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L’étau se resserre sur les médias algériens

Après une période de relative ouverture qui a suivi le large mouvement populaire enclenché en février 2019, les médias algériens sont à nouveau sous pression. Entre censure et arrestations.

18 mars 2019. — Manifestation des journalistes de la télévision publique devant les locaux de l’ENTV
(image vidéo postérisée)

La commémoration du 65e anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance en Algérie a coïncidé avec le 37e vendredi du Hirak (le Mouvement). Alors qu’une marée humaine traversait les rues de la capitale où les Algériens s’étaient donné rendez-vous, bien des médias ignoraient complètement l’événement.

Pourtant, quelques jours après le début de la contestation le 22 février 2019, on pouvait suivre la mobilisation contre le régime sur tous les médias, qu’ils soient privés ou publics. Même l’Entreprise nationale de télévision (ENTV)1 a pris l’habitude de poser ses caméras sur les toits pour filmer de loin. « On montrait les manifestations, bien que la manière de le faire soit restée fidèle à l’esprit de l’ENTV », précise le journaliste Abdelmadjid Benkaci.

Le leurre de l’ouverture

L’ENTV enrobe toute information dans un apparat nationaliste. Pendant la retransmission des manifestations avec un micro d’ambiance au plus bas afin que les slogans hostiles au pouvoir soient inaudibles, les présentateurs étaient en pâmoison devant le pacifisme du peuple qui, s’émeuvaient-ils, exprimait son amour pour son pays. Lyrique, pathétique et surtout absurde, la couverture des manifestations a vite été arrêtée. Même scénario au sein des chaînes privées : les directs en plein défilé ont brutalement disparu, remplacés par des commentateurs prorégime prônant une solution par la voie électorale.

Un événement majeur a forcé les médias audiovisuels à changer de position. « Alors qu’une réunion secrète a lieu à Alger entre le général Toufik, le général Tartag et Saïd Bouteflika pour préparer l’annonce de la destitution du vice-ministre de la défense, Gaïd Salah a eu vent de la réunion, se souvient Saïd Boudour, journaliste arrêté quelques jours après notre entretien. Des véhicules banalisés de l’armée ont alors encerclé toutes les chaînes afin de les empêcher de transmettre cette annonce. Après cela, elles ont été autorisées à couvrir les manifestations pour légitimer l’intervention de Gaïd Salah qui a forcé Abdelaziz Bouteflika à démissionner. Cet objectif atteint, elles ont cessé de couvrir les marches. »

Ali Fodil, dirigeant de la chaîne Echourouk TV qui continuait à couvrir les manifestations a même été arrêté par les services de renseignement. À sa sortie des locaux de la police, il a remercié l’armée de l’avoir libéré. Sa chaîne est rentrée dans le rang ; Fodil est décédé quelques mois plus tard d’un arrêt cardiaque.

Allah pour faire diversion

Le vendredi après-midi, pendant que des millions de personnes marchent, les chaînes de télévision optent pour un bouquet de programmes religieux, de documentaires créationnistes et quelques débats sur l’importance des prochaines élections. On peut entendre la star d’Ennahar TV, Cheikh Chemsou, qui répond à la question existentielle d’un téléspectateur : « Ma femme me dit d’aller vivre chez son père et de subvenir à leurs besoins. Que puis-je faire ? »

Sur la chaîne islamiste Al-Bilad, un candidat à la prochaine présidentielle annonce que « les rêves seront les réalités de demain pour le peuple algérien, avec l’aide de Dieu ». Dans son JT du vendredi 25 novembre, l’ENTV consacre trois documents à la visite du président par intérim Abdelkader Bensalah au 18e sommet des Non-Alignés à Bakou, offrant au public l’intégralité de son discours qui dure 13 minutes. « C’est absurde ! s’exclame Benkaci. On diffuse des informations qui n’intéressent personne. On participe à un processus contre-révolutionnaire. C’est comme si on revenait à l’ère du parti unique. »

En Algérie, l’information a toujours été liée à la lutte politique. Elle a d’abord été un privilège du colonisateur, avant que des médias algériens n’apparaissent parallèlement à l’émergence du mouvement nationaliste. L’indépendance acquise, l’État exerce vite son monopole sur l’information2. Les journalistes sont alors sommés par Houari Boumediène de choisir entre soutenir ou trahir la Révolution.

L’ouverture qui suit la révolte d’octobre 1988 concerne le secteur de la presse, avec l’apparition de nombreux journaux. Mais le monopole de l’État ne disparait pas. C’est lui qui distribue la manne publicitaire dont il fait, non un droit, mais une récompense, comme le prouve la décision de Bouteflika de priver de publicité les médias qui ne soutenaient pas sa candidature pour un quatrième mandat en 2014. C’est le cas du quotidien Liberté qui a dû augmenter son prix de vente pour survivre.

Le surgissement du privé

L’apparition des chaînes de télévision privées est toute récente. Le journaliste Tarik Hafid s’en souvient : « Dans le sillage des Printemps arabes, l’État algérien a autorisé la création de chaînes privées. Le régime les a maintenant récupérées afin de contrebalancer la circulation de l’information sur les réseaux sociaux. » Ces médias appartiennent à des oligarques, dont certains, comme Ali Haddad et Mahieddine Tahkout sont en prison pour corruption.

Expliquant le comportement non professionnel des télés privées, Saïd Boudour dit : « Bouteflika a autorisé la création de chaînes à capitaux étrangers par ses proches. Officiellement, ce sont des chaînes étrangères. Pour cela, elles ont leur siège à l’étranger et leurs bureaux en Algérie. L’État accorde à leur personnel des accréditations de trois ans pour mieux les contrôler. Dans le chaos d’un secteur sans textes réglementaires et où les salaires sont très faibles, la ligne rouge à ne pas dépasser est vite intégrée. »

Tarik Hafid souligne le premier rôle assigné à ces médias : « Ils sont chargés de diffuser les informations “glauques’’ et populistes que l’ENTV ne peut pas passer pour garder l’image d’un service public sérieux. À titre d’exemple, en 2014, une chaîne privée a accusé Ali Benflis, rival d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle, d’avoir constitué un groupe terroriste et d’avoir introduit des armes à partir de la Libye. C’est le genre de manipulations que l’ENTV ne se permet pas. »

Effacer la mémoire du Hirak

La censure est une pratique ouvertement louée par le pouvoir algérien. Face aux manifestations, le général Gaïd Salah a incité les « médias patriotiques » à « contribuer activement à la victoire de l’Algérie contre ses ennemis ». Le ministre de la communication Hassan Rabehi a appelé les journalistes à « aller dans le sens des efforts des institutions nationales et des corps de sécurité, en matière de défense de l’image et des intérêts du pays ».

Face à une telle pression et dans l’incertitude de ce que sera l’avenir, les journalistes réagissent avec prudence. Aussi les résistances sont-elles le fait de quelques individualités qui peinent à peser dans les choix de leur direction.

« Nous avons créé le Collectif des professionnels de l’audiovisuel de l’ENTV et avons organisé des sit-in de protestation pendant 17 semaines, témoigne Benkaci de l’ENTV. Mais le mouvement s’est essoufflé à cause de la démobilisation. Certains ont été promus, d’autres ont peur de perdre leur emploi ou d’être arrêtés. »

À la radio aussi, seuls « quelques journalistes ont conscience du rôle qui devrait être celui du service public », confie Saïd B. qui nous apprend que sa profession répond à un cahier des charges défini dans les années 1980. Saïd B. dénonce « l’excès de zèle des responsables et des sous-fifres qui verrouillent l’information pour avoir des promotions. Nacera Cherid, directrice générale de la radio nationale3, donne quelques instructions qui sont librement interprétées par nos responsables. Si les journalistes de la Chaîne 3 [francophone] se sont émancipés, la Chaîne 1 [arabophone] et la Chaîne 2 [berbérophone] n’ont toujours pas compris qu’on doit être au service du public et non au service de l’État. »

Le personnel de la radio publique a diffusé un communiqué où il dénonce la censure qui, selon Saïd B., est allée crescendo : « Au début des manifs, nous pouvions tout rapporter. Puis, on a commencé à nous interdire la diffusion des slogans populaires. Quant aux collègues qui font toujours leur travail honnêtement, ils sont censurés au moment de la diffusion. C’est le cas d’un journaliste de la 2 qui avait laissé un enregistrement sonore de 35 à 40 secondes dans lequel s’exprimaient plusieurs manifestants. Il ne restait plus que 10 à 15 secondes à sa publication. Nos responsables agissent comme s’ils voulaient effacer la mémoire du Hirak pendant qu’il se produit. »

L’ancienne DG a été remplacée par Djamel Sanhadri, sous-directeur de programmation à la radio Chaîne 3, au moment où Nassim Aziri, ancien rédacteur en chef à l’ENTV était nommé à la tête de la Chaîne 3. Les deux hommes, connus pour être des soutiens inconditionnels du régime, semblent avoir pris à cœur leur mission de cadenasser la liberté d’expression des journalistes. Leur première cible est la Chaîne 3 où « Actuel », une émission hebdomadaire de débats politiques, a été suspendue sans préavis. Nous apprenons aussi qu’une journaliste a été écartée de la présentation du flash info affectée à la production.

Des journalistes arrêtés

La gestion de ces éveilleurs de conscience professionnelle par les autorités et par leur direction varie. Benkaci a été sanctionné d’un avertissement et d’une retenue sur salaire. À la radio, les compétences du « noyau dur » sont marginalisées par leur affectation à des tâches techniques loin de leur mission journalistique ou programmées à des horaires de travail qui ne leur permettent pas de se rencontrer.

La censure peut s’exercer avec plus de brutalité. Plusieurs journalistes ont été arrêtés, voire enlevés, avant d’être relâchés. Saïd Boudour est toujours en détention pour ses articles et ses écrits sur le net. D’après Tiziri Latifa, la pression sur les journalistes ne date pas de cette année : « En 2014 déjà, j’ai senti une énorme pression à travers des menaces contre les journalistes. Certes, la une est restée un peu punchline, mais l’information n’est plus aussi critique. » Cette journaliste observe qu’un certain nombre de collègues d’El Watan, d’El Khabar et d’autres titres indépendants ont choisi de se retirer.

La même journaliste juge que son métier n’a pas évolué depuis les années 1990. « On ne propose pas un format utile, pratique, fonctionnel pour un lectorat en demande quotidienne d’information. Les gens ne veulent plus des unes lugubres. Ils veulent un traitement intelligent de la politique, ils ont besoin de lire des enquêtes, de trouver des réponses à leurs questions sur leur santé… »

« Nous nous focalisons sur le factuel, car l’actualité est très riche, rétorque Souhila Hamdane, journaliste à Liberté où elle ne subit aucune pression. Il nous arrive d’avoir jusqu’à une dizaine d’informations capitales en une journée. Malgré tout, Liberté publie quotidiennement des articles commentant et analysant les événements. Quand vous dites que l’Algérie souffre d’un déficit en journalistes d’investigation, je ne suis pas d’accord. Le problème n’est pas dans la compétence des journalistes, mais dans la rétention d’information érigée en règle à tous les niveaux. »

« Le seul effet du contrôle des médias, regrette Tarik Hafid, est qu’on entend les foules scander qu’Al-Magharibia est la chaîne du peuple, ce qui est grave puisqu’il s’agit d’une chaîne propagandiste proche du FIS4 et fondée par le fils d’Abassi Madani. »

« Installez un VPN »

Les deux seules chaînes qui tirent leur épingle du jeu sont Berbère Télévision et Al-Magharibia. Média français accessible par abonnement, Berbère TV couvre sans censure les manifestations en Kabylie et dans d’autres villes du pays. Al-Magharibia est une entreprise de droit britannique financée par le Qatar. Animée en grande partie par des survivants du FIS et leurs alliés, elle partage des vidéos réalisées et envoyées par des spectateurs vivant en Algérie.

Apaisées ou hargneuses, habiles ou creuses, les émissions d’Al-Magharibia sont généralement de longs échanges improvisés par les présentateurs, dont le rappeur Lotfi Double Kanon. Les invités donnent leur avis sur le plateau ou via l’outil de communication en vidéo Skype. Les intervenants sont de tous les bords politiques — même du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) — tant qu’ils ne s’opposent pas franchement au retour du FIS. Leur parole n’est pas censurée, pendant que les manifestants islamistes sont valorisés et que des extraits de discours d’Abassi Madani sont diffusés après ceux d’Aït Ahmed et d’Abdelhamid Mehri qui furent contre l’interruption du processus législatif de 1991.

Car la stratégie de la chaîne est celle de tous les islamistes algériens. Elle passe d’abord par le refus d’être étiquetés « islamistes » pour se dire « conservateurs ». Elle suppose aussi l’affichage d’une certaine ouverture d’esprit aux points de vue divergents. Enfin, elle veut brasser large, tant dans les communautés linguistiques que dans les classes sociales, afin de se laisser porter par un mouvement d’opposition global qui cible l’ennemi commun qu’est le pouvoir militaire.

Mais sa diffusion a été brutalement interrompue par l’opérateur Eutelsat qui, contacté, se refuse à tout commentaire quand un animateur de la chaîne interrogé par El Watan explique (16 octobre 2019) : « Eutelsat nous a informés par courrier que l’État algérien leur avait demandé de mettre fin à la diffusion d’Al-Magharebia. »

Si l’accusation était vraie, ce ne serait pas la première fois que l’État algérien empêche la circulation de l’information. Les médias en ligne en ont été les premières victimes. Leur accès a longtemps été impossible dans le pays. Le site Tout sur l’Algérie (TSA) a pendant plusieurs semaines averti sur sa page Facebook : « TSA est censuré en Algérie par le pouvoir. Pour nous lire, installez un VPN5 . »

L’autoritarisme du régime algérien ne s’arrête pas là. Les syndicats sont aussi visés, d’après le journaliste et militant des droits humains Saïd Boudour : « Notre première assemblée générale pour créer le Syndicat des éditeurs de presse électronique a été empêchée par la police qui a exigé l’autorisation du préfet pour nous réunir. Aucune loi n’impose une telle autorisation pour une réunion syndicale. Et si on la demandait, la réponse serait négative. » Les seuls syndicats tolérés sont ceux qui ne s’occupent, comme à l’ENTV, que des revendications matérielles et jamais de la ligne éditoriale.

Malgré cela, Benkaci reste optimiste : « Je pense que l’ouverture aura lieu d’ici la fin de l’année, qu’il y ait des élections ou pas. Il faut garder espoir, surtout si le Hirak continue dans la même dynamique. »

1ENTV est composée de cinq chaînes qui, à l’exception de Coran TV, diffusent généralement les mêmes programmes en arabe, en tamazight et en français.

2Jean-Charles Scagnetti, « État, médias et émigration en Algérie sous l’ère Boumediène (1965-1978) », Cahiers de la Méditerranée, n° 85, 2012 ; p. 59-70.

3Limogée le 20 octobre, soit sept mois après sa nomination.

4NDLR. Front islamique du salut.

5NDLR. Réseau privé virtuel.

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