16 184 €Collectés
36%
45 000 €Objectif
20/34Jours

Géopolitique

Joe Biden dans le Golfe ou le retour à la realpolitik

La visite du président américain Joe Biden dans le Golfe vise à rétablir des relations détériorées avec des monarchies qui doutent de l’engagement américain dans la région, rechignent à augmenter leur production pétrolière ou à prendre leurs distances à l’égard de la Russie sur la crise ukrainienne.

Langley, Virginie, 8 juillet 2022. Joe Biden en visite au siège de la CIA, pris dans les spots des caméras
Samuel Corum/AFP

Les tergiversations de Joe Biden sur l’objet de sa visite en Arabie saoudite les 15 et 16 juillet 2022 et ses dénégations sur sa rencontre avec le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) sont à la hauteur de l’embarras affiché par le camp du parti démocrate qui y est plutôt hostile. Cette visite signe une volte-face évidente vis-à-vis de l’un des objectifs que Joe Biden s’était assignés dans son premier discours de politique étrangère sur le Proche-Orient1. Ses priorités consistaient à tout faire pour revenir à l’accord sur le nucléaire de 2015 avec l’Iran et à mettre fin à l’impunité dont bénéficiaient, sous le mandat Trump, les monarchies du Golfe les plus répressives, dont l’Arabie saoudite (l’affaire Khashoggiet la guerre au Yémen), mais aussi les Émirats arabes unis (EAU), en conditionnant les ventes d’armes. Cependant, ni l’un ni l’autre de ces objectifs n’a abouti.

La conjoncture internationale aggravée par l’invasion russe en Ukraine le 24 février 2022, qui a entrainé la flambée des prix énergétiques et alimentaires, a contraint le président américain à entreprendre cette visite dans la région, d’abord en Israël et Palestine, puis en Arabie saoudite. Il escompte, d’une part, obtenir un engagement des Saoudiens à peser de tout leur poids pour rassurer les marchés afin de contribuer à calmer la spirale inflationniste pour infléchir les prix des hydrocarbures. D’autre part, il veut donner des signes clairs du plein engagement américain à contribuer à la sécurité de ses partenaires du Golfe. La guerre en Ukraine qui risque de durer exacerbe non seulement la tendance inflationniste, mais aggrave les risques de récession de l’économie mondiale et d’instabilité sociale à grande échelle dans les pays importateurs d’hydrocarbures et de céréales.

Ce constat oblige l’administration américaine à réévaluer les priorités de son agenda international, en se rendant dans un pays qualifié d’« État paria » par Joe Biden lors de sa campagne électorale, quand il refusait même de reconnaître le prince héritier saoudien comme un interlocuteur. À l’occasion de cette visite, non seulement le président Biden s’entretiendra avec le roi et le prince héritier le premier jour de sa visite, mais il assistera le lendemain à un sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) élargi à l’Égypte, la Jordanie et l’Irak. Aucun de ces pays ne s’est aligné sur les positions du « camp occidental » pour voter les sanctions économiques prises contre la Russie à la suite de son invasion en Ukraine, pas plus d’ailleurs qu’Israël. L’idée sous-jacente est de relancer un partenariat sécuritaire pour renforcer la cohésion dont la clé de voûte serait une entente de bloc : États-Unis-Israël-Golfe pour mieux contrer l’Iran. En l’absence d’un accord sur le nucléaire, l’Iran redevient l’objet d’un endiguement renforcé.

L’autre objectif de cette visite est de voir sur le moyen terme les États du Golfe et Israël se distancier de la Chine, partenaire économique déterminant dans la région. Il s’agit pour Washington de les dissuader de poursuivre une coopération dans la technologie de pointe, notamment dans le domaine militaire. Si la logique américaine d’affermissement des blocs marche avec l’Europe sur la question ukrainienne et certains alliés asiatiques (Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande) pour contrer la Chine, elle semble à contre-courant de la stratégie multilatérale privilégiée par les États du Proche-Orient.

La nouvelle donne énergétique

Un rapport exhaustif rédigé par des chercheurs du Middle East Institute (MEI) détaille les raisons de cette visite2.

Avec 10 % d’une inflation qui affecte notamment le prix de l’essence et une dette américaine vertigineuse qui s’élève à 30 000 milliards de dollars (29 600 milliards d’euros), l’échéance électorale de mi-mandat prévue le 8 novembre 2022 s’annonce compliquée pour le camp démocrate et contraint Joe Biden à modifier les priorités de son agenda international pour convaincre l’Arabie saoudite d’augmenter de manière plus substantielle sa production pétrolière. Il faut dire que le royaume, peu touché par la vague inflationniste, affiche une santé économique insolente avec un prix du baril qui se situe autour de 115 dollars (113,42 euros) et une croissance de 10 % de son PIB au premier semestre 2022. Certains think tanks américains, dont l’Arab Gulf Studies Institute of Washington (AGSIW), n’hésitent pas à comparer la visite de Biden en Arabie saoudite à celle effectuée en 1974 par Henry Kissinger, alors conseiller à la sécurité nationale du président Richard Nixon, à la suite du premier choc pétrolier, et qui avait durement touché l’économie américaine. Washington attend de Riyad, Abou Dhabi et Doha qu’ils agissent pour aider à stabiliser la conjoncture économique.

Compte tenu d’une relation dégradée entre les deux pays, il est peu probable que Joe Biden demande ou obtienne de l’Arabie saoudite une rupture radicale avec la conduite de sa politique de concertation dans le cadre de l’OPEP+ (Les dix États qui composent l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) que domine Riyad + 13 États hors OPEP conduits par Moscou). De plus, après deux années de pandémie, les problèmes structurels liés aux manques d’investissements limitent les capacités de production. De fait, demander à l’Arabie saoudite et aux EAU d’augmenter de 2 millions de barils par jour (b/j) supplémentaires leur production pour baisser significativement les prix de l’énergie n’est pas réaliste selon Karen Young, directrice du programme Économies et énergie du MEI et co-autrice du rapport.

La visite de Biden à Djeddah constitue néanmoins sur le court terme une réelle opportunité pour relancer avec les principaux chefs d’État du Proche-Orient des discussions sur l’avenir de la sécurité énergétique. Elle remet au centre du jeu le rôle des États du Golfe. Ces États se positionnent déjà parmi les plus importants investisseurs dans le secteur des énergies renouvelables, et le prince héritier saoudien a conscience de l’occasion unique qui lui est offerte de montrer au partenaire américain à quel point le royaume s’est structurellement transformé en cinq ans. La digitalisation de son économie et de son administration parallèlement à sa stratégie d’investissement résolument tournée vers les start-ups de haute technologie et la transition énergétique sont des secteurs d’intérêt stratégique que les États-Unis ne veulent pas abandonner au profit de la Chine.

Depuis le mois d’avril 2022, des visites de haut niveau de part et d’autre se sont enchainées pour préparer le terrain à la visite du président Biden, devenue inéluctable pour rapprocher les points de vue, à la suite du refus de Riyad et d’Abou Dhabi de s’aligner sur les positions du camp occidental sur la crise en Ukraine. L’intensification des échanges a débouché sur la nomination, le 28 avril, de l’ambassadeur américain à Riyad après 18 mois de vacance.

Le refus de se ranger dans « le camp de l’Occident » sur la guerre en Ukraine a principalement relevé du manque de fiabilité reproché à l’administration Biden à tenir son rôle de garant de la sécurité régionale. Riyad et Abou Dhabi ont en revanche davantage ménagé Moscou, qui s’est imposé comme un acteur incontournable en Syrie. De même, ils lui savent gré de s’être abstenu deux fois lors de l’adoption le 14 avril 2015 de la résolution 2216 de l’ONU sur la guerre au Yémen, portant sur l’embargo des armes contre le mouvement houthiste, puis le 28 février 2022 lors du vote de sa reconduction jusqu’en 2023.

Abou Dhabi et Riyad ne pardonnent pas au président Biden son soutien tardif après les frappes de missiles et de drones des houthistes sur des sites énergétiques vitaux dans leurs territoires aux mois de janvier et février 2022. Le secrétaire d’État Anthony Blinken s’en est même excusé au nom de son pays lorsqu’il est venu présenter ses condoléances au nouveau président de la fédération des EAU, Mohamed Ben Zayed (MBZ), qui a succédé à son demi-frère, Cheikh Khalifa, décédé le 13 mai 2022.

Le tournant de 2019

L’aplomb qu’arborent désormais les dirigeants du Golfe est symptomatique de leur influence croissante dans le monde, notamment à partir de l’année 2019. Le refus du président Donald Trump, pourtant proche des autocrates saoudien et émirati, de réagir aux attaques de drones et de missiles revendiquées par les rebelles houthistes, mais attribuées à l’Iran, sur les tankers stationnés au port de Fujaïrah aux EAU en mai 2019 ; puis aux attaques sur les installations pétrolières d’Al-Abqaïq en Arabie saoudite au mois de septembre suivant (qui ont paralysé pendant quinze jours la moitié de la production pétrolière du pays) les ont convaincus de l’absence de fiabilité du partenaire américain. L’arrivée du président Biden n’a fait que renforcer ce sentiment.

L’année 2019 est décisive dans la mise en place d’un processus de recalibrage des politiques étrangères de ces deux États. Ils font le choix de diversifier les partenariats économiques et stratégiques, notamment avec les puissances asiatiques (Japon, Corée du Sud, Chine et Inde, mais aussi les pays de l’Union européenne) pour contourner leur trop forte dépendance à une Amérique qui ne donne pas satisfaction pour garantir leur sécurité. Abou Dhabi réoriente sa politique étrangère en faisant le constat, sans le dire publiquement, de l’échec de sa politique interventionniste. Elle opère dès août 2019 un retrait tactique de ses forces du Yémen tout en engageant un dialogue sécuritaire avec l’Iran. Riyad s’engage sur la même voie de désescalade au début de l’année 2021, en organisant le sommet d’Al-Ula pour mettre fin à la crise avec le Qatar. La réconciliation inaugure un cycle de détente régionale, y compris avec l’Iran.

Riyad et Abou Dhabi se montrent plus flexibles et ont engagé un dialogue avec l’ensemble des acteurs régionaux que la période de la pandémie a favorisés. Les relations sont désormais rétablies avec Ankara, Riyad et Abou Dhabi, les discussions entre Riyad et Téhéran via la médiation irakienne ont progressé, et pourraient même aboutir très prochainement au rétablissement de leurs relations diplomatiques rompues depuis janvier 2016. En outre, une trêve engagée au Yémen depuis le 1er avril 2022 offre pour la première fois depuis le déclenchement du conflit il y a huit ans une fin de guerre en vue.

Vers la normalisation avec Israël

Enfin, les accords d’Abraham conclus entre Israël, les EAU et le Bahreïn en septembre 2020 parrainés par le président Trump placent dorénavant Israël de plain-pied dans la région du Golfe avec en prime un rapprochement notable avec Riyad. Le signal le plus symbolique du processus de normalisation saoudo-israélien remonte en réalité à l’année 2016, lorsque l’Arabie saoudite a décidé de restaurer sa souveraineté sur les îles de Tiran et Sanafir3, en acceptant de respecter les obligations assumées par l’Égypte lors de la signature du traité de paix avec Israël en 1979 concernant les normes internationales relatives à la liberté de navigation.

La visite de Biden au Proche-Orient, a pour objet, si l’on en croit les nombreux communiqués et commentaires de presse à Washington et Tel-Aviv, de favoriser la « normalisation » des relations israélo-saoudiennes qui « connaissent un essor certain avec l’ouverture de vols directs entre les deux pays, une coordination de l’espace aérien militaire et des transactions et relations directes entre hommes d’affaires et compagnies privées, notamment dans le domaine des start-ups dans la cité futuriste de Neom », nous a dit Assad Shamlan, chercheur à l’Institut diplomatique King Faysal, dans un entretien du 9 mai 2022. Il est néanmoins peu probable de voir Riyad normaliser une relation d’État à État, sachant que le royaume bénéficie déjà de tous les avantages qui découlent des accords d’Abraham, soit directement par le biais privé, soit indirectement par le biais étatique via Bahreïn, dont la normalisation des liens avec Israël a été vigoureusement encouragée par le prince héritier saoudien.

Parallèlement à la détente régionale, Riyad et Abou Dhabi — qui se livrent aussi une âpre compétition pour attirer les investissements étrangers et devenir le hub high tech du monde arabo-musulman — ont choisi de privilégier une approche multipolaire, considérant que « plus il y a des acteurs engagés dans la région pour coopérer dans le domaine de la connectivité high tech et de la sécurité, plus la région gagnera en stabilité », d’après Abdul Aziz Sager, directeur du Gulf Research Center (entretien, 8 mai 2022). Abou Dhabi, qui est à la pointe de cette dynamique qualifiée de modèle diplomatique « multiplex » dans la région considère, tout comme Riyad, que multiplier des coopérations mini-latérales est le meilleur moyen d’éviter de trop dépendre des partenariats bilatéraux. C’est selon cette approche multidimensionnelle qu’Abou Dhabi justifie sa normalisation avec Israël, qu’il faut comprendre non pas comme un accord bilatéral, mais comme un partenariat qui s’ajoute à ceux contractés avec la Chine, l’Inde, Singapour, l’Indonésie, l’Afrique du Sud, la France ou encore la Turquie.

L’attrait de la Chine

La visite du président Biden s’inscrit également dans une logique géopolitique de renforcement de l’entente israélo-golfienne pour contrer la menace iranienne. La prise en compte par l’administration Biden des inquiétudes saoudo-émiraties pour se prémunir des attaques de missiles et de drones sur leurs territoires que les très coûteux missiles Patriot et systèmes de défense antiaérienne Terminal High Altitude Area Defense Systems (THAD) n’ont pas été capables d’intercepter au début de l’année 2022 conduit Washington à établir, en partenariat avec Israël, une architecture de défense aérienne et antimissile intégrée pour dissuader les attaques de l’Iran et ses proxys dans la région.

En proposant ce système de défense antiaérienne qui fera d’Israël un acteur clé dans la nouvelle configuration sécuritaire dans le Golfe et en mer Rouge, en plus de son intégration au sein du United States Central Command (Centcom) en juillet 2021 consécutive à la conclusion des accords Abraham, Washington escompte par ce biais détourner à moyen terme l’Arabie saoudite de poursuivre sa coopération avec la Chine dans son programme de développement de missiles balistiques.

Washington veut en réalité à plus long terme dissuader les États du Golfe et Israël de favoriser les investissements et technologies en provenance de Chine. Elle est non seulement le premier partenaire économique au Proche-Orient, mais contrairement à Washington, Pékin entretient d’excellentes relations diplomatiques, commerciales, culturelles et stratégiques aussi bien avec les États arabes, qu’avec Israël, l’Iran et le Pakistan. Les pressions exercées par Washington sur Riyad et Abou Dhabi afin qu’ils réduisent leur dépendance économique et les transferts technologiques de Chine ne trouvent que peu d’écho. Les Golfiens pointent tous la contradiction américaine qui se résume à dire : « Non seulement ils se désengagent de la région, mais ils nous demandent en plus de réduire nos échanges et notre coopération technologique avec la Chine ! »

L’ambition de Washington est d’accompagner l’entente israélo-golfienne esquissée avec les accords d’Abraham et consolidée par la conclusion d’un accord de libre-échange israélo-émirati (31 mai 2022) qui ouvre la voie à un partenariat élargi pour faire face à la menace iranienne. Biden espère que cette entente offrira une solution de rechange aux relations avec la Chine en encourageant les transferts technologiques américains et israéliens d’une part et de l’autre les investissements des fonds souverains du Golfe pour financer et développer des programmes de recherche dans divers domaines, dont les énergies renouvelables. Pour Mohamed Baharoon, directeur général du think tank B’huth (Dubaï), cet argument a certainement pesé dans la décision émiratie, au mois de mai, de demander à Pékin de stopper la construction d’une usine sur le port Khalifa à Abou Dhabi à la suite des pressions exercées par Washington qui soupçonnait Pékin de construire une base navale secrète (entretien, 13 mai 2022).

La stratégie américaine est de faire que ses alliés japonais, coréens, australiens, canadiens, indiens, israéliens, français et européens, qui ont également contracté des partenariats avec les pays du Golfe soient interdépendants afin de freiner les ambitions économiques de la Chine dans le monde.

Les États du Golfe et Israël ont néanmoins une tout autre vision de la Chine qui offre de très lucratifs partenariats, d’où leur refus de se laisser entrainer dans la spirale de confrontation que suggère la compétition sino-américaine. L’autre raison qui motive la volonté de poursuivre les bonnes relations avec Pékin est son poids considérable acquis dans la région, que ce soit avec les monarchies du Golfe, l’Égypte, Israël ou l’Iran. Riyad et Abou Dhabi comptent ainsi poursuivre leur coopération étroite avec la Chine pour contrebalancer le partenariat stratégique sino-iranien.

Ainsi, malgré la visite de Joe Biden, il est peu probable que les États du Golfe reviennent à un alignement automatique sur les positions américaines, comme l’atteste leur distance vis-à-vis de la crise ukrainienne couplée à la volonté de ménager la Russie, leur détermination à poursuivre une coopération étroite avec la Chine, ou encore leur conviction à maintenir l’approche diplomatique multilatérale au détriment d’une dynamique de blocs privilégiée par Washington.

3Eran Melman et Joshua Teitelbaum, Sailing Through the Straits. The meaning for Israel of restored Saudi sovereignty over Tiran and Sanafir Islands, BESA Center Perspectives Paper, 340, Tel-Aviv, 17 avril 2016.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.