Entretien avec Jocelyne Dakhlia

Il se passe quelque chose du côté de la recherche

À Tunis, fin septembre 2022, l’historienne Jocelyne Dakhlia a évoqué un moment refondateur pour l’histoire de la recherche dans et sur le monde arabo-musulman. En partant d’un constat lucide, elle a livré un message optimiste qui atteste du dynamisme de la recherche et des sociétés. Un appel très bien reçu par les participants du forum de Tunis Insaniyyat qui ont vu dans cette communication un véritable manifeste de la profession.

Jocelyne Dakhlia
Insaniyyat

À la fin du mois de septembre s’est tenu à Tunis un événement d’une ampleur exceptionnelle : Insaniyyat (humanités). Après les années noires du Covid et une certaine phase de léthargie, ce forum international des sciences humaines et sociales a réuni pendant quatre jours dans la capitale tunisienne chercheurs, intellectuels et artistes de tous horizons travaillant sur la région Afrique Moyen-Orient. Avec plus de mille participants, il a illustré de manière explicite une volonté d’échange Nord-Sud plus équilibrée et surtout pluridisciplinaire. Outre l’atmosphère conviviale, on relevait la jeunesse et l’enthousiasme de nombre de participants et un esprit très différent de celui de l’exercice qui rythmait jusqu’alors la vie des chercheurs travaillant sur la zone : le Word Congress for Middle Eastern Studies (Wocmes), plus strictement académique et très lié à la recherche anglo-saxonne. Il n’est d’ailleurs pas indifférent de savoir que sa 6e édition, initialement prévue à Tunis alors que les rencontres précédentes s’étaient toutes tenues en dehors du monde arabe à l’exception d’Amman en 2006, avait été reportée dans des conditions jugées peu claires par la communauté scientifique. Elle s’en était inquiétée dans un communiqué du Groupement d’intérêt scientifique (GIS) Moyen-Orient et mondes musulmans) et de la Société d’études du Moyen-Orient et des mondes musulmans (Semomm). Mais il s’est dit aussi que les réticences de la partie tunisienne à accueillir des participants israéliens n’auraient pas été étrangères à cette volte-face.

Quoi qu’il en soit, un collectif de chercheur·ses, en collaboration avec l’université de la Manouba à Tunis, décidait alors de s’affranchir du cadre du Wocmes et de poursuivre la préparation de la rencontre sur des bases et dans un esprit qui leur soient spécifiques. Insaniyyat est né de ces péripéties ; son incontestable succès assure sa pérennisation au moins pour un prochain rendez-vous. Une page de l’histoire de la recherche s’est ainsi tournée, consacrant une mutation profonde des profils et des approches.

Un manifeste refondateur

La meilleure expression de ce phénomène est sans doute le discours inaugural sur l’état de la recherche prononcé par l’historienne Jocelyne Dakhlia, directrice d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess) lors de la première journée du forum. Intitulée « Les coudées franches : parcours d’émancipation en sciences sociales », cette intervention a été reçue comme un véritable manifeste, suscitant l’adhésion et l’enthousiasme des participants, notamment de la jeune génération. La démonstration partait du Maghreb (sur lequel portent les travaux de Jocelyne Dakhlia, avec une extension à l’espace méditerranéen), mais le propos pouvait sans problème être élargi à l’ensemble du monde arabe. Il s’agit en effet d’inviter les chercheurs à sortir d’une attitude défensive de la recherche et à reprendre la main sur leur pratique et leurs questionnements.

Orient XXI a pu rencontrer Jocelyne Dakhlia et revenir sur cette intervention, tout en explorant plus avant certains des thèmes et pistes évoqués.

Tout part du sentiment d’une crise grave à laquelle serait confronté le monde de la recherche, et plus largement nos sociétés. Sans nier la réalité de cette crise, Jocelyne Dakhlia commence par la remettre en perspective. Est-il si sûr que les chercheur·ses des générations précédentes vivaient un âge d’or, en particulier pour les conditions d’accès au terrain ? Par ailleurs, une crise qui s’étend sur plusieurs décennies n’en est plus une : elle s’inscrit dans un processus plus large dont le recours à l’Histoire peut nous fournir une partie des clés. Pour comprendre la crise de la recherche sur le monde arabo-musulman, il faut en faire l’historique. En revenant sur le passé, on peut en effet établir les différentes phases d’une épistémologie de la recherche en sciences sociales sur le monde arabe.

Le tiers-monde des années 1990

Des indépendances maghrébines aux années 1990, on constate une forte productivité des universités maghrébines. À l’heure des grands penseurs systémiques des faits sociaux, tels Claude Lévy Strauss pour le structuralisme, les grandes figures pensantes de la décolonisation, les Samir Amin Amir1 ou Anouar Abd Al-Malek2 cherchent à définir la place de ce que l’on appelle encore « le tiers monde ». Dans sa propre société, la légitimité du chercheur n’est pas mise en cause, et il bénéficie de l’aura de l’intellectuel. Outre Méditerranée, il suscite la sympathie des milieux de gauche, teintée d’une condescendance aux accents un peu paternalistes. Les choses se gâtent avec la guerre israélo-arabe de 1973 et la crise du pétrole : les relations se tendent et les circulations étudiantes marquent le pas. Cette prise de distance correspond aussi au chant du cygne du marxisme et à la visibilité croissante d’un islam perçu de plus en plus comme dangereux.

Culturalisme et choc des civilisations

À partir des années 1990, on assiste à la montée en puissance du culturalisme, scandée par une série de crises : l’affaire du foulard en France, la guerre du Golfe de 1991, la « décennie noire » en Algérie, les attentats du 11 septembre. Dès la fin des années 1990, Samuel Huntington a conceptualisé l’idée d’un antagonisme insurmontable avec sa théorie du « choc des civilisations ». Les dirigeants s’affolent et multiplient le recours aux « experts », voire aux artistes, aux écrivains d’origine arabo-musulmane, des native informers jugés plus crédibles que des chercheurs qui n’auraient rien vu venir. On verse dans la dénonciation des sociétés musulmanes sur un mode essentialiste. En s’arabisant et en se réislamisant, les pays de la rive sud s’éloignent d’une démocratie qui finalement ne serait pas faite pour eux. Les chercheurs, quand ils sont mobilisés, se trouvent sommés de répondre à une demande sociale, par exemple sur l’intégration des populations musulmanes. Pour en rendre compte, on peut revenir sur la genèse de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés des mondes musulmans (IISMM). L’idée de départ, portée en 2000 par Jean-Pierre Chevènement (alors ministre de l’intérieur) consistait à mettre en place un institut de formation des imams. L’idée a affolé la communauté politique et scientifique. Le premier ministre Lionel Jospin a pris de court son ministre en créant un institut affilié à l’Ehess et placé sous l’égide des sciences sociales, pour répondre au problème de l’islam de manière laïque. Les chercheurs se sont trouvés mobilisés sans l’avoir choisi, sommés de répondre à une demande sociale au reste mal identifiée. Un débat a suivi pour savoir s’ils devaient mener une recherche de fond ou répondre à une demande sociale. Pour sa part, explique Jocelyne Dakhlia, elle a refusé les injonctions à travailler sur l’islam, sur les femmes… et décidé de travailler sur l’art contemporain dans les pays d’islam et en diaspora, pour donner une tout autre image et montrer que ces sociétés étaient en pleine mutation et dynamique. Le monde de la recherche se trouve en effet confronté à une série de poncifs sur le déclin arabe après un âge d’or médiéval dont le point d’orgue serait l’image d’Épinal de l’Andalousie heureuse. Dans ce décor, Ibn Khaldoun apparaît comme un génie hors sol surgi de nulle part ; sa force d’attraction éclipse un avant et un après pourtant également productifs et dignes d’intérêt.

En 2011, les printemps arabes suscitent un formidable engagement dans la recherche, mais l’explosion du débat public noie la parole des véritables spécialistes. Alors que tout le monde y va de son analyse, de ses avis et de ses tribunes, les chercheur·ses se trouvent plus que jamais sommé·es de répondre à un certain nombre de questions qu’ils et elles n’ont pas eux-mêmes formulées et pour lesquelles ils ne sont pas forcément « outillés ». À preuve, ces historiens à qui on demande de commenter l’actualité, voire de faire des pronostics sur les jours ou les mois à venir.

« Qui a peur des sciences sociales ? »

À la lumière de ce regard rétrospectif, l’historienne annonce l’ouverture d’une nouvelle phase, celle du réveil. Les chercheurs et les chercheuses veulent reprendre les choses en main et dénoncent la précarisation des emplois, la réduction des postes et des moyens, une charge administrative de plus en plus chronophage et accablante, avec plus de temps consacré à rédiger des rapports qu’à faire du travail scientifique, la nécessité de rendre compte de tout. Autant de dérives qui viennent s’ajouter aux risques encourus sur le terrain, à la nécessité parfois d’adopter des stratégies de contournement pour obtenir des financements ou pour aborder des sujets trop dangereux en contexte autoritaire. Et à ce propos, Jocelyne Dakhlia insiste sur le rôle des institutions de recherche pour la protection des chercheur·ses en pays à risque.

Toutes ces entraves à la réalisation de leur vocation et de leur mission alimentent leur colère, et un sentiment — au mieux — d’incompréhension, voire de mépris, de rejet des intellectuels. « Qui a peur des sciences sociales ? » interroge ainsi le dernier numéro des Actes de la recherche en sciences sociales3. Il faut sortir de cette posture défensive, soutient Jocelyne Dakhlia, reprendre l’initiative, initier des questionnements. Mais comment faire concrètement pour sortir de cette perception négative, redonner du sens au métier, s’autoriser à penser librement, restituer la complexité des faits sociaux, faire ressortir les nuances et les contradictions ?

Revisiter le passé, déconstruire pour reconstruire

La première piste que propose Jocelyne Dakhlia consiste à revenir aux sources et à reconsidérer les matériaux et les travaux des précédentes générations pour déconstruire les poncifs, comme s’y emploient d’ailleurs nombre de recherches récentes. Non, la « fermeture des portes de l’ijtihad » dans l’islam sunnite n’a pas été radicale, non le Maghreb post Moyen Âge n’a pas sombré dans l’obscurantisme, comme le révèlent des études qui rendent compte par exemple d’un grand rayonnement scientifique du Maroc au XVIIe siècle, non la Nahda de la fin du XIXe siècle ne s’alignait pas platement sur le modèle occidental, mais intégrait toute une réflexion sur le sens et les formes de l’islam. Il faut parler de la sécularisation des sociétés arabes, battre en brèche les visions réductrices et rendre compte de toute la complexité des évolutions en cours.

La nouvelle génération exprime une volonté de recentrage sur les problématiques et les méthodes propres à la recherche. Une recherche qui s’exprimerait via ses propres canaux, pour investir de nouveaux lieux. C’est dans cette perspective que s’inscrit par exemple le récent lancement de la revue Mondes arabes, au pluriel explicite. Les nouvelles générations de chercheurs et de chercheuses se singularisent par la pluralité de leurs identités et de leurs approches. Leurs positionnements peuvent varier sur la question de la laïcité ou sur l’islam politique. Le mouvement amazigh interroge la notion de Maghreb. Bref, tous les champs sont ouverts.

D’une manière générale, les enseignants relèvent l’excellent niveau de leurs étudiant·es, alors même que ceux-ci travaillent dans des conditions particulièrement difficiles4. La compétition étant devenue extrêmement rude, il est impératif de figurer parmi les meilleur·es.

Faire un pas de côté

Paradoxalement, on pourrait dire que la contrainte libère. La nécessité de trouver des projets et financements « sur contrat » — à défaut de postes — autonomise. Il faut décrocher des bourses, trouver des « post-docs ». Les cursus s’internationalisent. Dans le même temps, les jeunes chercheur·ses ont intégré le fait que leur condition était précaire et leur avenir incertain, si bien qu’ils et elles cherchent d’autres voies de réalisation personnelle, de plus en plus impliqué·es dans les milieux associatifs, artistiques, et ont un engagement citoyen. C’est ainsi qu’on assiste à l’émergence de nouveaux lieux de rencontres et d’échanges, totalement déconnectés des circuits académiques classiques. Une initiative comme « la Colonie barrée », créée en 2016 par le plasticien Kader Attia et qui a fonctionné à Paris de 2016 à 2020 comme « lieu de savoir-vivre et de faire savoir », rend bien compte de ce phénomène. La ville de Marseille en offre également maints exemples, où se croisent joyeusement populations immigrées, réfugié·es, chercheur·ses, artistes et intellectuel·les de toutes disciplines et de tous horizons. Le collectif Mare (Méditerranée-Arts-Rencontres-Expérimentations) en est l’une des toutes dernières expressions. Et il n’est pas anodin qu’à Insaniyyat, on ait mis sur le même plan rencontres académiques et un volet Arts/culture/cinéma.

Dégagés du mainstream, les jeunes chercheur·ses veulent formuler leurs propres questionnements et ne plus répondre aux injonctions. C’est une « révolte générationnelle ». Ils et elles ne ressentent plus le besoin de s’exprimer via les anciens canaux, qui sont discrédités à leurs yeux. C’est particulièrement évident avec les médias traditionnels : il n’est plus nécessaire d’être publié dans Le Monde pour être reconnu. Ce type de référence a perdu tout crédit, ne fonctionne plus. La circulation des idées se fait via les médias alternatifs, les journaux en ligne, les blogs. Il apparaît contreproductif de participer à des débats aux côtés de ténors surmédiatisés ou de « personnalités de renom », dont les avis péremptoires et la parole vont écraser celle du chercheur ou de la chercheuse au long cours qui servira de simple caution scientifique. Pas la peine non plus d’en attendre trop du politique, qui ne s’inscrit pas dans la même temporalité, et ne considère pas la profondeur historique, pas plus que ne la recherchent les centres du type Fondation pour la recherche stratégique (FRS), Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) ou Institut français des relations internationales (IFRI).

Face à ces impasses de communication bottom/up, par refus du formatage, la prise de parole et les échanges se font par la base, au niveau de ce que l’on appelle « la société civile ». À défaut d’être entendus par les politiques, ce sont les professions « intermédiaires » qu’il s’agit de sensibiliser : les publics associatifs, les enseignants, les élèves magistrats… en tablant sur le fait qu’à terme, les représentations et les approches pourront changer.

« Insaniyyat » ou la parole décentrée

Un dernier point important porte sur un rééquilibrage Nord-Sud de la recherche, notable depuis les « printemps arabes » de 2011. Le fait qu’un événement comme Insaniyyat ait été organisé à Tunis est significatif. Tout en étant marquante par son ampleur, cette manifestation ne doit pas être un cas isolé, l’exception qui confirmerait la règle, mais bien le début de quelque chose. En ce mois de novembre, toujours sur la rive sud, se tient le premier salon des sciences sociales d’Oran.

Décidément, il se passe quelque chose du côté de la recherche.

1Samir Amir (1931-2018) est un économiste franco-égyptien marxiste et anti-impérialiste, connu pour avoir été l’un des premiers à introduire des concepts comme l’eurocentrisme ou la théorie de la dépendance.

2Sociologue marxiste égyptien, connu notamment pour sa mise en cause de l’orientalisme et pour sa réflexion sur le nationalisme.

4Cette excellence a également été relevée lors de la journée de remise des prix de thèse à l’Inalco en juin 2022.

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