les réseaux sociaux que la nuit n’arrive jamais. Ils échangeaient également des conseils sur ce qu’ils devraient faire au cas où ils se retrouveraient pris dans les décombres de leurs maisons, afin de survivre le plus longtemps possible en attendant l’arrivée des secours. Parmi les recommandations, ils devaient continuer autant que faire se peut à bouger les bras et les jambes.

Imène Abed, mère de famille habitant au centre-ville de Gaza, affirme : « Nous aurons besoin de toute une vie pour réparer les traumatismes psychiques subis par nos enfants après cette agression. Cette attaque est différente des autres, son objectif est de briser notre patience et notre endurance ». Cette trentenaire avait cru que la bande de Gaza ne connaîtrait plus de bombardements après 2014. Les gens avaient commencé à reconstruire leur maison, à faire des enfants, à se projeter. Mais ajoute-t-elle, « une attaque plus terrifiante que la précédente arrive à chaque fois pour tout réduire à néant ».

Nouveau positionnement du Hamas

Autre différence cette fois-ci : la communication du Hamas. Contrairement à 2014, les tirs de roquettes ne sont pas partis du centre-ville. Personne n’a été autorisé à les filmer. Le mouvement islamiste n’a pas non plus diffusé sur les réseaux sociaux les images des funérailles de ses combattants, ni leurs photos, ni leurs noms.

Alors que les roquettes lancées vers Israël ont été plus nombreuses cette fois – près de 3 000 —, arrivant jusqu’à Tel-Aviv, le Hamas a choisi de mener cette bataille avec moins de fanfaronnades. Les déclarations des dirigeants du parti vivant dans le territoire gazaoui se sont faites plus rares1. Nous avons tenté, en vain, de recueillir leurs propos. Il semble en effet qu’ils aient veillé à se conformer à l’adage anglais qui veut que les « actions parlent davantage que les paroles ». Cela n’a cependant pas été le cas pour Abou Obeida, le porte-parole des brigades Al-Qassam, qui est intervenu à deux reprises au début des attaques pour parler du nouveau missile dont dispose son groupe.

Israël affirme avoir ciblé un tunnel souterrain du Hamas de plusieurs kilomètres de long au centre-ville. Il l’a affublé du nom de « métro du Hamas » dans une ville dont les habitants n’ont, pour la plupart, jamais vu de métro, puisqu’il leur est impossible de voyager.

Le Hamas a réussi à mener une guerre de guérilla plutôt qu’une guerre de mouvement contre un État, comme c’était le cas auparavant. Mais il n’était pas seul dans la bataille. Des mouvements proches de l’Iran, comme le Djihad islamique, ou ancrés à gauche comme le Front populaire étaient de la partie. Leurs armes et leurs méthodes étaient les mêmes durant les combats.

« C’est l’apocalypse ! »

Les interventions d’Abou Obeida se sont arrêtées, mais les bombardements, eux, ont continué, ainsi que les appels au secours de la population. Les tirs de missiles ont redoublé en férocité et l’utilisation par Israël des bombes anti-bunker à la fin du ramadan a semé la terreur. La ferveur de la fin du ramadan et la joie de l’Aïd (le 13 mai) n’étaient pas de mise pour les habitants.

La peur était omniprésente. Pas d’habits neufs pour les enfants comme d’habitude pour cette fête. Fida Laaraj qui est maman a bien essayé d’habiller ses filles pour l’Aïd quitte à rester cloîtrées à la maison, mais elles n’en ont pas voulu. Elles se sont contentées de rester ensemble, les unes contre les autres, dans l’espoir que les tremblements provoqués par les bombardements cessent.

Les conséquences des bombardements tardent à être révélées également en raison de la censure imposée par les plateformes Facebook et Instagram. Les hashtags liés à la guerre contre Gaza ont été bannis. La société Facebook a imposé de sévères restrictions et supprimé des milliers de publications soutenant Gaza et dénonçant l’opération israélienne. Des milliers de comptes ont été bloqués, rendant la diffusion des nouvelles très difficile. Beaucoup ont eu recours au stratagème qui consiste à changer certaines lettres des hashtags pour éviter que leurs publications ne soient filtrées et supprimées automatiquement par les algorithmes.

« C’est l’apocalypse ! » L’expression a été souvent répétée par les habitants de la bande de Gaza pour décrire une situation insoutenable. Car Gaza fait face à trois crises : un siège qui dure depuis douze ans rendant le coût de la vie particulièrement exorbitant ; une très forte propagation de la Covid-19, avec des salles de réanimation entièrement occupées par des malades nécessitant le recours aux appareils respiratoires ; et une guerre qui vient à son tour saturer les hôpitaux.

Le seul laboratoire permettant de faire des tests de dépistage de la Covid-19 à Gaza a été bombardé. Ashraf Al-Qodra, porte-parole du ministère de la santé, nous a déclaré :

Le système de santé connaissait déjà avant l’agression une sévère pénurie — de l’ordre de 50 % — en matériel médical et en médicaments. Il travaillait de manière intensive pour faire face à la pandémie de la Covid-19 tout en continuant à prodiguer les services habituels. Mais depuis le début de l’agression, nous avons dû activer le plan d’urgence. Malgré ces moyens limités, notre objectif est triple : sauver les vies des blessés des bombardements, poursuivre les efforts face à la pandémie et continuer à prodiguer les soins habituels, comme les accouchements, la chirurgie générale, etc.

Une tragédie qui se répète

Des scènes rappelant la Nakba de 1948 se sont répétées à l’heure où celle-ci était commémorée le 15 mai. On compte près de 50 000 familles qui ont pris ce qu’elles pouvaient de vêtements et de nourriture pour fuir vers les écoles du programme de l’ONU pour l’aide aux réfugiés palestiniens (UNRWA), tandis que les habitations des localités de Beit Lahia et Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, étaient bombardées.

Adnan Abou Hosna, chargé de la communication à l’UNRWA, fait remarquer que « si l’on jette des pierres dans la bande de Gaza, on est sûr d’atteindre des centaines de personnes du fait de la surpopulation. Imaginez donc avec les bombardements des F16 ». La dévastation dans la bande de Gaza rappelle les destructions subies par la banlieue sud de Beyrouth lors de la guerre de 2006 contre le Liban. Un spectacle de désolation que personne ne s’attendait à voir. Lors des guerres précédentes, les lieux de dévastation étaient épars, désormais ils se concentrent dans des quartiers dont il ne reste plus grand-chose.

Comme dans toute guerre, les hasards prennent l’aspect d’une fiction romanesque. Dans les décombres d’une librairie de Gaza bombardée par l’aviation israélienne trônaient les romans de Ghassan Kanafani et les recueils de poésie de Mahmoud Darwish. Pendant ce temps, Anas Al-Yazji cherchait sa fiancée, Chaimaa Abul Ouf, dans les ruines de la rue d’Al-Wehda. Mais la vie à Gaza ne ressemble pas aux fins heureuses des fictions. Chaimaa est morte.

1NDLR. Ces affirmations sont vraies pour les dirigeants de l’intérieur. À Doha, au Qatar, un grand rassemblement a eu lieu le 15 mai en présence du président du bureau politique du Hamas Ismaïl Haniyeh.

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