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Armement

Irak, Syrie, Turquie... La banalisation de l’usage des armes chimiques

Comme les dirigeants irakiens et syriens il y a quelques années, le président turc Recep Tayyip Erdoğan aurait utilisé des armes chimiques dans sa guerre contre les Kurdes. Si ces informations restent à confirmer, elles n’ont suscité une fois de plus que peu de réactions dans la « communauté internationale ».

Roquette vide, de celles utilisées pour libérer du gaz sarin dans la ville assiégée de Douma en 2013, trouvée dans la région de la Ghouta orientale, à la périphérie de Damas, le 22 janvier 2018
Hasan Mohamed /AFP

L’histoire de l’utilisation des armes chimiques au Proche-Orient n’est pas une nouveauté. En 1988 déjà, Halabja en Irak était la cible de bombardements aux gaz toxiques. En pleine guerre Iran-Irak, Saddam Hussein lançait une attaque sur cette ville frontalière peuplée de Kurdes qui venait de tomber sous le contrôle iranien : elle fit 5 000 morts. Encore aujourd’hui, la région d’Halabja détient le plus haut taux de cancers et de naissances avec malformations du pays. La rumeur circule que le gaz moutarde et le cyanure a priori à l’origine de ce massacre auraient été achetés par l’armée irakienne sur un site de vente en ligne américain.

Mais à l’époque, tous les pays occidentaux fournissaient en armes de tous genres l’Irak, considéré comme un rempart contre l’islamisme iranien. Cette attaque, si elle suscita l’émoi dans l’opinion publique, ne provoqua dans la « communauté internationale » qu’une indifférence mollement indignée. Le rapporteur de l’ONU se contenta de noter que « des armes chimiques ont de nouveau été employées tant en Iran qu’en Irak » et que « le nombre de victimes civiles augmente ». Un mois plus tard, la sous-commission des droits de l’homme des Nations unies votait contre la condamnation de l’Irak pour violations des droits humains.

Depuis Halabja, premier bombardement chimique perpétré par un État contre sa propre population, rien n’a beaucoup changé. Ces armes continuent d’être utilisées dans les conflits au Proche-Orient, dans l’indifférence quasi générale.

Le nucléaire du pauvre

Parfois appelées « nucléaire du pauvre », les armes chimiques sont faciles à produire : leurs composants servent aussi à la fabrication de dentifrices ou de produits pharmaceutiques. S’ils sont considérés à double usage, civil et militaire, et que leur exportation est soumise à des autorisations spéciales, il reste aisé de s’en procurer. Les armes chimiques sont aussi faciles à stocker (et à cacher) et présentent l’avantage de pouvoir nuire jusque dans les zones difficiles d’accès (les tunnels, grottes et les abris souterrains notamment). Elles ne laissent pas de traces immédiates dans l’environnement et le paysage, ce qui rend compliqué d’en prouver l’usage. Autant de raisons qui expliquent, entre autres, l’absence de sanctions ou de représailles qu’elles provoquent : à ce jour, la communauté internationale n’est jamais intervenue dans un conflit à la suite d’attaques chimiques.

Elles sont pourtant interdites depuis le protocole de Genève de 1925 prohibant l’emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques. Une conférence internationale sur l’interdiction des armes chimiques s’est tenue à Paris en 1989. En 1993, la Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction (aussi appelée Convention sur l’interdiction des armes chimiques, CIAC) est ouverte à signature. Elle donne naissance à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC, OPCW en anglais), qui regroupe aujourd’hui 193 États.

Mais cet arsenal institutionnel ne pèse pas bien lourd face aux stocks d’armes illégales détenus par certains des États membres. L’OIAC existe depuis plus d’un quart de siècle : des décennies durant lesquelles, pourtant, la menace de l’utilisation des armes chimiques s’est banalisée. « Aujourd’hui nous célébrons le 25e anniversaire de l’entrée en vigueur de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, qui a permis la destruction de 99 % des stocks déclarés d’armes chimiques grâce à l’intégrité et au professionnalisme de l’OIAC, comme cela a été rappelé. Nous pensions en avoir fini avec ces armes choquantes. Pourtant, un quart de siècle après l’entrée en vigueur de la CIAC, et près de cent ans après leur interdiction d’emploi à la guerre, la menace de l’utilisation d’armes chimiques s’est au contraire banalisée », déclare ainsi l’ambassadrice française Sheraz Gasri au Conseil de sécurité de l’ONU le 29 avril 2022, et elle a été fréquemment mise à exécution, que ce soit par des régimes autoritaires contre leurs propres populations, sur des terrains de conflits internationaux ou lors de guerres de conquête territoriale.

De la ligne rouge au feu vert

Le cas syrien est, à plusieurs égards, emblématique de cette dangereuse inaction internationale face à l’utilisation des armes chimiques. Les bombardements commis par Bachar Al-Assad en Syrie sont le symbole de l’échec de la coalition, de l’abandon des populations civiles et des arrangements internationaux qui les sous-tendent.

Le 21 août 2013, le régime bombarde la Ghouta orientale au gaz sarin, faisant au moins 1 400 morts. Le président des États-Unis, alors Barack Obama, avait signifié que l’utilisation des armes chimiques par le régime constituerait « une ligne rouge », laissant entrevoir une éventuelle intervention de la communauté internationale dans le conflit. Mais il se ravise et signe, le 14 septembre, un accord avec la Russie sur le démantèlement de l’arsenal syrien. Le même jour, la Syrie adhère à l’OIAC. Elle s’y engage à « ne pas produire, stocker et utiliser des armes chimiques. »1.

Depuis, plus de 200 attaques chimiques ont été recensées sur le territoire syrien. La majorité est imputable au régime.

Trois entreprises européennes sont soupçonnées d’avoir en 2014 exporté plusieurs tonnes d’isopropanol et de diéthylamine vers la Syrie, pour le compte de Mediterranean Pharmaceutical Industries (MPI) qui, officiellement, se lançait dans la production de Voltaren, un gel anti-inflammatoire en vente libre, après avoir obtenu une licence d’une société pharmaceutique suisse. L’isopropanol et la diéthylamine entrent tous deux dans la composition du gaz sarin et de l’agent neurotoxique VX. Le dirigeant de MPI, Abdul Rahman Attar, aujourd’hui décédé, était un proche du régime syrien.

En 2015, les pays occidentaux s’agitent : l’organisation de l’État islamique (OEI) ferait à son tour usage d’armes chimiques contre les populations kurdes. Armes chimiques qui proviendraient soit des vieux stocks de Saddam Hussein en Irak, soit de l’arsenal dont Assad prétend s’être débarrassé. On craint alors une propagation de l’utilisation de ces gaz jusque dans les projets d’attentats sur le sol de pays européens. Le précédent de l’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, qui avait fait treize morts et des milliers de personnes intoxiquées en 1995, fait craindre le pire. Manuel Valls, le premier ministre français de l’époque équipe tous les Samu de France en antidotes, mais les enquêtes de l’OIAC, elles, piétinent et la lourdeur des procédures onusiennes laisse le champ libre à Assad et l’OEI.

En 2017, le massacre de Khan Sheikhoun par le régime syrien fait 100 morts dans une attaque au gaz sarin.

L’absence de réactions de la communauté internationale est un feu vert pour Assad et son allié russe Vladimir Poutine : ils peuvent continuer à bombarder la population sans crainte de sanctions ni de représailles. Sous les regards désormais impuissants de la communauté internationale, les provinces de Hama, d’Alep, de Idleb sont bombardées au gaz sarin, au gaz moutarde, au chlore… La Syrie devient, pour certains, le laboratoire de Poutine : il y teste ses armes, ses milices et son immunité, dans la préfiguration des conflits à venir.

Le PKK recense 1 300 attaques chimiques

Les premiers soupçons d’utilisations d’armes chimiques par la Turquie contre les populations kurdes irakiennes et syriennes interviennent en 2019. Des accusations qui coïncident avec les menaces du président Recep Tayyip Erdoğan d’ouvrir ses frontières européennes aux réfugiés syriens qui se trouvent sur son territoire — une arme, démographique cette fois, régulièrement brandie par Ankara pour obtenir du soutien dans sa lutte contre les Kurdes. La Turquie bombarde, la communauté internationale reste de marbre. Seule l’énigmatique histoire de cet adolescent kurde syrien de 13 ans grièvement touché par ces gaz chimiques, exfiltré d’Irak malgré une tentative de récupération de la Turquie et soigné en France dans le plus grand secret, défraie la chronique : on ne saura rien des résultats de ses analyses médicales, censées prouver l’usage d’un produit chimique2.

Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les organisations qui lui sont affiliées continuent d’alerter et dénoncent près de 1 300 attaques chimiques turques sur le sol kurde depuis le mois d’avril 2021. En Turquie, celles et ceux qui prennent position contre ces attaques sont arrêtés. Sebnem Korur Financi, présidente de l’Union des médecins de Turquie, a été poursuivie pour « propagande en faveur d’une organisation terroriste » et « dénigrement public de la nation turque » après avoir demandé l’ouverture d’une enquête sur le sujet. Ces arrestations de médecins ou de journalistes provoquent de vagues remous dans les médias occidentaux qui s’offusquent des atteintes à la liberté d’expression. Et quand les membres de la diaspora kurde tentent d’alerter les Européens sur les bombardements chimiques turcs, devant le siège de l’OIAC à La Haye notamment, ils sont, eux aussi, arrêtés.

Les impossibles enquêtes indépendantes

Les vidéos qui nous sont parvenues de ces attaques et de la longue agonie des personnes touchées sont pourtant sans équivoque : ce sont bien des agents suffocants qui ont été largués, et les professionnels soupçonnent l’utilisation de gaz très toxiques, sans pouvoir toutefois apporter de preuves irréfutables de cette hypothèse. Et pour cause : les enquêtes indépendantes sont empêchées d’accéder au terrain et aux témoins de ces bombardements. C’est le cas de la délégation de l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (International Physicians for the Prevention of Nuclear War, IPPNW), qui s’est rendue dans le nord de l’Irak en septembre 2022 et qui y a été très étroitement surveillée par les membres du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), contrôlé par le clan Barzani, proche allié du président Erdoğan. S’agit-il de gaz lacrymogènes, interdits d’usage dans un contexte de guerre, ou de phosphore, autrement plus dangereux et dont l’usage est autorisé sur le champ de bataille, mais pas contre les civils ?

Si la délégation laisse cette question ouverte faute de preuves, elle en pose une autre en titre de son rapport : la Turquie est-elle en train de violer la Convention sur les armes chimiques ? Une interrogation presque rhétorique, accompagnée d’un commentaire pressant : il y a urgence à mener une enquête indépendante sur de possibles violations de la Convention sur les armes chimiques dans le nord de l’Irak.

Il semblerait que la communauté internationale ne soit pas pressée de diligenter une enquête onusienne sur le sujet. Il suffirait pourtant qu’un État membre de l’OIAC demande l’ouverture d’une mission d’établissement des faits pour qu’une enquête ait lieu. Et pour envoyer au président Erdoğan le signal que l’usage des armes chimiques sur les populations civiles des pays voisins ne restera pas impuni. Il est urgent de tirer les leçons de 2013, pour que les frappes turques d’aujourd’hui ne soient pas considérées demain comme le laboratoire d’un nouveau conflit.

1La Syrie a été suspendue de l’OIAC en 2021.

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