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Géopolitique

L’Afghanistan, terre d’avenir pour l’organisation de l’État islamique

Les talibans se faisaient fort, au moment de leur retour au pouvoir en août 2021, de faire régner l’ordre en Afghanistan. Mais ils n’ont pas réussi à stabiliser le pays. Une succession d’attentats continue d’endeuiller régulièrement les populations afghanes, principalement les chiites hazaras considérés par les groupes djihadistes comme des apostats.

Image de propagande de l’État islamique au Khorasan (EI-K)

Le 28 avril 2022, à Mazar-e-Charif, dans le nord de l’Afghanistan, au moins 9 personnes ont péri après que des bombes ont été lancées contre deux minibus dans deux quartiers différents, au moment où des travailleurs rentraient chez eux. Ces attentats faisaient suite à celui perpétré une semaine auparavant dans la même ville contre la mosquée chiite Seh Dokan. Une bombe activée à distance alors que les fidèles se pressaient pour participer à la prière du vendredi a tué 10 personnes, dont plusieurs enfants.

La litanie des attentats est presque aussi régulière depuis l’arrivée au pouvoir des talibans qu’avant leur prise de Kaboul. Le vendredi 22 avril, un mur de la mosquée soufie Mawlavi Sikandar, dans la province de Kunduz (nord), s’est écroulé après une explosion, provoquant la mort de 33 fidèles. Les soufis n’échappent pas à la vindicte des djihadistes, qui les accusent de polythéisme en raison du culte qu’ils vouent aux saints de l’islam. Le 20 avril, 4 personnes ont été tuées et 18 blessées à Kunduz dans l’explosion d’un engin explosif placée sur un vélo actionné au passage d’un véhicule transportant des civils travaillant pour une unité militaire talibane. Le 18 avril, l’école Abdul Rahim Shahid située dans un quartier chiite hazara de Kaboul a été secouée par des explosions qui ont tué 6 garçons et en ont blessé 25 autres. En mai 2021, une série d’explosions avait déjà tué 85 personnes, en majorité des lycéennes, et blessé 300 personnes dans le même quartier chiite. Un an auparavant, un commando d’hommes armés avait attaqué une maternité gérée par Médecins sans frontières (MSF), tuant 25 personnes dont des femmes, pour certaines venues accoucher.

Les djihadistes s’attaquent aussi aux infrastructures, notamment aux pylônes électriques, comme ils l’ont fait le 21 septembre 2021 près de Jalalabad, coupant l’électricité à Kaboul. Ils ont réitéré cette action destructrice le 30 avril 2022, privant d’électricité des millions de personnes dans onze provinces afghanes.

Le Khorasan, territoire de prédation des djihadistes

À l’exception des tueries dans la maternité et dans l’école Abdul Rahim Shahid, l’État islamique au Khorasan (EI-K), la branche régionale de l’organisation de l’État islamique (OEI), a revendiqué ces attentats qui terrorisent les populations et déstabilisent davantage un pays en proie à une grave crise économique et sanitaire. C’était déjà ce groupe qui avait revendiqué l’attaque suicide du 27 août 2021 ayant fait une centaine de morts, dont 13 soldats américains, à l’aéroport de Kaboul lors de l’évacuation chaotique des civils afghans, affirmant d’emblée son intention de ne pas baisser les armes malgré l’arrivée des talibans au pouvoir.

Anciennement partie orientale de l’empire perse des Sassanides1, le Khorasan — « le pays d’où vient le soleil » — commençait à l’est de l’Iran, englobait la quasi-totalité de l’Afghanistan ainsi que l’ouest du Tadjikistan et de vastes territoires dans le sud de l’Ouzbékistan et du Turkménistan. Cette appellation reprise par l’OEI est depuis toujours considérée par les Afghans comme le nom médiéval de leur pays.

L’ancien Khorasan
Het Laatste Nieuws

C’est à partir de 2014, en pleine campagne électorale visant à remplacer le président Hamid Karzaï et alors qu’une partie des troupes de l’OTAN était sur le départ qu’Abou Bakr Al-Baghdadi, calife récemment autoproclamé de l’OEI, avait dépêché des combattants en Afghanistan dans le but d’étendre son emprise hors du monde arabe. Cette ambition s’était rapidement heurtée à celle des talibans qui avaient vu d’un mauvais œil cette concurrence. Dans un pays épuisé par une succession de guerres contre des interventions étrangères et de sanglants conflits civils, la déliquescence des institutions — bien qu’au bord du gouffre, l’Afghanistan s’autorisait quasiment une double présidence de la République2 —, la corruption endémique, les échecs répétés de l’armée gouvernementale et des Américains contre les talibans ont ouvert aux djihadistes une voie royale pour recruter dans les mosquées, les bazars, les camps de réfugiés situés au Pakistan, avec la complicité de talibans pakistanais.

Dans ce contexte de grande confusion, mécontents que leurs chefs ne restent pas insensibles à la politique de réconciliation préconisée par le nouveau président Ashraf Ghani à partir de 2014, des talibans afghans n’ont pas hésité à rejoindre l’OEI. Ils seront encore plus nombreux lorsque des négociations seront officiellement ouvertes entre les États-Unis et la délégation talibane au Qatar et, surtout, après qu’un préaccord signé à Doha en février 2020 aura acté le départ des troupes américaines. Sachant tirer bénéfice de cette situation et ayant réussi à multiplier les recrues, l’EI-K, d’abord implanté dans les provinces orientales frontalières du Pakistan, n’a pas tardé à étendre son influence dans le nord et l’est du pays.

Pour tenter de la contrer, en réponse à la multiplication d’attentats meurtriers à Kaboul attribués tantôt aux talibans, tantôt à l’EI-K, l’aviation américaine a largué en avril 2017, dans la province de Nangarhar (dans l’est du pays), la bombe non nucléaire dite GBU-43, la plus puissante de son histoire, sur les troupes de l’EI-K. La bombe à effet de souffle massif (MOAB pour Massive Ordnance Air Blast a explosé comme prévu avant de toucher le sol, créant une onde de choc destructrice équivalente à onze tonnes de TNT. Sans résultat réellement probant puisque « la mère de toutes les bombes » n’est parvenue qu’à détruire un réseau de tunnels et à tuer une trentaine de combattants. Sorti quasiment indemne de ce bombardement cataclysmique et, en dépit de la traque dont ses combattants faisaient l’objet tant de la part des forces afghanes que des services de renseignement américains ou de la Direction générale du renseignement (GDI) des talibans, l’EI-K a rapidement bénéficié d’une conjoncture favorable à son expansion.

Après la reconquête de Rakka et celle de Mossoul deux ans auparavant, la prise de Baghouz en Syrie en mars 2019 par les Forces démocratiques syriennes (FDS) — une alliance kurdo-arabe, soutenue par une coalition internationale —, avait semblé signer la disparition de l’OEI. Cette ultime défaite dans le dernier réduit du « califat » syrien restreignait en effet alors de façon significative les territoires de prédation de l’OEI. D’autant qu’en octobre 2019, les forces spéciales américaines éliminaient le « calife » Abou Bakr Al-Baghdadi à Barisha, petit village du nord-ouest de la Syrie.

Son successeur, Abou Ibrahim Al-Hachimi Al-Qourachi3, un Turkmène irakien, avait mis un terme à la domination arabe sur le mouvement djihadiste. Dès lors, les filiales non arabes de l’OEI, comme l’EI-K, mais aussi l’État islamique du Grand Sahara (actif entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso), la province État islamique d’Afrique de l’Ouest (basée au Nigeria et active au Tchad et au Cameroun) et la province de l’État islamique d’Afrique centrale (opérant au Mozambique), ont pris de l’importance, témoignant de la vocation internationale du groupe. Dans ce contexte, le « Khorasan » est devenu la plus puissante filiale de l’OEI.

Le 3 février 2022, sur ordre du président Joseph Biden, les forces spéciales américaines ont déclenché un raid dans la province d’Idlib, dans l’ouest de la Syrie, où était réfugié Abou Ibrahim Al-Hachimi Al-Qourachi. Anticipant une arrestation ou une exécution immédiate, ce dernier a préféré se donner la mort en actionnant une bombe, tuant du même coup plusieurs de ses proches.

La complexité des alliances

Divergeant sur les objectifs — mais rarement sur les méthodes —, les talibans, Al-Qaida et l’EI-K entretiennent des relations le plus souvent conflictuelles, qui n’excluent ni alliances ponctuelles ni trêves inattendues. Par exemple, bien qu’ils aient eu à affronter les combattants de l’EI-K avant leur prise de pouvoir, les talibans se sont empressés, dès leur arrivée au pouvoir à Kaboul, de libérer de prison la plupart d’entre eux et ont laissé s’enfuir les autres, agissant de même avec les talibans pakistanais.

Par ailleurs, tout laisse à penser qu’il existe des collaborations occasionnelles entre Al-Qaida et l’EI-K, alors que l’organisation fondée par Oussama Ben Laden a fait allégeance aux talibans, en guerre contre l’EI-K.

La situation complexe de l’Afghanistan, qui doit faire face à de grandes difficultés économiques, ainsi que les désaccords au sein de la direction talibane sur la politique à adopter vis-à-vis de l’EI-K ne garantissent pas qu’une ligne de non-collaboration sera suivie en tout temps et en tous lieux. Un rapport de l’ONU du 3 février 2022 pointe du reste que les talibans « n’ont pas réussi à prendre de mesures suffisantes pour limiter les activités des combattants terroristes étrangers dans le pays. Au contraire, les groupes terroristes y jouissent d’une plus grande liberté qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire récente »4.

Pour les dirigeants de l’EI-K, le Khorasan est considéré comme une tête de pont essentielle afin d’étendre l’influence de l’organisation en Asie centrale et en Asie du sud (Pakistan, Bangladesh, Inde, Maldives, Sri Lanka). Si, en 2014, Abou Bakr Al-Baghdadi avait dû envoyer en Afghanistan des djihadistes depuis la Syrie et l’Irak, aujourd’hui, l’arrivée de volontaires se fait spontanément. Nombre de combattants traversent illégalement la frontière séparant la région pakistanaise du Waziristan et la province afghane de Kunar, là où l’EI-K a établi ses bases principales avec celles installées dans la province de Nangarhar.

Éviter l’installation d’un « sanctuaire »

Avant que les talibans n’accèdent au pouvoir, les forces de l’EI-K étaient évaluées à 2 000 hommes au maximum. Depuis, elles se sont gonflées du recrutement de jeunes ruraux sans perspectives d’avenir, de talibans radicaux qui refusent la stratégie de reconnaissance internationale adoptée par le nouveau gouvernement, mais aussi de combattants étrangers venus d’Asie centrale, du Caucase du Nord, d’Asie du Sud, d’Asie du Sud-Est. Bien qu’il reste difficile de chiffrer avec précision leur nombre, leur capacité de nuisance est suffisante pour provoquer l’inquiétude des puissances régionales pour lesquelles la résurgence de l’OEI risque de susciter des vocations à l’intérieur même de leurs frontières. Ou de donner l’envie d’y lancer des opérations à des organisations comme le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Parti islamique du Turkestan (l’ancien nom du pays des Ouïghours).

La Russie veille tout particulièrement au grain et se garde de faire l’impasse sur ses relations avec les talibans réinstallés à Kaboul. En dépit d’une rencontre en juillet 2021 entre le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov et une délégation des talibans, Moscou n’aurait pas été convaincue que ces derniers fassent preuve d’une réelle détermination à combattre l’EI-K. Et même si la Russie ne possède pas de frontière commune avec l’Afghanistan, trois des anciennes républiques soviétiques — le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan — en ont une (800 kilomètres pour le Turkménistan).

La multiplication des attentats commis par l’EI-K en Afghanistan inquiète aussi la Chine et l’Inde. Leur priorité est d’éviter l’installation d’un sanctuaire djihadiste à leurs portes, un « émirat » qui serait renforcé par l’arrivée de recrues venues de zones considérées comme « sensibles » — le Cachemire pour l’Inde et le Xinjiang pour la Chine. Cette éventuelle sanctuarisation, bien qu’il paraisse difficile qu’elle puisse à terme avoir l’envergure de celle de l’État islamique en Irak et au Levant, donnerait malgré tout à l’OEI de nouvelles possibilités pour étendre son champ d’action au-delà de l’Afghanistan.

Préoccupations pakistanaises et iraniennes

Le Pakistan fut longtemps le « parrain » des talibans à qui il concéda des bases de repli et apporta l’aide de ses services secrets, l’Inter Services Intelligence (ISI). Dès leur prise du pouvoir en août 2021, Islamabad les a félicités par la voix d’Imran Khan, le premier ministre de l’époque, qui n’a pas hésité à déclarer que les Afghans avaient « brisé les chaînes de l’esclavage ». Mais l’euphorie passée, le Pakistan est devenu particulièrement attentif au degré d’autonomie que ses anciens protégés entendent s’octroyer, les talibans afghans ayant déjà fait la démonstration de ce que précise Karim Pakzad, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), à savoir qu’ « il y a une vraie solidarité tribale entre talibans afghans et talibans pakistanais, rien en termes ethniques ou culturels ne les distingue »5. C’est sans doute au titre de cette solidarité que les talibans afghans se sont empressés d’offrir un refuge à leurs homologues pakistanais des zones tribales, malgré leur proximité avec l’EI-K, en les laissant procéder à des tirs depuis leur territoire sur celui du Pakistan.

La victoire des talibans afghans a renforcé chez certains, comme le groupe taliban pakistanais Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP, Mouvement des talibans du Pakistan) engagé depuis 2007 dans la lutte armée contre Islamabad, la conviction qu’une victoire sur de grandes puissances mondiales comme la Russie ou les États-Unis était possible. A fortiori, donc, une puissance régionale comme le Pakistan, même si, selon l’adage, celui-ci « n’est pas un pays qui a une armée, mais une armée qui a un pays ».

Enfin, la montée en puissance de l’OEI ne peut laisser l’Iran indifférent, dès lors qu’il a plus de 900 kilomètres de frontière commune avec l’Afghanistan. La situation se détériorant, il pourrait prétexter qu’il est de sa responsabilité d’assurer une protection aux Hazaras, victimes principales de l’EI-K. Les combattants de la brigade des Fatimides (surnommée « le Hezbollah afghan »), constituée de chiites afghans opérant actuellement en Syrie, pourraient alors être rapatriés en Afghanistan afin de jouer le rôle de garde-frontières pour les Iraniens et de protecteurs pour leurs compatriotes persanophones chiites.

1La dernière dynastie impériale perse avant la conquête arabo-musulmane au milieu du VIIe siècle.

2A la suite d’une élection présidentielle entachée de fraudes en 2014, un partage tacite du pouvoir fut négocié entre les deux candidats arrivés en tête Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah. Ce partage sera reconduit en 2019.

3Pseudonyme choisi en référence aux Qorachi, la tribu du prophète Mohammed.

4France 24, Leela Jacinto,10 février 2022.

5Entretien avec Marie Verdier, La Croix, 18 mars 2022.

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