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Analyse

L’Algérie amorce son retour en Afrique

Longtemps à l’avant-garde des combats africains, l’Algérie avait perdu de l’influence diplomatique et politique et du poids économique sur le continent. Elle souhaite y redorer son blason, mais sans se donner véritablement les moyens de ses ambitions.

Août 2022 : le ministre malien des affaires étrangères Abdoulaye Diop (g.) est reçu à Alger par son homologue algérien Ramtane Lamamra (dr.)

Après des mois de discussions, de visites croisées et d’atermoiements, l’Algérie, le Niger et le Nigeria ont signé, fin juillet 2022 à Alger, un mémorandum d’entente portant sur la réalisation, d’ici 2024, d’un gazoduc qui devra transporter du gaz nigérian vers l’Europe, alors que le Maroc tente de développer un projet parallèle. Longue de plus de 4 000 km, cette canalisation permettra d’acheminer plus de 30 milliards de m3 de gaz du Nigeria vers le Vieux Continent. Ce projet, longtemps resté au stade des intentions avant de connaître un coup d’accélérateur à la lumière de la crise énergétique que connaît l’Europe par suite de la guerre russo-ukrainienne, est vu par les dirigeants algériens comme un nouveau pont entre leur pays et l’Afrique subsaharienne. « C’est une œuvre africaine ! », s’est exclamé début août le président Abdelmadjid Tebboune.

Quelques jours plus tard, l’Algérie a annoncé le projet d’une route reliant Tindouf à Zoueirat en Mauritanie, soit 700 km. L’objectif est d’acheminer les marchandises de Zoueirat au port de Nouadhibou sur l’Atlantique. Depuis plus de trois ans en effet, des dizaines de caravanes transportant des produits algériens ont été acheminées, par route dans un premier temps, vers la Mauritanie avant qu’une ligne maritime ne soit carrément ouverte entre les côtes algériennes et mauritaniennes dans le but d’exporter de gros volumes de marchandises. Une manière de retrouver un terrain longtemps perdu, un Eldorado laissé entre les mains d’autres puissances, notamment le Maroc voisin qui a tissé, depuis des décennies, une toile d’araignée de petites entreprises disséminées en Afrique de l’Ouest.

Cette route permettra également à l’Algérie d’exporter le fer extrait du gisement de Gara Djebilet, situé dans la plaine désertique de Tindouf, par les ports mauritaniens. Or, pour l’instant, les premiers volumes de terres sortis de ce qui est présenté comme le plus grand gisement de fer au monde sont transportés par voie routière à Zouerate, un trajet de 1 500 km qui fait exploser les coûts de l’exploitation de la mine.

L’Algérie a également organisé depuis le début de 2022 des foires commerciales dans plusieurs capitales africaines. Par exemple des dizaines de sociétés pharmaceutiques ont présenté leurs produits à Dakar, au Sénégal, afin de capter les marchés d’Afrique de l’Ouest et centrale. À Addis-Abeba, en Éthiopie, en mars, une foire similaire ciblera les marchés de l’Afrique orientale et de la Corne.

Pour accompagner ce mouvement, les autorités algériennes ont décidé d’ouvrir ou de rouvrir certaines liaisons aériennes. Bamako, Dakar, Luanda, Johannesburg et Addis-Abeba vont être desservies par Air Algérie. Depuis longtemps, le pouvoir politique interfère souvent dans la gestion de la compagnie aérienne, et certaines destinations sont subventionnées par l’État. La compagnie avait cessé de desservir l’Afrique, à l’exception de la Tunisie et de l’Égypte.

Les autorités algériennes ont également annoncé l’installation de la Banque extérieure d’Algérie (BEA) à Dakar au Sénégal, pour accompagner d’éventuels investisseurs tentés par le marché africain. Les Algériens veulent ainsi imiter le Maroc dont la banque Wafa Bank est présente dans une bonne partie des pays d’Afrique de l’Ouest. Puis, des compagnies d’assurance algériennes ont « réussi » à arracher l’organisation, en 2023, de la conférence des compagnies d’assurance du Continent. Une occasion de nouer des contacts et, éventuellement, d’exporter leurs services.

Un élan freiné par des démons internes

Mais tout cela reste relatif. L’économie algérienne demeurant administrée, il est difficile pour les entrepreneurs de s’installer en dehors de leur territoire. Un homme d’affaires connu sur la place d’Alger qui a visité plusieurs capitales africaines ces derniers mois dans le cadre de cette nouvelle stratégie gouvernementale doute de l’efficience de ces annonces politiques. « En l’état actuel des pratiques dans le pays, personne n’osera s’aventurer » en terre africaine, tranche-t-il.

Il en donne pour preuve le non-aboutissement de la réalisation d’une zone franche à la frontière algéro-libyenne. Alors que les deux pays ont rouvert les frontières communes pour faciliter notamment l’exportation de produits algériens, les opérateurs sont confrontés à la rigidité du système bancaire qui refuse d’accepter le paiement par cash des importateurs libyens, peu habitués aux opérations bancaires.

Mais cela n’est que la partie apparente de l’iceberg. Pour s’implanter à l’étranger, les entreprises algériennes doivent expatrier des devises, ce qui nécessite l’assentiment de la Banque d’Algérie, propriétaire exclusif des devises entrant dans le pays. Ce quitus ne vient que très rarement et beaucoup d’opérateurs économiques ont dû renoncer à des investissements dans certains pays africains. En effet, pour préserver la cagnotte en devises gagnées grâce aux exportations des hydrocarbures, la Banque centrale se montre avare et n’ouvre les vannes que lorsqu’il s’agit de payer des importations nécessaires.

Même les devises gagnées par des exportateurs privés doivent être restituées à cette institution qui leur donne l’équivalent en dinars algériens. Et à chaque fois qu’il faut importer des marchandises ou des équipements nécessaires au fonctionnement de l’économie du pays, il faut demander des devises à la Banque d’Algérie. Cela dissuade beaucoup d’opérateurs économiques qui craignent également d’être poursuivis en justice pour fuite de capitaux s’ils utilisaient le système D pour contourner les contraintes des autorités.

La reconquête politique

En plus du levier économique, l’Algérie tente de jouer la carte politique pour se redéployer en Afrique. Cela passe nécessairement par la maitrise de son environnement immédiat. Partageant plus de 6 000 km de frontière avec sept pays, quasiment tous instables à l’exception du Maroc et de la Tunisie, le plus grand pays d’Afrique dispose de voisins comme la Libye et le Mali, en proie à une instabilité chronique. Elle constitue un danger permanent pour leur grand voisin, contraint de déployer d’énormes moyens militaires pour sécuriser ses frontières. Pendant de longues années, notamment durant le long règne de Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), le pays s’était contenté de jouer les médiations, selon le chercheur Raouf Farah. Il remarque que durant cette période, l’Algérie s’était concentrée sur les relations multilatérales dans le cadre de l’Union africaine (UA), négligeant de facto les liens bilatéraux.

En 20 ans de règne, Abdelaziz Bouteflika, chassé du pouvoir en 2019 par de géantes manifestations populaires, ne s’était jamais rendu en visite officielle dans les pays voisins, à l’image du Mali pourtant considéré comme l’arrière-garde de son pays. Pis, Alger s’est toujours défendu de toute ingérence dans les affaires internes des pays voisins, même si le président déchu avait autorisé, en catimini, les avions militaires français opérant au Mali à traverser l’espace aérien de son pays.

Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2019, l’actuel chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune, veut changer la donne. Il a fait sauter le verrou qui empêchait l’armée d’opérer en dehors des frontières de son pays, même si cela est assorti de conditions puisque, officiellement, l’Armée nationale populaire (ANP) ne peut intervenir dans des terrains extérieurs que dans le cadre d’opérations de maintien de la paix des Nations unies ou de l’UA.

Pour marquer ce changement de doctrine, Abdelmadjid Tebboune s’est même montré menaçant en indiquant, en janvier 2020, que la capitale libyenne, Tripoli, était « une ligne rouge à ne pas franchir ». Il s’adressait alors à l’homme fort de l’est libyen, Khalifa Haftar, qui voulait envahir la ville où siège le « gouvernement d’union nationale » reconnu par la communauté internationale. « Nous allions intervenir d’une manière ou d’une autre : nous n’allions pas rester les mains croisées », dira-t-il plus tard. Le signe que quelque chose a changé.

Si Abdelmadjid Tebboune n’a effectué aucune visite dans une capitale africaine, son ministre des affaires étrangères Ramtane Lamamra s’est rendu plusieurs fois dans certains pays de la région. Particulièrement au Mali où l’Algérie souhaite désormais jouer un rôle central depuis le retrait de l’armée française en août 2022. En plus de présider le comité de mise en œuvre de l’Accord d’Alger, signé en 2015 par la majorité des belligérants dans la crise politico-sécuritaire que vit ce pays stratégique du Sahel, l’Algérie veut peser dans la transition actuelle au Mali. Son expérience dans la lutte contre le terrorisme, acquise durant la guerre contre les maquis islamistes dans les années 1990 et des liens qu’elle entretient avec des tribus vivant à la frontière entre les deux États voisins lui donnent un rôle central dans la gestion de la crise malienne.

Une place influente dans l’Union africaine

En plus de l’économie, l’Algérie mise, depuis quelques années, sur l’aide humanitaire pour se rapprocher de certains pays africains. Des avions-cargos remplis de vivres et de médicaments atterrissent souvent à Bamako, Niamey, N’Djamena ou Nouakchott pour aider « les pays frères » à faire face à la sécheresse ou à des famines qui touchent de plus en plus de populations dans ces zones inhospitalières du sud du Sahara. C’est une des tâches assignées à l’agence de coopération internationale, créée en 2020. À l’image de l’US Aid, cette institution devait être le bras humanitaire et de renseignement pour les autorités algériennes. Elle est moins visible ces derniers mois, la tâche de distribuer les aides humanitaires a été confiée au Croissant rouge algérien.

S’il change de visage, l’intérêt de l’Algérie pour l’Afrique ne date pas d’aujourd’hui. Depuis son indépendance en 1962, l’Algérie a toujours joué un rôle important au sein de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue Union africaine depuis le Congrès d’Alger de 1999. Alger fut un refuge pour de nombreux révolutionnaires du continent dans les années 1970 et 1980. C’était l’époque où Alger était « la Mecque des révolutionnaires ». Cette réputation, l’Algérie l’a aussi acquise grâce à sa position hostile au système de l’apartheid en Afrique du Sud. C’est Abdelaziz Bouteflika, présidant l’Assemblée générale des Nations unies en 1974 qui a exclu Pretoria de l’institution onusienne.

Mais l’Algérie n’a jamais cherché à tirer profit de ces soutiens inconditionnels aux pays africains. Même lorsqu’à deux reprises, Abdelaziz Bouteflika a pris la décision, au début des années 2000, d’effacer de manière unilatérale la dette de certains pays africains, il n’avait rien exigé en contrepartie. Une partie de ces pays s’alignait sur la position algérienne dans le conflit du Sahara occidental. Mais il leur arrivait aussi de changer de position au gré de leurs relations avec le Maroc, plus offensif dans ses relations avec les pays africains.

Jusqu’en 2017, l’Algérie avait, avec l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Égypte, la haute main sur l’UA. Mais l’entrée cette année-là du Maroc a changé la donne. Le royaume chérifien y manœuvre pour chasser la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en tentant de rallier un maximum de pays africains à son plan d’autonomie. De plus, le retour du Maroc à l’UA — le Royaume avait quitté la défunte OUA en 1984 pour protester contre la présence sahraouie — a créé un nouveau terrain d’affrontement avec l’Algérie qui est récemment montée au front contre l’entrée d’Israël, nouvel allié marocain, au sein de l’organisation panafricaine comme membre observateur.

Pour cela, Alger a fait valoir un des principes de l’UA qui fait de la décolonisation un principe inaliénable et en mettant en avant le « soutien indéfectible » de l’organisation à la cause palestinienne. Cela a fonctionné en partie puisque Israël doit désormais attendre une hypothétique réunion avant d’espérer avoir une place d’observateur dans les bureaux de l’UA à Addis-Abeba. En attendant, cette organisation est plus que jamais divisée.

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