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Photoreportage

Kars, une ville turque aux confins de l’Arménie

Située à la frontière turco-arménienne, Kars a été pendant des siècles convoitée et occupée en raison de son emplacement stratégique sur la route de la soie. Bien que la ville semble encore figée dans le temps, quelques signes de renouveau laissent présager la possible modernisation d’une société à la fois multiculturelle et isolée.

Ben Men Lyun/Wikimedia Commons

Au milieu d’un plateau enneigé s’étale la silencieuse ville de Kars, dans l’est de la Turquie. À la frontière turco-arménienne, aux portes du Caucase, la ville a été pendant des siècles prisée par de nombreux empires et puissances qui ont cherché à s’implanter dans ce haut lieu stratégique, ancien point de passage de la route de la soie. La ville tombe aux mains des Turcs en 1921, après avoir été le terrain d’affrontements entre Arméniens, Byzantins, Mongols, Ottomans et Russes au cours des siècles.

En sortant de la ville, il suffit de rouler une demi-heure sur la route D070 qui traverse les plateaux de la région de Kars pour se retrouver à Ani, ancienne capitale arménienne. Les steppes glacées à perte de vue offrent un spectacle presque lunaire qui laisse difficilement prévoir la découverte d’églises en ruine, bâties entre le XIe et XIIe siècle. Jadis surnommée « la ville aux mille et une églises », Ani n’offre plus que les vestiges d’une civilisation chrétienne qui a pendant longtemps dominé l’Anatolie.

À cheval entre deux pays ennemis

Dans le calme régnant sur le site archéologique, d’immenses drapeaux turcs et arméniens se font face de chaque côté du poste-frontière sous le vent glacial. Quelques gardes-frontières armés, vêtus de cagoules et de gants, surveillent dans le froid. L’hostilité perdure depuis la décision turque prise en 1993 de fermer les 380 kilomètres de frontière avec l’Arménie, pour montrer son soutien au régime « frère » d’Azerbaïdjan dans le cadre du conflit du Haut-Karabagh.

À cause de différends politiques et historiques non résolus, les relations turco- arméniennes sont particulièrement tendues depuis la non-reconnaissance du génocide arménien au début du XXe siècle. Malgré des tentatives timides de rapprochement, les relations diplomatiques officielles sont toujours inexistantes et le rapprochement entre les deux communautés semble difficilement réalisable.

À cheval entre ces deux pays ennemis, la ville de Kars porte en elle les marques de ce conflit, rendues visibles par les nombreuses maisons et églises arméniennes à l’abandon. C’est sur cette toile de fond que les habitants évitent de parler d’un sujet controversé qui ravive les douleurs du passé.

Une mosaïque de peuples

Le paysage politique est complexe dans cette ville de 130 000 habitants. La présence importante d’électeurs du Parti d’action nationaliste (MHP) issu de l’extrême droite et ouvertement antikurde témoigne du côté conservateur et traditionaliste propre à la région de Kars. En signe de reconnaissance du fondateur de la République laïque de Turquie, Mustafa Kemal Atatürk, un segment important de la population reste fortement attaché au révolutionnaire, décédé en 1938. Le jeune visage du père des Turcs orne les murs des bâtiments publics et privés et incarne aujourd’hui ce sentiment de fierté nationale.

Il est difficile de ne pas remarquer la diversité des visages que l’on croise dans les rues de Kars. Les populations turques, kurdes, azéries ou encore alévies font vie commune tout en respectant les différentes croyances et traditions. Musulmans sunnites, chiites ou soufis cohabitent pacifiquement. Pourtant, la population kurde majoritaire dans cette région subit une répression sévère de la part du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan et de l’armée turque. L’existence de ce peuple est niée, notamment à travers la non-reconnaissance de leur langue, ce qui exacerbe des tensions déjà très vives dans le pays.

L’occupation russe a laissé derrière elle de vieux bâtiments sombres à l’abandon. De larges rues symétriques se rejoignent sur des places austères, tristement décorées par des monuments de guerre.

Le célèbre auteur turc Orhan Pamuk explique bien la mélancolie ressentie à Kars dans son roman Neige (Gallimard, 2005) :

Ce n’était pas la pauvreté ou même le désarroi qui le minait à ce point ; c’était un étrange et puissant sentiment de solitude, dans chaque lieu de la ville, dans les vitrines vides des boutiques de photographe, dans les vitres glacées des çayhane (maison de thé) remplies à craquer de chômeurs jouant aux cartes, sur les places couvertes de neige. Comme si c’était ici un endroit oublié de tous et que la neige allait silencieusement tomber jusqu’à la fin du monde.

Des signes de renouveau

Les ruines de l’imposant château qui surplombent la ville témoignent de son passé historique riche et mouvementé. Ce qui fut jadis un centre de civilisation dégage aujourd’hui un parfum de solitude. Mais bien que la ville semble encore figée dans le temps, quelques signes de modernité laissent présager la possible transformation d’une société multiculturelle et isolée. Ainsi, des mesures ont été prises par le gouvernement pour diminuer les disparités régionales et moderniser la région sous-développée de Kars. Le récent lancement du chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars reliant l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie attire de plus en plus d’entreprises, qui s’installent aux environs de Kars pour profiter des échanges avec les pays voisins.

Autre signe de renouveau : l’imposante université Kafkas construite à l’ouest de Kars dans les années 1990. Elle a permis la venue de nombreux étudiants de toute la Turquie et des pays voisins turcophones comme l’Azerbaïdjan et le Turkménistan qui dynamisent la ville. Cafés et restaurants branchés ont vu le jour dans le centre-ville pour répondre à cette nouvelle clientèle.

Zerrin a 21 ans, elle a décidé de quitter sa ville natale d’Istanbul pour faire ses études à Kars. Elle y a trouvé la seule université publique proposant des études en interprétation et traduction d’anglais et français. La jeune fille explique : « quand je me promène en ville, les gens me dévisagent comme si j’étais une extraterrestre », faisant référence à sa peau couverte de tatouages et à ses cheveux teints en rose. La vente de l’alcool n’étant pas autorisée, les jeunes s’approvisionnent comme ils peuvent, « parfois des amis achètent de l’alcool dans d’autres villes, et nous le consommons à plusieurs dans les résidences universitaires, mais ça arrive très rarement. »

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