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Golfe. Pas de retraite pour les travailleurs étrangers

Les systèmes de retraite dont bénéficient les populations locales de la péninsule Arabique excluent des travailleurs étrangers pourtant usés par leurs « années Golfe ». En se défaussant de leur responsabilité sociale, les pays de la région accroissent la précarité dont sont victimes les migrants, pourtant essentiels à l’économie. Et la crise liée à la Covid-19 n’arrange pas le sort des plus âgés d’entre eux.

Travailleurs du bâtiment à Dubaï
DR

Pour résoudre son « déséquilibre démographique », le Koweït a fait le choix de renvoyer dans leur pays d’origine ceux qui ont façonné l’émirat durant des décennies. À compter de janvier 2021, le permis de résidence des travailleurs migrants âgés de plus de 65 ans ne sera pas renouvelé. Une décision qui reflète l’hostilité à l’égard des travailleurs étrangers que la violence de propos comme ceux de la députée Safa Alhashem contribue à enraciner dans la société koweïtienne : « Les expatriés devraient payer des taxes pour l’air qu’ils respirent. »

Ce retour forcé au pays interroge sur la « vie d’après » de ces millions de travailleurs majoritairement originaires d’Afrique et d’Asie du Sud. Si les pays du Golfe disposent de généreux systèmes de retraite, ceux-ci sont réservés à leurs citoyens. Aux Émirats arabes unis, les nationaux ayant travaillé un minimum de vingt ans pour le gouvernement peuvent prétendre à recevoir leur retraite dès l’âge de 49 ans. « Ces États du Golfe qui apprécient tant la main d’œuvre sud-asiatique pour sa neutralité politique et sa rigueur au travail ont la responsabilité morale d’assister ces travailleurs lorsqu’ils rentrent dans leurs pays d’origine à l’âge de 50 ou 60 ans », s’insurge Ginu Zacharia Oommen, auteur d’ouvrages académiques sur les flux migratoires Inde-Golfe et post-doctorant de Migrinter, un laboratoire français de recherche spécialisé dans l’étude des migrations internationales. Selon le chercheur, la crise de la Covid-19 a mis en lumière le caractère « jetable » de travailleurs étrangers qui sont pourtant l’épine dorsale des économies de la région.

Debout entre deux arbres à caoutchouc dans un petit village du sud de l’Inde, Usman Thondiyan se confie avec émotion sur les 17 années qu’il a passé à fabriquer et recoudre des canapés dans la ville portuaire saoudienne de Djeddah. Si les treize heures de travail journalier et un salaire mensuel compris entre 200 et 400 dollars (170 et 341 euros) ne lui ont donné aucun droit à la retraite, l’homme de 56 ans est reconnaissant. « Jamais je n’oublierai que tout ce que nous avons dans notre village est le résultat de la migration vers le Golfe. Je suis peu instruit, et en Inde je n’avais aucune chance d’obtenir un emploi décemment rémunéré, j’ai donc opté pour la migration. L’argent du Golfe m’a permis de construire une maison et d’investir dans une plantation d’arbres à caoutchouc », affirme-t-il avec fierté. Comme Usman, nombreux sont ceux qui doutent des systèmes de retraite centralisés et font le choix d’assurer leurs vieux jours grâce à un support familial et des investissements personnels.

Le vol d’indemnités de fin de contrat

Dans le Golfe, les décideurs politiques parlent d’une même voix sur cette question : la région n’a aucune obligation envers les travailleurs étrangers une fois leur contrat de travail terminé, car une prime de départ leur est allouée au prorata des années passées dans l’entreprise qui les emploient. Un montant unique qui, selon les défenseurs des droits des travailleurs, n’est en rien comparable aux avantages sociaux qu’offre un système de retraite. De plus, confier aux entreprises la responsabilité de verser les primes de départ dans une région devenue célèbre pour son « exploitation systématique » de la main d’œuvre étrangère pose question.

Durant la crise de la Covid-19, la précarité dont sont victimes les travailleurs migrants qui vivent à Dubaï, carrefour commercial de la région, a fait son intrusion dans l’espace public. En périphérie de la luxuriante mégalopole, certains d’entre eux, sans emploi ni ressources financières pour se loger, n’ont eu d’autre choix que de camper sur des remorques de camions entreposées sur un terrain vague. Mais au-delà de l’urgence immédiate, ce qui inquiète les travailleurs migrants en âge de prendre leur retraite est le risque de se voir refuser leur indemnité de fin de contrat. Bien qu’antérieur à la pandémie, ce phénomène se répand depuis la crise, facilité par une vague de licenciements et des rapatriements confus.

Piégés entre des employeurs véreux et l’impossibilité de rester sur place pour tenter de défendre leurs droits au travers d’une procédure judiciaire incertaine et coûteuse, beaucoup se résignent. « Dans les petites et moyennes entreprises du Golfe, beaucoup ont été forcés par leurs employeurs, durant la crise de la Covid, de signer des lettres de démission volontaire et de faire une croix sur le paiement de leurs primes de départ », indique Anurag Devkota, un avocat népalais spécialisé dans la défense des droits humains. Une fois revenus sur les versants de l’Himalaya sans leur dû, l’absence de mécanismes de justice transnationale prive ces travailleurs d’accès aux tribunaux du Golfe. « Le seul recours juridique viable est alors diplomatique » rappelle Anurag qui regrette « l’indifférence » des ambassades des pays exportateurs de main d’œuvre envers leurs ressortissants en détresse.

Un groupement d’ONG et de syndicats a récemment lancé un appel pour demander des actions et une prise de conscience collective de l’ampleur du phénomène. « Les États doivent réaffirmer que le vol de salaires n’est pas tolérable et prendre des mesures administratives, civiles et pénales pour tenir les employeurs pour responsables », indique le communiqué.

L’impossible accès à la citoyenneté

Malgré la dépendance structurelle des économies du Golfe à la main d’œuvre étrangère, cette dernière continue d’être perçue comme remplaçable et corvéable à merci par des réglementations locales conçues pour rendre tout accès à la citoyenneté impossible. Certains responsables politiques rétorquent que l’intégration culturelle de millions de nouveaux citoyens est un défi auquel les sociétés du Golfe ne sont pas préparées. « Pensez aux Émirats arabes unis, un million de nationaux et plus de huit millions d’étrangers, comment allez-vous contrôler votre société ? Je crains qu’un jour les lois internationales n’obligent les pays du Golfe à accorder la citoyenneté aux travailleurs étrangers », commente Ali Altarah, sociologue et ancien ambassadeur du Koweït à l’Unesco. Mais au-delà de la question de l’homogénéité culturelle, cette position trouve ses racines dans un contrat social qui confère à la nationalité une dimension économique. En effet, en échange d’un règne sans partage, les familles royales du Golfe promettent aux populations locales une redistribution de la rente pétrolière et gazière via des aides gouvernementales et des emplois dans la fonction publique généreusement rémunérés. L’octroi de la citoyenneté remettrait donc en question le statut transitoire d’une main-d’œuvre étrangère qui est aujourd’hui encore la pierre angulaire du modèle économique sur lequel repose la région depuis un demi-siècle.

Post-pandémie, le quotidien des travailleurs du Golfe va être semblable à celui du passé, car les réformes engagées s’opposent à tout droit social à long terme. Le Qatar a fait un pas dans la bonne direction selon Amnesty International : l’émirat a accordé aux travailleurs migrants le droit de changer librement d’employeur et instauré un salaire minimum de 230 euros par mois. Mais l’ONG avertit que la mise en pratique de ces déclarations de bonnes intentions est encore incertaine. De plus, les organisations de défense des migrants s’accordent à dire que la crise de la Covid-19 a détourné l’attention vers le besoin d’offrir des emplois aux locaux et de diversifier l’économie locale pour préparer l’après-pétrole.

« C’est une communauté négligée »

Oubliés par les systèmes de retraite du Golfe, les travailleurs migrants le sont également par les politiques publiques de leurs pays d’origine où leurs envois de fonds font pourtant vivre des millions de familles et soutiennent des pans entiers de l’économie locale. La migration économique représente ainsi plus d’un quart du produit intérieur brut du Népal. Selon Anurag Devkota, les travailleurs migrants népalais, privé de prestations sociales durables dans le Golfe, sont aussi exclus du système de sécurité sociale de la nation himalayenne. « C’est là que se situe le véritable fossé », rappelle-t-il. Un entre-deux particulièrement inconfortable pour ceux forcés de prendre leur retraite prématurément durant la pandémie et dont la prime de départ a été volée. « Le sort de nos ouvriers du bâtiment dans le Golfe ne fait pas partie du discours public ici en Inde. C’est une communauté négligée », déplore Ginu Zacharia Oommen, rappelant que le chômage et la pauvreté sont les raisons qui poussent ces hommes à migrer. « Chaque année, je pense à m’arrêter et à revenir en Inde, mais c’est impossible. Comment payer les factures, la maison, etc. Donc je suis forcé de rester travailler ici », confie Ashraf Thevarmannil, un Indien qui travaille en Arabie saoudite depuis octobre 1990.

Souvent cité en exemple dans la gestion de l’exportation de main d’œuvre, le gouvernement des Philippines a récemment étendu son programme de protection sociale à ses citoyens établis hors des frontières. « Tout Philippin, qu’il travaille sur le territoire national ou non, est tenu de s’inscrire et de cotiser à la sécurité sociale », précise Ellene Sana, directrice exécutive du Center for Migrant Advocacy, un groupe de défense des Philippins expatriés. Le mécanisme permet de se constituer une modeste retraite, mais il est imparfait : à l’étranger, les employeurs refusent de prendre en charge la cotisation fixée à 12 % du salaire mensuel et rejettent la responsabilité de financer la protection sociale du travailleur. Ailleurs, les migrants n’ont d’autre option que la prime de départ pour autofinancer leurs vieux jours.

Après plus de trente ans passés à bâtir les cités du Golfe, d’abord aux Émirats arabes unis puis au Qatar, Ashraf s’apprête à tirer sa révérence et s’inquiète pour le futur depuis le dortoir qu’il partage avec quarante collègues employés du bâtiment à Doha. « Dans deux ou trois ans, je vais prendre ma retraite et retourner en Inde. Qui subviendra alors aux besoins de ma famille ? Je vais aussi devoir apprendre à vivre avec ma femme, car en plus de 25 ans de mariage nous n’avons fait que nous croiser. Comment vais-je dialoguer avec elle au jour le jour, c’est différent que d’appeler du Qatar », admet le quinquagénaire, embarrassé. Dans l’espoir d’offrir à ses enfants une vie meilleure, Ashraf a sacrifié la sienne. Trois décennies de labeur qui s’achèveront dans un vol à destination d’une « vie post-Golfe » qu’il appréhende.

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