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Implacable engrenage de l’endettement tunisien

Alors que la Tunisie célèbre le huitième anniversaire de sa révolution, la situation économique et sociale se détériore. Et le pays croule sous les dettes : le service de la dette extérieure absorbe presque deux fois plus de recettes budgétaires que l’équipement ! À force de renvoyer à plus tard les efforts, le pays risque de connaître des lendemains qui déchantent.

Ministère des finances, Tunis.
DR

Le montant et la part des dettes publique et extérieure dans le produit intérieur brut (PIB) ont explosé depuis janvier 2011, date de la « révolution » en Tunisie, mais cela ne semble pas inquiéter outre mesure les décideurs politiques. Pourtant, les économistes n’arrêtent pas de tirer la sonnette d’alarme sur cet engrenage terriblement dangereux pour l’avenir du pays. Ainsi, la dette extérieure, c’est-à-dire l’ensemble des dettes de tous les agents économiques (publics et privés) vis-à-vis du reste du monde, est passée de 37 % du PIB en 2010 à 67,6 % en 2016, pour atteindre près de 80 % en 2017. Elle devrait encore augmenter jusqu’à 86,4 % en 2018 selon le FMI. La seule dette publique, celle de l’État, passe d’environ 40 % du PIB en 2010 à 60 % en 2016 et à 70 % en 2018, toujours selon le FMI. Pour la même année, s’y ajoute — généralement oubliée — la dette des 104 entreprises publiques, soit pratiquement 90 % du PIB. D’après les projections du FMI, le taux d’endettement extérieur, par rapport au PIB, tournerait autour de 88 % entre 2019 et 2021. Celui de la seule dette publique serait autour de 69 % du PIB pour la même période.

Ces chiffres illustrent l’évolution dramatique de la situation économique et financière du pays et partant, la viabilité des choix économiques et financiers des différents gouvernements depuis janvier 2011. L’évolution de la dette publique résulte en grande partie des « compensations » accordées aux anciens prisonniers ou exilés politiques, et surtout des augmentations de salaires et de fonctionnaires. Le chiffre avancé par le ministère des finances est de l’ordre de 2 700 millions de dinars, soit près de 820 millions d’euros.

Aggravation du déficit commercial

L’évolution de la dette extérieure résulte, globalement, de la baisse continue du taux d’épargne nationale, fondamental pour le financement de l’investissement. L’épargne est passée de près de 23 % du PIB en 2011 à environ 10 % en 2017 selon le FMI, soit une chute drastique, supérieure à 50 %. Plus un déficit structurel de la balance courante aggravé depuis 2014 par l’augmentation du déficit commercial (− 13,6 milliards de dinars, soit plus de 4 milliards d’euros, contre − 8, 3 milliards de dinars en 2010, soit 2,5 milliards d’euros). Il atteint actuellement des records absolus avec 15,5 milliards de dinars en 2017 (4,7 milliards d’euros).

L’aggravation du déficit commercial a entrainé une dépréciation du dinar, qui s’échange actuellement, en moyenne, au taux de 1 euro pour 3,4 dinars, soit une dépréciation de près de 40 % depuis janvier 2011. Le solde commercial négatif exerce, de manière directe, une pression sur la demande de devises, d’où le processus de « perte de valeur » relative du dinar, plus la perte de compétitivité de l’économie, l’explosion des dépenses publiques, donc de la dette publique dont, faut-il le rappeler, les deux tiers sont en devises, et également, le poids croissant de la dette extérieure.

Toutefois, nous persistons à défendre l’idée que l’aggravation du solde commercial est la source de l’inflation et de la dépréciation initiale du dinar, avant les « recommandations » attendues du FMI. La question est la suivante : que faire pour commencer à inverser la courbe de ces deux grandeurs macroéconomiques fondamentales que sont le déficit et l’inflation ? Pour mémoire, rappelons que la crise de la dette publique a failli couler… l’euro !

Il nous faut entamer une politique de réduction de la dette publique. Elle doit commencer par :

➞ la réduction du train de vie de l’État, de ses dépenses inutiles ou somptuaires, comme, par exemple, la gestion annuelle de son parc automobile, estimé à 800 millions de dinars (près de 240 millions d’euros) ;

➞ l’accélération des départs volontaires à la retraite des fonctionnaires de l’État et surtout de certaines entreprises publiques, comme la compagnie aérienne nationale. Tunis Air estime pouvoir se passer de 1 200 travailleurs, la majorité d’entre eux ayant intégré la société en 2012, année record des recrutements massifs dans la fonction publique (92 000 selon les chiffres officiels) ;

➞ l’audit de la gouvernance des entreprises publiques, au cas par cas, pour trouver une solution viable, économiquement et socialement. La situation à terme sera tout simplement intenable et risque de nous être imposée par des « recommandations ».

L’exemple marocain

Concernant la dette extérieure, qui tourne autour de 42 milliards de dollars actuellement (37 milliards d’euros) et dont les échéances en devises pèsent de plus en plus lourd sur le budget de l’État, et surtout sur les réserves de change, il faudrait réfléchir à demander son rééchelonnement1. En effet, en majeure partie publique, elle est donc négociable auprès du Club de Paris, instance qui regroupe débiteurs et créanciers publics à Paris, pour une renégociation des échéances de remboursement.

Le Maroc a suivi en 1990 cette procédure et a pu rembourser sa dette extérieure avec moins de poids financier sur les finances publiques, sans subir de dégradation de la part des agences de notation, argument souvent utilisé par les adversaires de cette idée. Sa monnaie, le dirham, est ancrée à l’euro. Si on ne s’engage pas maintenant dans cette voie, un jour nous serons contraints de faire un arbitrage sévère et dramatique entre payer le service de la dette extérieure ou importer du blé pour nourrir la population !

Toute cette politique de réduction des dettes publique et extérieure aurait dû se trouver dans le projet de loi de finances (LF) 2019, pour amorcer un début de redressement des comptes publics et externes. Malheureusement, elle a été conçue comme un simple exercice comptable en continuité avec le précédent, la LF 2018, et non avec comme objectif la recherche de l’inversion des courbes d’endettement. C’est ce que révèlent les principales caractéristiques de cette LF 2019.

Un budget de l’ordre de 40 milliards de dinars (12,3 milliards d’euros), soit 5 milliards de dinars de plus que l’année 2018 est supposé réduire le déficit budgétaire, qui passerait de 4,9 % du PIB en 2018 à 3,9 % en 2019 et à 3 % du PIB en 2020, sans augmentation de la fiscalité, donc des recettes fiscales de l’État. Or, c’est tout simplement impossible. Du point de vue de la comptabilité nationale, les mesures suivantes, non annoncées, pourraient expliquer cette tendance :

➞ la réduction des subventions, annonce faite par le ministère du commerce, a été rapidement démentie par le porte-parole du gouvernement ;

➞ la vente des entreprises publiques entrainerait un conflit ouvert avec le principal syndicat, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

Aux origines de l’inflation

Pour montrer la quasi-impossibilité de ces objectifs, il faut également tenir compte de l’inflation qui alourdit toujours un peu plus les dépenses de l’État. Elle se situera à 7 % en 2019 — autour de 7,8 % pour 2018. Bien que certains pavoisent d’avoir, en moyenne, une inflation de 7 % sur deux ans, c’est très inquiétant, car cela signifie qu’elle est désormais structurelle. Nous avons toujours soutenu, avec d’autres économistes, que son origine n’était pas monétaire, mais due en grande partie à notre déficit commercial abyssal. Il était de l’ordre de 15 milliards de dinars pour 2017 (5,17 milliards d’euros), et passera, certainement, à un niveau supérieur pour 2018. Par conséquent, augmenter le taux directeur de la Banque centrale de Tunisie (BCT) peut, à court terme, ralentir la hausse des prix, mais ne pourra pas l’orienter à la baisse sans une restriction du déficit commercial, qui devra être, à notre sens, drastique.

Les ressources propres pourront financer les trois quarts du budget, le reste (25 %) devra l’être par des emprunts internes et externes. Concernant les premiers, la BCT a décidé de limiter le volume des bons du Trésor présentés au refinancement à 40 % au lieu de 60 %, incitant ainsi les banques à ne plus financer le déficit budgétaire au profit du financement de l’économie. Quant à l’endettement extérieur, le service de la dette sera de l’ordre de 9 milliards de dinars en 2019 (2,72 milliards d’euros) contre 7,8 milliards pour 2018 (2,36 milliards d’euros). Le budget de développement (investissement) reste quasiment constant entre 2018 et 2019 (6 milliards de dinars, soit 1,8 milliard d’euros), ce qui est inquiétant pour la croissance qui stagne, même si on avance le chiffre de 3,1 % de croissance du PIB pour 2019 (le FMI le ramène à 2,9 %) contre 2,4 % pour 2018. En effet, avec une masse salariale qui absorbe, pratiquement, 45 % du budget, plus 40 % pour le service de la dette, les subventions et les dépenses courantes de l’administration, il reste 15 % du budget pour les investissements, un montant trop faible pour impulser une véritable politique de développement régional et relancer les activités productives.

Un autre point d’inquiétude concerne le taux de change retenu par la LF 2019. Les documents fournis ne donnent aucune indication à ce sujet. Si la barre de 1 euro pour 3,5 dinars est proche, quel est le taux de change retenu en particulier pour la dette extérieure ? Cette question trouve toute son importance avec le dernier emprunt effectué par la Tunisie sur les marchés financiers, le 24 octobre 2018, avec une levée de fonds égale à 500 millions d’euros, au taux de 6,75 %, et remboursable sur 5 ans.

L’indispensable justice fiscale

Enfin, dernier point, il n’est fait aucune mention d’une réelle réforme fiscale à venir, qui est pourtant une priorité pour stabiliser d’abord, et inverser ensuite, la courbe de la dette publique et introduire un début d’équité fiscale qui n’existe pas. Les concepteurs de cette LF 2019 sont-ils au courant que Thomas Piketty a décrit les dangers de l’accroissement des inégalités dans le monde ? La France est en train d’en faire l’amère expérience. La Tunisie risque de lui emboiter le pas, si une vision économique d’ensemble n’est pas introduite très rapidement dans les décisions de l’État.

1étrangement, le FMI, dans son dernier rapport sur la Tunisie (juillet 2018), estime leur niveau à 105 jours d’importations pour fin 2018, alors que nous sommes actuellement, en moyenne, autour de 75 jours.

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