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L’Algérie de Houari Boumediène au secours de l’Égypte de Nasser

Juin 1967, une guerre de six jours qui n’en finit pas · L’engagement de l’Algérie aux côtés de l’Égypte dans la guerre de 1967 vient à point nommé pour redorer le blason de Houari Boumediène, alors très contesté. Le régime en profitera pour durcir les conditions de sortie du territoire et renforcer ses capacités militaires. Pour autant, le président algérien n’échappera pas aux tentatives d’élimination de la part de certains de ses anciens compagnons de route.

Houari Boumediène et Gamal Abdel Nasser, 1967.
Photo de presse (via IMSPIX Images).

Septembre 1966 : une délégation algérienne de haut rang se déplace au Caire. L’heure est au réchauffement des relations diplomatiques. En juin 1965, le président Gamal Abdel Nasser n’a guère apprécié le coup d’État de Houari Boumediène contre le président Ahmed Ben Bella et il l’a fait savoir. La brouille durera plusieurs mois, mais les orientations socialistes et tiersmondistes prises par le Conseil de la révolution — nom de l’instance qui dirige alors l’Algérie — rassurent très vite le Raïs. Lequel, en 1963 et 1964, avait pourtant mis en garde le numéro un algérien contre les ambitions de son austère chef des armées.

Au Caire, en ce début d’automne 1966, les discussions portent sur la coopération économique entre les deux pays. On s’entend aussi sur le nombre de « coopérants » qui seront mis à la disposition de l’Algérie dans le domaine de l’éducation et de la santé pour les quatre prochaines années. Le volet défense est également abordé. Les Algériens assurent leurs homologues qu’ils pourront compter sur l’Armée nationale populaire (ANP) en cas de conflit avec « l’entité sioniste », expression par laquelle Israël est officiellement désigné à Alger. Durant l’année 1967, cette guerre annoncée sera à l’ordre du jour de plusieurs entretiens, notamment téléphoniques, entre Nasser et Boumediène.

Redorer le blason du chef du gouvernement

En juin, dès le début des combats, l’Algérie met ses troupes en état d’alerte maximum. Un premier contingent de 500 hommes est envoyé par la route en Égypte. Un millier supplémentaire suivra, de même qu’un escadron de MIG-17. Contrairement à la guerre dite « du Kippour » de 1973, l’engagement militaire de ces forces restera marginal, exception faite de violents combats dans le Sinaï et dans les environs de Port-Saïd, en raison notamment de la brièveté du conflit. Dans leurs mémoires — notamment celles de l’ex-général Khaled Nezzar —, de nombreux officiers supérieurs algériens feront état d’une certaine amertume quant à cette défaite arabe et au fait que l’Algérie aurait pu jouer un plus grand rôle militaire si les autorités égyptiennes y avaient consenti et si elles avaient mieux anticipé les événements. Les troupes algériennes demeureront stationnées en Égypte jusqu’en 1969, et plusieurs unités seront engagées dans la guerre d’usure sur la ligne de front. En 1973, l’engagement algérien sera plus précoce et plus conséquent, l’ANP étant notamment chargée de la défense du Caire avec la présence d’une unité blindée (8e DB) et de trois escadrons aériens.

En 1967, en engageant l’Algérie dans le conflit contre Israël, Houari Boumediène sait qu’il peut compter à la fois sur le soutien de son état-major, mais aussi sur celui de la population. C’est une occasion pour lui d’améliorer son image tant sur le plan intérieur qu’arabe. Réprimée avec violence, la contestation de son pouvoir, notamment par les communistes et les militants du Front des forces socialistes (FFS) n’a pourtant pas disparu. À l’étranger, l’assassinat à Madrid le 3 janvier 1967 de l’opposant Mohamed Khider, membre fondateur du Front de libération nationale (FLN) et grande figure de « la révolution », a choqué et mis le pouvoir algérien en accusation.

Pour le colonel Boukharouba (le vrai nom de Boumediène), la guerre de 1967 tombe donc à pic. À cette époque, la cause palestinienne est déjà populaire (Alger est l’une des premières villes à avoir accueilli une représentation du Fatah en 1965) et l’opinion publique soutient avec enthousiasme l’intervention.

Capitaliser sur la défaite au nom de la sécurité nationale

Si l’accablement qui se répand dans le monde arabe après la défaite de 1967 touche aussi l’Algérie, le régime va capitaliser avec des mots d’ordre de mobilisation et de vigilance contre « l’ennemi sioniste et ses alliés ». De nombreuses mesures sont prises, notamment l’interdiction de diffusion d’œuvres d’artistes ou d’intellectuels occidentaux ayant publiquement soutenu Israël. Dans certaines librairies d’Alger ou des autres grandes villes, on retire ainsi les livres de Jean-Paul Sartre1 (ils referont leur apparition après mai 1968). La radio algérienne, quant à elle, ne diffuse plus les chansons de Johnny Hallyday…

Plus important, au nom de la sécurité nationale, le pouvoir décide d’instaurer une autorisation de sortie du territoire. Un sésame délivré par les wilayas (préfectures) selon leur bon vouloir et à condition de ne pas être fiché comme opposant. Censé être temporaire, ce véritable visa de sortie va empoisonner la vie des Algériens désireux de voyager durant plus d’une décennie. Ce n’est qu’en 1979, après la mort de Boumediène et son remplacement par le colonel Chadli Bendjedid, qu’il sera supprimé.

Le régime tire également les leçons stratégiques de cette intervention. La faiblesse des armées arabes sur le plan aérien plaide pour un renforcement des capacités de l’aviation militaire. Plusieurs dizaines d’élèves-pilotes sont envoyés en formation en URSS, mais aussi en France et même, pour une poignée d’entre eux, aux États-Unis. La guerre contre Israël, mais également les tensions militaires récurrentes avec le voisin marocain, fournissent des arguments à Boumediène pour justifier l’instauration, en 1968, du service militaire à partir de l’âge de 19 ans.

Si l’engagement pendant le conflit contre Israël améliore un peu la popularité de Boumediène, cela ne règle pas pour autant ses problèmes au sein du sérail. Le 14 décembre 1967, le colonel Tahar Zbiri, qui fut l’un des membres actifs du coup d’État contre Ben Bella, donne ordre à ses colonnes blindées de se diriger sur Alger afin de déposer Boumediène. L’aviation bombardera les putschistes à proximité de la ville d’El-Affroun, causant d’importantes pertes chez les civils (les carcasses consumées des blindés resteront visibles jusqu’à la fin des années 1970). Deux jours après l’échec de cette tentative de putsch, le colonel Saïd Abid, autre membre influent du régime, sera « suicidé ». En janvier 1968, c’est au tour du colonel Abbas de mourir dans un accident de voiture non loin de Zeralda à l’ouest d’Alger. Enfin, en avril de la même année, le numéro un algérien subira une tentative d’assassinat à Alger (pour prouver qu’il est en vie, la télévision diffusera des images de lui en pyjama). La guerre de 1967 aura donc donné quelque crédit à Boumediène sur le plan intérieur, cela n’empêchera toutefois pas certains de ses compagnons de route de vouloir l’éliminer.

1Le philosophe a adopté une position plus qu’ambiguë durant ce conflit, saluant la volonté de paix d’Israël. La veuve de Franz Fanon demandera même que la préface de Sartre aux Damnés de la terre publiée chez Maspéro soit retirée.

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