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Analyse

Iran. Une « majorité silencieuse » encore à l’écart des mobilisations politiques

Traversée par la contestation, la société iranienne apparaît profondément divisée. Deux camps s’affrontent : d’un côté, les partisans du régime islamique, tenants d’une ligne ultraconservatrice ; de l’autre, les réformateurs et une partie de la jeunesse, avide de libertés. Entre ces deux pôles, une très large « majorité silencieuse » se tient à l’écart des luttes.

Image de la foule à l’extérieur du Grand Bazar à Téhéran, le 5 septembre 2023
Atta Kenare/AFP

Le 7 juillet 2023, l’Iran a commémoré le jour de Ghadir : selon la foi chiite, le 18e jour du dernier mois du calendrier musulman de l’année 632, le prophète Mohammed prononça un sermon dans l’oasis de Ghadir Khumm, entre La Mecque et Médine, pour annoncer notamment que son successeur serait son cousin et gendre Ali Ibn Abi Talib. À l’occasion de la fête de Ghadir, des cérémonies ont été organisées dans tout le pays sous les auspices du gouvernement. On estime qu’elles ont attiré des millions de participants. L’événement le plus important s’est déroulé à Téhéran, avec un défilé de dix kilomètres entre la place place Imam Hussein et celle d’Azadi.

Ces défilés festifs ont suscité un débat public animé sur la signification de la large participation aux cérémonies religieuses et sur le statut de la religion dans la société iranienne. Les partisans du régime, principalement au sein de la faction conservatrice, interprètent ces rassemblements comme une nouvelle preuve de la profonde dévotion qui caractériserait la société, mais aussi comme une réponse à ceux qui constatent une tendance à la sécularisation dans la République islamique. À l’inverse, les détracteurs du pouvoir affirment que ces défilés ne traduisent pas la religiosité de la société, pas plus qu’ils n’illustrent le soutien de la population au régime. Ils expliquent cette participation par le fait que les participants ont été attirés par les divers cadeaux et primes offerts par les autorités. Ainsi, selon eux, la forte mobilisation populaire pour la fête de Ghadir n’atteste pas forcément la prégnance de la foi au sein de la société.

Tendances de fond

Le débat public actuel sur ces rassemblements s’inscrit dans le contexte des tendances de fond qui ont façonné la société iranienne au cours des dernières décennies. À commencer par un processus rapide de sécularisation, accentué par le déclin du statut des religieux. Il ne fait aucun doute que la politisation à outrance de la religion en Iran, l’incapacité des autorités à relever les défis économiques et sociaux auxquels la population est confrontée, mais aussi la corruption endémique ont érodé une grande partie du soutien de l’opinion publique, jadis massif, au « régime révolutionnaire ». Plus important encore, ces facteurs ont contribué à l’affaiblissement de l’attrait pour la religion au sein de la société. Les sondages d’opinion témoignent de l’évolution du comportement religieux et du niveau de conservatisme de la population. Une enquête réalisée en 2019 par l’institut de sondage national Ispa fournit un bon exemple : près de la moitié des habitants de Téhéran n’observent pas le jeûne du ramadan1. Le déclin de l’observance religieuse se traduit notamment par le non-respect des codes vestimentaires islamiques, en particulier le port obligatoire du voile pour les femmes, et par la baisse de la fréquentation dans les mosquées.

Déclin du statut du clergé

Parallèlement au processus de sécularisation, on constate un déclin continu du statut du clergé en Iran. Ce phénomène est dû en partie au fait qu’il est associé au régime, perçu comme source d’injustices. En outre, la situation économique relativement favorable dont jouissent de nombreux religieux, et leur tendance à garder leurs distances vis-à-vis de la population ainsi qu’à limiter les interactions avec elle, créent un fossé entre eux et le peuple. Dans une récente interview accordée au quotidien Hammihanonline2, le religieux réformateur Rasul Montakhebnia reconnaît ainsi que de nombreux jeunes s’éloignent de l’islam et du clergé.

Pour autant, cela ne signifie pas que les Iraniens qui se disent pratiquants ou religieux approuvent nécessairement les politiques menées par le régime, ou adhèrent sans réserve aux principes fondateurs de la République islamique. Le rejet du caractère obligatoire du hijab se retrouve même parmi des personnes — y compris chez certains membres du clergé — qui ne s’opposent pas au principe de porter le voile. Ainsi, les manifestants descendus dans la rue après la mort tragique de la jeune Jina Mahsa Amini (16 septembre 2022), pour protester contre le gouvernement, comptaient dans leurs rangs des femmes coiffées du foulard islamique. Dans un entretien avec le site d’information Asriran3, le religieux Ahmad Mazani, ancien membre (réformateur) du Parlement, estime que si la participation des citoyens aux fêtes islamiques reflète leurs convictions religieuses, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils soutiennent le pouvoir.

D’autre part, ni la sécularisation affichée par une partie de la population, ni les signes d’antipathie envers les membres du clergé ne doivent être immédiatement interprétées comme une volonté de changement politique. Le fossé entre les institutions politiques et la population, en particulier la jeune génération, ne cesse de se creuser. Les critiques sévères contre la République islamique se multiplient, entraînant une baisse de confiance envers les autorités et un fort sentiment de désillusion. Ces évolutions expliquent les vagues de protestation, de plus en plus fréquentes et violentes, lancées ces dernières années. Elles sont, en outre, marquées par des slogans qui remettent en cause la légitimité même du pouvoir clérical.

Le désespoir croissant pousse toujours plus d’Iraniens à chercher des solutions de rechange pour échapper à leur situation ou fuir leurs problèmes : émigration, désaffection pour la politique, repli sur soi, mais aussi suicide et toxicomanie. En outre, une partie de la population appréhende tout changement révolutionnaire susceptible de plonger l’Iran dans le chaos ou la guerre civile et entraîner sa désintégration territoriale, avec le risque de voir les Gardiens de la révolution s’emparer du pouvoir pour rétablir la « stabilité » du pays. C’est pourquoi ils réclament de meilleures conditions économiques et la fin de l’ingérence des autorités dans leur vie quotidienne.

L’influence de la culture occidentale

La société iranienne est complexe et elle a connu des changements démographiques et culturels de grande ampleur depuis la révolution islamique de 1979. Le processus d’occidentalisation, de modernisation et de sécularisation a eu des effets politiques et sociaux divers, et parfois même contradictoires. L’influence de la culture occidentale a favorisé l’individualisme et à l’adoption de certaines valeurs libérales. Mais l’attrait pour une culture axée sur la consommation et les loisirs a parfois pour effet de renforcer le désintérêt de la jeune génération pour la politique.

Les tendances démographiques ont également des conséquences politiques contradictoires. Malgré les efforts déployés par le régime au cours de la dernière décennie pour encourager les naissances afin de lutter contre le vieillissement de la société, le taux de natalité continue de baisser. Alors que la plupart des jeunes Iraniens prennent leurs distances avec les valeurs de la révolution islamique et remettent en question l’establishment religieux conservateur, les « anciens » sont plus favorables à des changements progressifs, préférant la stabilité politique et les progrès économiques aux bouleversements radicaux. Selon le sociologue Abbas Kazemi, de nombreux adultes d’âge moyen s’identifient à la jeune génération qui participe aux manifestations. Mais leurs obligations familiales et professionnelles les empêchent de se joindre à eux.

La clé du changement politique en Iran repose en grande partie sur la capacité à mobiliser ce que Hamidreza Jalaeipour appelle la « majorité silencieuse ». Le sociologue iranien estime qu’elle représente environ 70 % des Iraniens4. Cette « majorité silence » n’appuie pas la politique répressive des autorités et partage les aspirations de la jeunesse à plus de libertés. Dans le même temps, la position de cette portion majoritaire de la population diffère de celle des groupes radicaux, en particulier ceux situés hors d’Iran, qui prônent le renversement du régime par la violence. Selon Hamidreza Jalaeipour, la plupart des manifestants de 2022 étaient des jeunes issus de la classe moyenne et âgés de 15 à 25 ans. Les efforts déployés par les autorités pour convaincre l’opinion publique que le mouvement de contestation visait à renverser le régime, avec le soutien Occidentaux, se sont révélés inefficaces car la majeure partie de la population a refusé de s’engager dans une entreprise révolutionnaire et à recourir à la violence.

Les perspectives d’évolutions en Iran dépendent également de la capacité à mettre en place un mouvement collectif « inclusif », qui puisse englober des secteurs de la population aux intérêts spécifiques, voire contradictoires. De fait, l’une des principales faiblesses de la récente vague de protestations a été l’absence de catégories sociales importantes, notamment les ouvriers et les employés du secteur des services, qui se sont abstenus de participer aux manifestations dirigées principalement par des adolescents et des étudiants. Or la remise en cause du régime nécessite la mobilisation de l’ensemble des diverses catégories de la population. Cette mobilisation collective doit rassembler les travailleurs et les retraités, qui donnent la priorité au rétablissement de l’économie et à l’égalité sociale, aux côtés de groupes situés à la pointe de la lutte pour la défense des libertés civiles et politiques, tels que les étudiants.

Un pays complexe et diversifié

À l’instar d’autres sociétés humaines, l’Iran est composé d’une population diversifiée comprenant des croyants profondément religieux et des laïcs. Elle englobe des partisans, des détracteurs et des adversaires du régime, de jeunes d’étudiants attirés par les valeurs libérales et des jeunes favorables à une ligne dure face aux Occidentaux. Elle rassemble également des classes moyennes urbaines aspirant au changement mais aussi des classes moyennes et inférieures attachées aux traditions qui préfèrent le statu quo à la violence révolutionnaire.

La diversité sociale qui caractérise l’Iran exige de prendre en compte la pluralité des points de vue politiques, des visions idéologiques, des valeurs et des aspirations des Iraniens. Un citoyen du pays peut observer le ramadan et commémorer le jour de Cyrus le Grand, s’opposer au port obligatoire du hijab et, en même temps, considérer le foulard islamique comme un emblème religieux, culturel et national. Les Iraniens peuvent à la fois protester contre le pouvoir et célébrer le triomphe de l’équipe nationale de football, exprimer leur désapprobation concernant l’aide apportée par Téhéran à la Syrie tout en dénonçant les sanctions américaines. Ils peuvent également être en désaccord avec la position du régime sur la destruction d’Israël tout en s’élevant contre la politique du gouvernement israélien. C’est pourquoi une analyse trop simpliste de la société iranienne, négligeant sa diversité et sa complexité, ne peut que déboucher sur des analyses erronées qui conduisent souvent à l’adoption de stratégies infructueuses.

2Hammihanonline, 5 juillet 2023 (en persan).

3Asriran, 8 juillet 2023 (en persan).

4Voir son étude publiée sur le site de l’Association iranienne de sociologie (en persan).

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