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L’« État islamique » par lui-même

Ce que dit son journal « Dabiq »

À travers son journal Dabiq, l’organisation de l’État islamique se met en scène à la fois pour terroriser et pour attirer les nouvelles recrues. Avec un certain succès.

Le terme d’« État islamique » suscite bien des débats et des réflexions sémantiques : est-ce un État, une organisation terroriste, un califat ? Selon les propos d’Olivier Hanne, « sa structure interne suscite autant d’hypothèses que de fantasmes »1. Mieux cerner cet « OVNI politique » implique de ne pas se limiter aux analyses extérieures, mais d’étudier le principal support de sa propagande et de diffusion de son idéologie, le journal Dabiq, plateforme de recrutement mais également déclencheur prémédité de réactions internationales. À travers Dabiq, l’organisation de l’État islamique (OEI) se définit et se met en scène pour à la fois terroriser et attirer. Elle met en avant ses fonctions régaliennes pour donner sens au terme d’« État ». Aussi instrumentalise-t-elle l’islam. Via ce « cybercalifat », l’OEI gagne du terrain dans la bataille médiatique mais surtout dans celle des esprits.

Une double dimension prophétique

Le nom Dabiq comporte une double dimension prophétique servant de levier de propagande à l’OEI : il réfère à la fois au nom d’un village syrien situé à l’extrême nord du pays et à celui d’une bataille, selon un hadith (parole du Prophète et de ses compagnons) cité dans le premier numéro du journal (juin-juillet 2014), qui prophétise qu’une bataille décisive entre musulmans et chrétiens se déroulera près de la localité de Dabiq et verra la victoire d’une armée musulmane venue de Médine.

L’heure dernière ne viendra que lorsque les Romains arriveront à Al-A’maq ou à Dabiq. Une armée composée des meilleurs soldats du peuple de la terre à ce moment viendra de Médine pour les arrêter.

Cette bataille constitue l’un des épisodes relatifs au Malahim, l’équivalent islamique d’Armageddon, lieu symbolique de la lutte finale entre le Bien et le Mal mentionné dans la Bible (livre de l’Apocalypse).

Contrairement à Al-Qaida, l’OEI vise un ancrage territorial précis : la Syrie et l’Irak. Cela « répond à une nouvelle entreprise politique, celle de construire un djihad dans un espace » selon le chercheur Matthieu Rey2. Ce qui distingue l’organisation dans la constellation djihadiste, puisque de son ancrage territorial découle sa légitimité d’action. Le premier numéro de Dabiq est ainsi truffé de photographies montrant le drapeau de l’OEI flottant sur différents paysages.

Les frontières de l’État sont de la même manière clairement fixées. Ses grands principes sont définis : tawhid (unicité divine), minhaj (méthode à suivre/voie à emprunter), hijra (migration), djihad (guerre sainte) et jama’ah (communauté). Ces concepts sont au service de la reconstruction d’un califat. L’organisation « semble basculer de la logique de réseau à celle de l’occupation et de l’administration d’un territoire », d’où la nécessité d’« exposer particulièrement ses fonctions régaliennes » écrit Marc Hecker3.

Dès le premier numéro, un article est dédié au descriptif de l’administration djihadiste. Sous le titre « Halab Tribal Assemblies », il témoigne de l’« effort » amorcé par l’OEI pour « renforcer les rangs des musulmans, unir les tribus sous l’autorité d’un imam et travailler ensemble à l’établissement du califat prophétique ». L’OEI met en scène sa capacité à rassembler une grande diversité de tribus et d’unités combattantes (katiba) grâce au registre religieux. L’appel au rassemblement sous une autorité sunnite incarnée par le calife apparaît comme l’échappatoire à la situation antérieure des tribus syriennes et irakiennes, autrement dit, pour Olivier Hanne, « [des] clans déclassés et [des] chefs sunnites humiliés par les autorités alaouites de Damas et par le chiite Nouri Al-Maliki. »4.

Une obligation, l’émigration en pays musulman

Pour l’OEI, la première étape dans l’établissement du califat est la hijra, c’est-à-dire l’émigration vers un pays musulman, ainsi qu’en témoigne le titre du [troisième numéro de Dabiq : « A call to Hijrah ». Dans son « appel à tous les musulmans » du premier numéro, Abou Bakr Al-Baghdadi incite « médecins, ingénieurs, savants, spécialistes » à rejoindre l’OEI, prétextant l’obligation pour un musulman de vivre au sein du califat établi.

En outre, l’OEI dispose de ressources attractives intensivement exposées. L’accent est mis en particulier sur la formation tactique et physique de ses soldats, ainsi que sur la puissance militaire. En exposant « des armes habituellement réservées aux États » selon Marc Hecker5, Dabiq joue le rôle d’une véritable vitrine de l’arsenal djihadiste. Des photos de combattants au volant de 4x4 dernier cri, des photographies de chars, d’avions de chasse, de missiles, ainsi que des clichés d’explosions stupéfiantes de bâtiments en remplissent les pages. Le groupe « n’est probablement pas capable de faire fonctionner les armes les plus sophistiquées ; [mais] elles donnent une impression de puissance » commente Hecker6.

Dans les numéros 4 et 5 de Dabiq est présentée « une fenêtre sur l’État islamique », dans laquelle textes et photos dévoilent ce qui est présenté comme le quotidien sur le territoire contrôlé par l’OEI : reconstruction de ponts, réparation des circuits électriques des villages, services de nettoyage des rues, mais aussi une nouvelle monnaie battue et sa mise en circulation. Les photographies de foyers d’accueil pour les personnes âgées ou d’infrastructures hospitalières avancées témoignent de la capacité du groupe à prendre soin des musulmans et surtout de son habilité à gagner les cœurs et les esprits.

Dans les numéros 4 et 7, l’accent est particulièrement mis sur la justice. Un article entier expose la sentence d’un homme accusé de « sodomie », un autre illustre la lapidation d’une femme adultère. Les scènes d’exécutions et de décapitations des ennemis de l’OEI sont également nombreuses, puisque servant d’avertissement aux « croisés », comme par exemple celles des cadavres des soldats du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ou celle du corps calciné, brûlé vif, du pilote jordanien. Ce genre de scène est « certes contraire aux canons occidentaux mais elle permet à l’OEI de se présenter comme une organisation capable de rétablir des normes et un certain ordre »7, afin d’instaurer un véritable « État de droit islamique » commente Pierre-Jean Luizard8.

« Une religion de l’épée »

Au nom de cette identité politique, la violence est devenue un axiome intrinsèque de l’entité djihadiste et a été officiellement intégrée à sa stratégie de communication et d’action. Cette violence revendiquée sert dans un premier temps à obtenir une forme de soumission par la force de la part des populations, mais vise également à susciter une réaction des puissances occidentales, à l’image par exemple de l’intervention militaire menée par les États-Unis. Paradoxalement, cette violence séduit de nouvelles recrues dans la mesure où « la grande majorité des hommes ne saurait résister à un meurtre sans danger, permis, recommandé et partagé avec beaucoup d’autres »9. De surcroît, le groupe renforce sa propagande par le biais d’une instrumentalisation de l’islam : « L’islam est la religion de l’épée, pas du pacifisme ». Il apparait ainsi que l’OEI parvient à faire de la violence une source de fascination, ainsi que l’origine de son omniprésence sur les scènes médiatiques, diplomatiques et militaires occidentales.

Les différents numéros de Dabiq démontrent cependant que le discours propagandiste fusionne à la fois un versant rationnel et concret, à l’image du panorama de ses fonctions régaliennes, et un pan à dimension irrationnelle, reconnaissable à l’utilisation omniprésente d’un vocabulaire apocalyptique. Ce dernier présente les combattants djihadistes comme des « chevaliers » alors les ennemis du califat sont des « infidèles », des « croisés », des « apostats ».

Paradoxalement, suivant cette dénonciation active de l’ennemi occidental, Dabiq publie des illustrations extraites de deux films américains à succès : Le Seigneur des Anneaux (n° 1) et Noé (n° 2). Le discours djihadiste se révèle alors pétri de contradictions et la formule que Peter Harling utilise pour qualifier l’OEI prend sens : l’OEI n’est qu’un « épouvantail providentiel »10. Et « nous n’en comprenons même pas encore l’idée », selon les propos du général américain Michael K. Nagata, commandant des opérations spéciales au Moyen-Orient11.

1Olivier Hanne, « L’État islamique : structures et fonctionnement d’une organisation terroriste », Moyen-Orient n° 27, juillet-septembre 2015.

2Matthieu Rey, « Aux origines de l’État islamique », La vie des idées (laviedesidees.fr), 17 mars 2015.

3Marc Hecker, « Web social et djihadisme : du diagnostic aux remèdes », Focus stratégique n° 57, juin 2015, Ifir, Centre des études de sécurité.

4Olivier Hanne, op. cit., note 1.

5Marc Hecker, op. cit., note 3.

6Ibid.

7Ibid.

8Pierre-Jean Luizard, Le piège de Daech. L’État islamique ou la revanche de l’Histoire, Éditions la Découverte, 2015. -

9Elias Canetti, Masse et Puissance, Gallimard, 1986.

10« L’État islamique, un monstre », Le Monde Diplomatique, septembre 2014.

11Propos rapportés par Graeme Wood, « What ISIS really wants », The Atlantic, mars 2015.