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Reportage

Inde. Le « love jihad », croisade islamophobe contre les mariages mixtes

Les couples interreligieux composés d’un homme musulman et d’une femme hindoue sont victimes de nombreuses discriminations. Soutenue par le gouvernement de Narendra Modi (qui sera l’invité d’honneur de la France le 14 juillet), l’extrême droite indienne a fait adopter depuis 2020 dans plusieurs États des lois censées prévenir les conversions forcées, visant tout particulièrement les musulmans.

Manifestation contre l’adoption de lois anti-« love jihad » à Bangalore, 1er décembre 2020
Manjunath Kiran/AFP

Le 18 mai 2022, à New Delhi, Aaftab Poonawala, 28 ans, a étranglé puis démembré le corps de Shraddha Walker, sa partenaire, âgée de 27 ans. Six mois plus tard, le 22 novembre 2022, il était arrêté pour le meurtre de sa compagne.

En 2021, la police indienne recevait une plainte toutes les quatre minutes pour violences conjugales, selon des données du National Crime Records Bureau. Mais plutôt que de considérer Shraddha Walker comme la victime d’un énième féminicide, l’opinion publique indienne a préféré y voir un cas de « love jihad », une théorie conspirationniste selon laquelle les hommes de confession musulmane auraient pour but de convertir de force les femmes hindoues et de les épouser afin d’accroître le nombre de musulmans en Inde.

Quelques jours après l’arrestation d’Aaftab Poonawala pour meurtre, Ram Kadam, député de l’État du Maharashtra dont est originaire le couple, a publiquement conseillé à la police de Delhi, chargée de l’affaire, d’enquêter sur un possible cas de love jihad, avec tentative de conversion forcée. Car Shradda était hindoue, et Aaftab musulman.

Les jeunes gens avaient fait connaissance sur une application de rencontre, à Mumbai, en 2019. Ils ont commencé à sortir ensemble, puis ont emménagé à New Delhi, la capitale, malgré l’opposition des parents de Shradda. En Inde, les couples interreligieux subissent des discriminations au même titre que les couples intercastes, et suscitent la désapprobation des familles. Selon une récente étude du Pew Research Center, plus de 75 % des Indiens, hindous et musulmans confondus, considèrent qu’il est peu souhaitable pour leur fille d’épouser un homme issu d’une religion différente de la leur. Le mariage arrangé concerne neuf couples sur dix et reste la norme.

La multiplication des lois anti-conversion

Aasif Khan et Sakshi Sahu se connaissent depuis toujours. Ils ont grandi dans le même district, au sein de l’État central du Madhya Pradesh, ont fréquenté la même école, et sont tombés amoureux vers l’âge de 15 ans. Aujourd’hui, ils en ont 25, et s’aiment toujours. Après avoir construit une relation dans l’ombre, le couple a décidé de se marier selon les rites hindous. Un mariage non reconnu légalement, car Aasif est musulman. Si sa famille accepte le couple, ce n’est pas le cas des parents de Sakshi, qui la séquestrent chez elle. « Je ne pouvais rien faire seule, ils m’ont pris mon téléphone. J’étais prisonnière ». À ce moment-là, la voix de Sakshi se brise. Ses doigts ne cessent de toucher avec frénésie ses bracelets rouges, témoins d’une angoisse qui envahit la jeune fille. Les yeux baissés depuis le début de l’échange, elle remet nerveusement en place son châle jaune assorti à sa tunique sur ses cheveux.

Aasif reprend le cours du récit. D’une voix ferme, il ajoute : « Son frère m’a menacé. J’essayais de leur expliquer, de leur dire qu’on était amoureux, qu’on voulait se marier. Mais c’est devenu trop violent, trop difficile, alors on s’est enfuis, et on s’est mariés selon les rites hindous, sans le consentement de nos familles ». Mais le couple est rattrapé, Aasif accusé d’avoir enlevé Sakshi, et l’affaire se transforme en procès, à l’issue duquel le jeune homme est déclaré innocent. « C’est là, regardez », dit Sakshi en nous tendant le jugement final de la Haute Cour du Madhya Pradesh, feuille de papier froissé qui semble être passée de main en main.

Il y a trois mois, le couple est arrivé à Delhi, et vit dans un logement de fortune près de Jamia Nagar, l’un des quartiers musulmans de la capitale. Les deux jeunes gens ne travaillent pas. Faire un enfant ? « Ça dépendra de notre situation financière », dit Sakshi. Après leur fuite, Sakshi s’est convertie à l’islam, et s’appelle désormais Afin. Quand on lui demande son prénom, elle répond : « Lequel, le nouveau, ou l’ancien ? »

Leurs familles ignorent où Aasif et Sakshi se trouvent, et si le couple aimerait retourner au Madhya Pradesh, ils savent que c’est impossible, car trop risqué. « Les groupes extrémistes sont après nous », justifie Aasif. Les jeunes gens redoutent les lois anti-conversion qui sévissent dans leur État d’origine, dont l’objectif est de « prévenir les conversions religieuses par force, par influence ou par ruse ». Depuis 2020, onze États ont adopté des lois anti-conversion. Le Madhya Pradesh, dirigé par le Bharatiya Janata Party (BJP) (Parti indien du peuple, au pouvoir en Inde), a été le deuxième à y avoir recours.

Une véritable islamophobie d’État »

Pour comprendre les origines du love jihad, il faut remonter à la fin des années 2000 dans l’État du Kerala, dans le sud de l’Inde. En 2009, deux jeunes filles, l’une hindoue, l’autre chrétienne, s’enfuient avec leurs petits amis musulmans, rencontrés à l’université. Les familles décident alors de porter plainte pour enlèvement, et les deux couples sont arrêtés par la police locale. Lors du procès, les jeunes femmes se ravisent quant aux raisons de leur fuite, et accusent les deux hommes d’enlèvement et de tentative de conversion. Le jugement rendu par la Haute Cour du Kerala est alors le premier texte de loi à faire mention du « love jihad ».

En 2020, quelques mois après les « Delhi riots », manifestations durant lesquelles 38 musulmans ont perdu la vie selon les données officielles, Aasif Mujtab a fondé Miles2Smiles, une association qui prend en charge les victimes de crimes islamophobes à travers le territoire. « Le love jihad s’inscrit dans un récit politique anti-musulmans. Nous assistons à une véritable islamophobie d’État », peste-t-il derrière son bureau, chargé de médailles et de prix récompensant son travail pour les droits humains.

Depuis 2014 et l’arrivée au pouvoir du premier ministre Narendra Modi, issu des rangs des nationalistes hindous du BJP, les violences contre les musulmans ont connu une recrudescence. Selon l’India Spend Initiative, un organisme de recherche indépendant, 90 % des crimes motivés par la haine religieuse perpétrés depuis 2009 ont eu lieu sous le mandat de Modi. Soixante-quatre pour cent des victimes sont musulmanes, alors que les musulmans ne constituent que 14 % de la population indienne, soit quelque 200 millions de personnes, selon les données de Hate Crime Watch, une base de données indépendante fermée en 2019. Actuellement, 15 États sur 29 sont contrôlés par le BJP, et le pays assiste à une recrudescence des groupes nationalistes hindous.

2,2 % de couples interreligieux

« Tout est fait pour rendre les mariages interreligieux compliqués », affirme Aasif Iqbal, fondateur de Dhanak for Humanity. L’ONG affirme avoir aidé plus de 5 000 couples mixtes depuis 2005, date de sa fondation par trois couples interreligieux soucieux de créer « une plateforme, un lieu pour un soutien émotionnel dédié aux gens comme nous », explique Aasif Iqbal. Le cinquantenaire a épousé Ranu, une amie rencontrée à l’université, malgré l’opposition de leurs familles respectives. « Aujourd’hui, ils nous acceptent. Mais ça a pris du temps », sourit-il. Situé à New Delhi, le bureau de Dhanak dispose de trois chambres dans lesquelles peuvent s’installer les couples persécutés. Sur le mur, un grand tableau blanc répertorie les anniversaires de mariage des couples secourus par l’association : « Farha et Ravi, 7 avril, douzième anniversaire. Nish et Vikas, 16 avril, deux ans de mariage ».

Tous les jours, Aasif Iqbal et sa petite équipe de deux personnes répondent à des appels et des courriels provenant de l’Inde entière. « La première chose que je dis aux couples qui viennent nous voir c’est d’oublier leur famille, de ne pas espérer qu’ils acceptent le mariage. Cela peut arriver, mais c’est très rare », dit-il gravement. « Je leur conseille ensuite de prévenir les autorités locales, afin qu’ils puissent bénéficier d’une protection et d’éviter les menaces de l’entourage familial », continue-t-il.

En Inde, se marier lorsqu’on n’appartient pas à la même religion relève d’un casse-tête administratif. Les unions entre personnes de différentes religions ne concernent d’ailleurs que 2,2 % des couples à échelle nationale. Il est possible de se marier via cinq textes de loi différents : le Hindu Marriage Act, le Muslim Marriage Act, le Christian Marriage Act, le Parsi Marriage Act et enfin le Special Marriage Act. Pour se marier via les quatre premiers actes, il est nécessaire que les deux parties pratiquent la même religion. Ainsi, les couples mixtes n’ont pas d’autres choix que de se tourner vers le Special Marriage Act, selon lequel il faut attendre trente jours après la demande des époux pour que le contrat soit validé. Entre-temps, quiconque opposé à l’union peut se signaler aux autorités judiciaires et invoquer les arguments suivants : les époux sont en deçà de l’âge légal (21 ans pour l’homme, 18 ans pour la femme), la relation est incestueuse, le consentement de l’une des deux parties n’est pas éclairé, ou l’un des deux époux est déjà marié.

« Chez nous, on fête l’Aïd autant que Diwali »

Parveen a 28 ans et a rencontré son mari actuel à l’université de Delhi. Après que le couple a eu secrètement recours au Special Marriage Act pendant le confinement, la juridiction locale a prévenu les familles. La famille de Parveen a alors tenté de la séquestrer, et lui a confisqué son téléphone. Le frère de la jeune fille a, quant à lui, menacé de s’en prendre physiquement à son partenaire. Après avoir contacté Dhanak, le couple a fini par s’enfuir, et le mariage a été officiellement validé le 28 mai 2020.

Cette histoire n’est pas un cas isolé. Chaque union proclamée sous le Special Marriage Act est rendue publique par les juridictions locales : les parents sont souvent prévenus d’office, et le contrat de mariage est affiché dans le bureau du District Magistrate. « Les autorités s’imaginent que les enfants font parfois n’importe quoi, et que les parents doivent être prévenus », plaisante Tanvir Aeijaz, professeur de sciences politiques à l’Université de Delhi, et spécialiste du love jihad.

Lorsque Tanvir, musulman, a épousé Vinita, hindoue, via le Special Marriage Act, 25 amis du couple se sont présentés en tant que témoins. C’était en 2003. « On avait peur. Les émeutes du Gujarat (au cours lesquelles 790 musulmans ont perdu la vie selon le gouvernement) venaient d’avoir lieu un an plus tôt, le climat était très hostile », explique Vinita Sharma, professeure d’économie à Delhi University. « On s’est mariés à Delhi, on craignait que des groupes nationalistes hindous viennent s’en prendre à nous », ajoute Tanvir Aeijaz.

Aujourd’hui, les familles de Tanvir et Vinita acceptent leur couple, malgré leurs réticences à l’annonce du mariage. « Quand mes parents ont rencontré Tanvir, ils lui ont demandé s’il allait me forcer à me convertir, à porter un hijab, si j’allais devoir abandonner mes études et cesser de travailler », sourit Vinita. Tanvir, lui, éclate de rire à l’évocation des souvenirs de sa femme. Le couple, installé dans la capitale, a deux enfants. « Ce sera à eux de choisir leur religion. Chez nous, on fête l’Aïd autant que Diwali (un festival hindou) », conclut Vinita.

Une théorie patriarcale

« Dans les cas où l’on assiste à des conversions, c’est très souvent la femme qui abandonne sa religion », explique Tanvir Aeijaz. « Les femmes sont celles qui souffrent le plus. Abandonnées par leur famille, elles n’ont pas d’autre choix que de se convertir dans l’espoir d’être reconnues par la famille de leur mari », ajoute-t-il.

Charu Gupta, professeure d’histoire à Delhi University et autrice d’un essai non traduit intitulé Love taboos : controlling hindu-muslim romances, ne dit pas autre chose :

Associés à la rhétorique de l’inclusion et de l’exclusion, à l’intérieur et à l’extérieur, les dangers et menaces imaginaires du « péril » musulman reflètent les angoisses profondes liées à l’« infiltration » de cet « autre » dans les espaces domestiques, intimes, sexuels et sociaux, ainsi que les angoisses liées aux transgressions commises par les femmes, mettant ainsi en péril le domaine de la vie considéré comme le plus privé et le plus pur.

Car si auparavant le love jihad ne concernait que les familles, il a quitté la sphère privée pour devenir politique depuis l’arrivée du BJP au pouvoir en 2014. En Uttar Pradesh, premier État à avoir adopté une loi anti-conversion, le love jihad est même devenu un argument électoral. À la fin de l’année 2020, Yogi Adityanath, moine fanatique et ministre en chef de l’Uttar Pradesh issu du BJP, avait affirmé vouloir « protéger l’honneur et la dignité des femmes », notamment contre « le phénomène du love jihad ». Peu de temps après, en novembre 2021, la première loi anti-conversion indienne est adoptée. Dans les six mois ayant suivi la promulgation de la loi, 16 enquêtes ont été ouvertes par l’Uttar Pradesh pour cas de conversion forcée, et 79 hommes ont été arrêtés, selon les données du gouvernement. Tous étaient musulmans.

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