Tribune

Gdeim Izik. Colère d’Achille, colère des Sahraouis

Jugé en 2013 par un tribunal militaire marocain avec ses 24 camarades du groupe de Gdeim Izik et condamné à 30 ans de prison, le militant sahraoui Naâma Asfari écrit depuis la prison de Kenitra sur l’intensité intacte de sa colère. Telle celle du héros mythologique Achille, elle est « bouillonnante, imprévisible, donc dangereuse ».

Madrid, 13 novembre 2010. — Manifestation après le démantèlement du camp de Gdeim Izik
Sergi Bernal/Flickr

Naâma Asfari est un militant sahraoui. Il a été arrêté le 7 novembre 2010 à Laâyoune, capitale du Sahara occidental occupé par le Maroc depuis 1975, la veille du démantèlement par l’armée marocaine du campement protestataire de Gdeim Izik, à 12 kilomètres de la capitale.

Il a été condamné à trente ans de prison en 2013 par le tribunal militaire de Rabat, avec ses 24 compagnons dits du « groupe de Gdeim Izik », accusés de constitution de bandes criminelles, de violences sur des forces de l’ordre ayant entraîné la mort avec préméditation et mutilation de cadavres. Un jugement en appel en 2017 devant le tribunal civil de Rabat-Salé a confirmé sa condamnation et celles de la majorité de ses camarades. Un recours a par la suite été déposé devant la Cour de cassation marocaine, qui n’a pas encore rendu sa décision.

La détention arbitraire des prisonniers de Gdeim Izik et l’obtention d’"aveux" sous la torture ont été dénoncés entre autres dans une communication publiée par les procédures spéciales des Nations unies le 20 juillet 2017, signée par le groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire, le rapporteur spécial sur la liberté d’expression, le rapporteur spécial sur les défenseurs des droits de l’homme, le rapporteur spécial sur l’indépendance des juges et des avocats et le rapporteur spécial sur la torture. Le communiqué soulignait aussi que ces militants de l’autodétermination du peuple sahraoui avaient été arrêtés et condamnés alors qu’ils ne faisaient que défendre leurs droits fondamentaux en manifestant dans le camp de Gdeim Izik.

*** Prison de Kénitra, le 28 octobre 2020. Dans le célèbre passage de La phénoménologie de l’esprit sur la dialectique du maître et de l’esclave, le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel décrit le conflit entre deux individus menant à l’asservissement du plus faible. Je perçois d’abord l’autre comme une menace pour mon identité. S’engage alors une lutte à mort pour la reconnaissance, à la suite de laquelle le dominé reconnaît la supériorité du dominant. Mais cette relation n’est pas figée. Le dominant a en effet besoin du dominé pour être reconnu en tant que maître. En ce sens, il n’est pas autonome. Le dominé accède quant à lui à la reconnaissance de lui-même à travers son travail qui lui permet de façonner son identité, niée d’abord par le dominant.

Aujourd’hui, on peut déchiffrer la lutte du peuple sahraoui à l’aune du concept de Hegel. On peut lire au prisme de cette dialectique du dominant et du dominé le mouvement de la résistance sahraouie, et faire la lumière sur les évènements du 8 novembre 2010 à Gdeim Izik en 2010, moment historique dans le combat pacifique du peuple sahraoui. Pourquoi Gdeim Izik exprime-t-il une colère du peuple ? La colère, ce grand refoulé des trois dernières décennies revient au premier plan aujourd’hui avec ce qui se passe à Guerguerat depuis le 20 octobre 2020, une manifestation pacifique organisée par des civils venus des campements de réfugiés sahraouis de Tindouf et des territoires libérés pour commémorer Gdeim Izik et contester la présence négative de la Mission des Nations unies pour l’organisation du référendum d’autodétermination pour le Sahara occidental (Minurso).

Pour comprendre tout cela, rien de tel que de lire Colère et temps, un essai du philosophe allemand Peter Sloterdijk, paru en 2006, qui se lit comme une prophétie, désormais un classique de la philosophie politique. Selon Sloterdijk, la colère est le moteur principal de l’histoire, elle est la chose du monde la mieux partagée. L’auteur fait du thymos, concept inventé par Platon pour désigner une partie de l’âme liée à la fois aux émotions et à la fonction sociale de l’individu, le cœur des actions de la vie politique. Comment puiser dans la colère passive pour créer de la colère active, constructrice ? C’est le ressort complexe que tentent tant bien que mal d’actionner mouvements et partis politiques, comme l’explique Peter Sloterdijk.

Le héros mythologique Achille est la première incarnation de cette colère bouillonnante, imprévisible, donc dangereuse. C’est pourquoi la question de son orientation est cruciale.

Comme il existe des banques où l’on dépose son argent, on peut déposer sa colère en attendant de la faire fructifier : c’est ainsi que l’ère moderne s’empare d’une émotion millénaire, selon la lecture originale qu’en fait Sloterdijk. À quoi ressemble cette « banque émotionnelle » dans le cas sahraoui ? À l’occupation ? Au statu quo imposé depuis 1991 par l’ONU, avec l’espoir de l’organisation du référendum d’autodétermination, le moyen de concrétiser la revendication légitime du peuple, fruit de la lutte pour la liberté et l’indépendance ? L’ONU ne promet-elle pas aux Sahraouis d’appliquer son agenda pour le référendum et de défendre l’intérêt et le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination ? L’ONU est même une sorte de « banque de la colère » en ce qu’elle prétend défendre les intérêts du peuple dans le monde entier.

Cette lecture que Sloterdijk nomme « thymotique », c’est-à-dire centrée sur les émotions, était très éclairante pour moi. Elle m’a permis de faire de l’ONU essentiellement « une banque de colère » dans laquelle les Sahraouis ont déposé leur revendication capitale dans l’espoir de la voir fructifier. Aujourd’hui discréditée, l’ONU joue mal son rôle de canal. Les évènements depuis Gdeim Izik jusqu’à la manifestation de Guerguerat en octobre 2020 peuvent être lus comme un symptôme du défaut d’orientation de l’ONU.

L’ONU est comme un kleptomane volant à la victime, méritant son droit, pour le donner à son agresseur. Les Sahraouis s’inquiètent de l’esprit régnant aux Nations unies depuis vingt ans, qui incite à considérer la question sahraouie comme le « règlement d’un différend » et non comme un conflit d’occupation et d’autodétermination. Jusqu’en 1991, la question était posée en d’autres termes. Aujourd’hui, on parle d’un « règlement de différend » comme s’il n’y avait plus d’occupation ni de plan onusien de référendum d’autodétermination. Le peuple sahraoui est le grand perdant dans cette situation. En mettant à égalité l’agresseur et l’agressé, l’ONU crée une situation hautement inflammable.

Être perdant, c’est une humiliation. Quelle est la réaction la plus spontanée lorsqu’on perd ? La colère !

Tous les perdants ne se laissent pas tranquilliser par l’indication du fait que leur statut correspond à leur classement dans une compétition. Beaucoup répliqueront qu’ils n’ont jamais eu la moindre chance de participer au jeu et de se placer ensuite. Leur rancœur ne se trouve pas seulement contre les vainqueurs, mais aussi contre les règles du jeu, que le perdant qui perd trop souvent remet en cause de manière violente est une option qui fait apparaître le cas critique de la politique après la fin de l’espoir.

Ainsi Sloterdijk achève-t-il son raisonnement sur la colère des perdants.

Pour les Sahraouis, Gdeim Izik est la plus belle, la plus saine, la plus juste colère puisqu’elle a révélé les failles de l’ordre onusien. Le premier vers de L’Iliade de Homère est : « Muse, chante-moi la colère d’Achille ». La colère d’Achille est au départ l’incarnation du droit. Ce rapport à la justice explique, par exemple chez Aristote, une conception de la « saine colère » qui n’est pas tout à fait étrangère à la vertu de juste mesure. Mais la colère qui vise un rétablissement du droit peut outrepasser le droit. Avec la colère, il n’y a pas de résolution ; juste des arrangements, des suspensions provisoires. La sublime scène finale de L’Iliade entre Achille et Priam n’est pas une réconciliation. Ils se regardent « en silence, dans la lumière de la lune », et Achille dit à Priam : « Ne t’attarde pas », car le soleil va se lever, la guerre va reprendre. Le rétablissement de l’ordre se fait dans le face-à-face, la reconnaissance mutuelle. Celui qui vit sous occupation sait ce que c’est que de ressentir la pulsion du non.

On peut critiquer les colères stériles de la belle âme ou les tentations nihilistes. Et pourtant, la colère, la contestation, l’indignation, la révolte, le refus, le « non », toutes ces formes plus ou moins passionnelles de la négativité, sont aussi une manière de ne pas accepter le monde tel qu’il est, de le vouloir autrement. Je ne fais pas l’apologie du « non », encore moins de la colère, mais je voudrais réhabiliter l’importance politique et existentielle de la croyance au possible.

« Nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté ». C’est autour de ce paradoxe que s’articule le maître-ouvrage du père de l’existentialisme Jean Paul Sartre. Le charme paradoxal de la liberté, thèse de L’Être et le néant reflète aujourd’hui notre situation, à nous les Sahraouis.

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