Tribune

« L’homme malade du XXIe siècle » ne s’éteindra pas en paix

Message à l’Europe · La région Moyen-Orient Afrique du Nord (MENA) est, à l’exception de l’Afrique, la partie du monde la moins touchée par la Covid-19. Pourtant, les répercussions économiques et politiques de la pandémie augurent une catastrophe majeure dont l’impact se fera ressentir durablement-au-delà de la région, avec l’apparition de nouvelles vagues de réfugiés et de migrants. L’Europe devrait s’en alarmer.

Sanaa, 2013

Les répercussions de la Covid-19 sur la région Moyen-Orient Afrique du Nord ont conduit le secrétaire général des Nations Unies António Guterres à publier un rapport dans lequel il tire la sonnette d’alarme. Avant lui déjà, le Fonds monétaire international (FMI) a publié son rapport avec trois mois d’avance, inquiet de voir les indicateurs économiques tomber brutalement « à leur plus bas niveau depuis cinquante ans ». Ce n’est pas le virus lui-même qui mobilise l’attention, mais plutôt ses retombées économiques (effondrement des cours du pétrole, récession économique). Celles-ci sont en effet venues renforcer l’impact des graves dysfonctionnements structurels sur le système économique, et les modèles de développement défaillants des pays exportateurs de pétrole aussi bien que des pays importateurs. Elles ont également aggravé le caractère particulièrement néfaste de l’influence des régimes autoritaires sur le développement économique et la productivité, dans les Républiques comme dans les monarchies. Une situation que le printemps arabe avait déjà mise en lumière il y a bientôt dix ans.

Conséquence de ces défaillances structurelles, 17 millions d’emplois devraient disparaître, ce qui fera grimper le nombre de chômeurs à 30 millions. Plus de quatorze millions de personnes appartenant à la classe moyenne rejoindront les pauvres, dont le nombre s’élèvera alors à 115 millions, soit le quart des habitants de la région. Cela ne signifie pas forcément qu’un troisième printemps arabe se profile à l’horizon. Mais l’apparition de millions de nouveaux chômeurs et de nouveaux démunis ne manquera pas d’alimenter les « protestations sociales » et « l’instabilité politique », avec les risques de chaos et de déstabilisation de l’État de droit que cela implique. Une situation qui devrait favoriser « l’essor de la radicalisation, ainsi qu’un recrutement et un embrigadement renforcés des terroristes ». Un désastre politique majeur marqué par l’apparition d’États en faillite devrait donc suivre cette tragédie sociale, qui coïncide avec une crise aiguë de « la confiance verticale entre les citoyens et l’État » et horizontale entre les différentes catégories de citoyens dans une région marquée par « les plus fortes disparités du monde ».

Une information hors d’accès

L’un des principaux aspects de cette crise de confiance est l’impossibilité pour les citoyens et les économistes d’accéder à l’information. Selon la Banque mondiale, la région est la seule au monde à connaître une « baisse absolue de la transparence ». Le problème ne concerne pas seulement le volet politique ou celui des droits humains, il est avant tout économique. Car les vieilles restrictions à la circulation de l’information induisent en erreur les responsables de la planification économique, au niveau de l’État comme au niveau des investissements publics et privés, contribuant par là au recul constant du taux de croissance : la région est ainsi devenue « moins riche de 20 % par rapport aux prévisions » avec « une diminution du revenu per capita comprise entre 7 et 14 % ». La limitation de la circulation de l’information dans le monde arabe aurait donc conduit à une aggravation de la paupérisation.

Au XIXe siècle, le tsar Nicolas Ier avait qualifié d’« homme malade » un empire ottoman en plein déclin, dont les zones d’influence tombaient les unes après les autres aux mains des pays voisins. L’expression a depuis été souvent utilisée pour désigner un pays d’Europe faisant face à de grandes difficultés, souvent du point de vue économique. Premier importateur d’armes, c’est le monde arabe qui est pourtant devenu, en raison du contexte économique et politique qui a conduit au déclenchement des printemps arabes, « l’homme malade » du XXIe siècle dont les autres pays déchiquètent le corps à belles dents. Et c’est à son détriment que s’opère l’expansion économique et militaire de la Turquie, dont les troupes, accompagnées de mercenaires syriens transfrontaliers, sont présentes en Syrie, en Irak et en Libye.

Mais si Ankara a incontestablement de grandes convoitises régionales, l’Iran n’est pas non plus en reste : menant au Yémen le conflit armé avec le pouvoir par le biais des milices houthistes alliées, contrôlant au Liban la décision politique, militaire et sécuritaire à travers les milices du Hezbollah chiite, il prend également part au pouvoir en Irak où il a reproduit le modèle du Hezbollah avec plusieurs milices armées chiites à sa solde. Une partie de ces milices, ainsi que le Hezbollah libanais, ont d’ailleurs rejoint en Syrie les Gardiens de la révolution iranienne venus soutenir le président Bachar Al-Assad dans la « guerre sainte » qu’il mène pour reconfigurer la composition ethnique et religieuse du pays, recourant pour cela aux bombes chimiques, aux barils de pétrole et à une répression sans merci.

Des politiques d’intervention militaire

La Russie a elle aussi volé au secours d’Al-Assad et s’est réservé une base militaire sur la côte syrienne, tandis qu’elle s’appuie en Libye sur la présence active du groupe Wagner, composé de mercenaires russes et syriens. Une voie frayée jadis par Israël qui, dès 1967, a créé des colonies dans les territoires qu’il occupait alors sur les hauteurs du Golan syrien et en Cisjordanie. Après s’être emparé du Golan, Israël poursuit aujourd’hui l’annexion de facto de la Cisjordanie en imposant quotidiennement de nouvelles situations sur le terrain.

Au sein même de la région arabe, les Émirats arabes unis mènent une politique agressive : dans le cadre de leur alliance militaire avec Riyad pour soutenir le gouvernement yéménite reconnu internationalement face aux milices houthistes, ils ont été les seuls à prêter main-forte aux séparatistes du Yémen du Sud contre le gouvernement légitime. De même, ils apportent une aide militaire à l’armée du maréchal Khalifa Haftar dans sa rébellion contre le gouvernement reconnu par les Nations unies, installant pour ce faire une base militaire en Libye. Enfin, l’accord intervenu avec Israël est venu mettre fin indirectement au rôle régional de l’Égypte, les deux pays étant convaincus que Le Caire ne se relèvera pas. Avec cet accord, il n’est pas tant question de « normaliser » des relations — entamées en réalité voilà deux décennies — que de mettre en place une alliance commune afin de poursuivre leur offensive dans une région malade d’un vide qu’elle presse les autres de venir remplir.

Car la vacuité de l’édifice économique, la faiblesse de la productivité et la fragilité politique des États de la région ne suffisent pas à expliquer cette tragédie annoncée. Celle-ci ne se produirait pas sans le vide créé par le retrait politique américain de la région, amorcé par le président Barack Obama et poursuivi sous l’administration du président Donald Trump. Elle ne serait pas non plus possible sans la myopie de l’Union européenne, qui mise sur la fragile stabilité de systèmes de gouvernement où sont sapés tous les fondements d’une stabilité durable pour leurs pays, pour la région, et pour le monde.

Une responsabilité internationale

Le printemps arabe a révélé un élément essentiel : la caducité du contrat social mis en place il y a quelque 70 ans. Il n’est donc pas si étonnant que trois institutions internationales, pourtant réputées pour leur discours conservateur, aient émis des recommandations radicales et parlé de « reconstruction » et de « nouveau contrat social ». Mais les Nations unies doivent elles aussi restructurer leur rôle dans la région arabe et revenir à la proposition que j’ai formulée il y a six ans auprès du secrétaire général, afin d’aider la région à mettre leurs recommandations en pratique. La nouvelle administration américaine doit également, à la lumière de ces rapports, faire le bilan des politiques régionales menées par les deux équipes précédentes. De même, il incombe à l’Europe de revoir ses orientations concernant le monde arabe, et d’adopter des politiques qui aideront à placer la région voisine sur la voie d’une stabilité durable.

Mais ces recommandations quasi « révolutionnaires » adoptées par des institutions internationales conservatrices revêtent une autre dimension : il se dégage en effet des rapports un certain désespoir quant à la capacité des dirigeants arabes à satisfaire les demandes récurrentes de réforme. Il est donc clair que ces rapports ne s’adressent pas aux dirigeants en question et constituent plutôt une mise en garde implicite à la communauté internationale, à savoir que « l’homme malade » du XXIe siècle ne s’éteindra pas en paix.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.