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« L’Iran est l’un des meilleurs atouts de Washington pour lutter contre l’OEI »

Entretien avec l’historien américain Rashid Khalidi

Professeur d’études arabes à l’université Columbia de New York, l’historien américain Rashid Khalidi y est titulaire de la chaire d’Edward Saïd. Issu d’une grande famille de Jérusalem, il est le rédacteur en chef du Journal of Palestine Studies et fut l’un des conseillers de la délégation palestinienne aux négociations de Madrid en 1991. Auteur de plusieurs ouvrages, il est également un spécialiste reconnu de la question palestinienne et de la politique américaine au Proche-Orient sur laquelle il intervient en défendant des positions très critiques. Plus de dix ans après L’empire aveuglé, les États-Unis et le Moyen-Orient (traduit et publié en 2004 chez Actes Sud), il a récemment publié Brokers of Deceit : How the US has undermined peace in the Middle East (Boston, Beacon Press, 2013, pas encore traduit en français).

Emmanuel Riondé. – Comment considérez-vous l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet dernier ?

Rashid Khalidi. — C’est un accord très important. Je pense pour ma part que le défi nucléaire iranien a été beaucoup exagéré. Mais, au moins, sur ce plan-là, l’accord de Vienne donne-t-il des assurances que je crois être très bonnes pour la région et pour enrayer la prolifération d’armes nucléaires. Ceci dit, cet accord est surtout décisif en ce qu’il indique clairement que les Américains commencent à repenser la démonisation de l’Iran qui est à la racine de beaucoup de maux au Proche-Orient. Certes, les pratiques iraniennes ont contribué à la déstabilisation de la région. Mais cette démonisation à outrance de l’Iran a rendu impossible de parler rationnellement du Proche-Orient dans la politique intérieure américaine. Avec l’omniprésence du terrorisme flottant comme un nuage irréel dans les discours, mêlant l’Iran, l’organisation de l’État islamique (OEI), le Hamas ou le Hezbollah.

Il faut écouter les vieux analystes des services de renseignement américains, tels Graham E. Fuller ou Paul R. Pillar1. Pour eux, il s’agit d’un accord historique, non pas pour l’aspect nucléaire mais parce que les États-Unis ont réussi — avec leurs alliés, mais aussi avec les Russes et les Chinois —, à négocier pendant des années pour arriver à ce résultat positif avec l’un des pays les plus importants du Proche-Orient. L’opposition entre l’Iran et les États-Unis ne va pas prendre fin. Mais la signature de cet accord compliqué, dur à obtenir, acte que les Iraniens ne sont pas le diable et que l’on peut au moins traiter avec eux, comme c’était le cas avec l’Union soviétique pendant la guerre froide.

E. R.Faut-il aussi voir en creux, dans cet accord que l’Arabie saoudite et Israël ont désapprouvé, un message adressé par Washington à ses deux alliés historiques ?

R. K. Oui, c’est le signal d’un certain rééquilibrage de la diplomatie américaine dans la région. Mais il y a des choses qu’on ne peut pas dire explicitement à Washington. Que nous avons engendré Al-Qaida par exemple. Ou que notre allié le plus gênant, c’est l’Arabie saoudite. On ne peut pas le dire, parce que les intérêts économiques américains les plus importants sont toujours dans le Golfe, où Boeing vend ses avions et où des dizaines de milliards de dollars sont dépensés chaque année en armement2. Boeing et les immenses compagnies pétrolières, banquières ou immobilières qui font leurs affaires avec le Golfe sont à la base de l’économie américaine. Ces gens-là n’influent pas sur le Congrès, ils le tiennent.

Israël a très bien su profiter de la position américaine d’opposition farouche à l’Iran, position qu’il a beaucoup appuyée et encouragée avec son lobby. De ce point de vue, il est vrai que cet accord résonne aussi comme une réponse politique à Tel-Aviv et à Benyamin Nétanyahou — que Barack Obama n’aime pas. Cela étant, la marge de manœuvre des États-Unis vis-à-vis d’Israël ou de l’Arabie saoudite reste très contrainte et limitée. L’Arabie saoudite est son plus ancien allié, à l’exception de l’Angleterre et de la France. La connexion avec Ibn Saoud date de 1933, ne l’oublions pas. On ne peut pas changer d’un seul coup des alliances si ancrées et si solides.

E. R. En quoi consiste alors ce rééquilibrage de la diplomatie américaine ?

R. K. Depuis qu’ils ont « cassé » Saddam Hussein en 1990 au Koweit, il y a 25 ans, les potentialités militaires américaines sont axées sur le Proche-Orient. Ils y ont mené trois guerres : le Koweit, l’Afghanistan et l’occupation de l’Irak. Dans cette même période, plusieurs régimes ont disparu et ont été remplacés par le chaos : en Libye, au Yémen, en Irak et en Syrie, auxquels on peut ajouter la Somalie. Soit cinq territoires sans gouvernement réel et d’où il peut émerger des choses très dangereuses.

Aux États-Unis, à 15 mois de l’échéance, la campagne pour l’élection présidentielle a déjà commencé, et ni les républicains ni les démocrates ne peuvent accepter la « perte » de l’Irak, où les premiers ont commencé une guerre que les second ont promis de finir. Politiquement, personne ne peut assumer de laisser ce pays en miettes et dans un tel chaos. Et pour l’administration américaine, il est désormais clair que le plus grand danger est l’organisation de l’État islamique. Pour y faire face, sur qui s’appuyer ? Sur les Kurdes dans certaines régions, et… sur les milices chiites. Cela veut dire qu’il faut discuter avec le gouvernement qu’ils ont mis en place à Bagdad mais aussi se mettre d’accord avec l’Iran.

Depuis Washington, quand on regarde la carte du Proche-Orient, on considère que seuls trois pays peuvent se défendre militairement, disposent de capitaux humains et ont une base industrielle : Israël, la Turquie et l’Iran. Il faut d’ailleurs noter que ces pays, dont deux sont des alliés de Washington, sont les seuls à résister à l’hégémonie des Américains dans la région, à ne pas céder à toutes leurs demandes.

En Irak, où l’armée n’est pas seulement fantoche mais fantôme, comme l’a démontré la prise de Mossoul par quelques milliers de miliciens, l’Iran et ses milices sont aujourd’hui l’un des meilleurs atouts de Washington pour lutter contre l’OEI. Ce qui est paradoxal est que l’existence de deux ou trois de ces milices, très importantes et sectaires, aux côtés du gouvernement irakien dominé par des partis extrémistes chiites a largement contribué à jeter les sunnites dans les bras de l’OEI.

E. R. Précisément, les républicains et les Israéliens avancent que la manne qui va revenir à Téhéran suite à l’accord risque d’être utilisée pour armer des milices opérant dans la région. Est-ce une réserve recevable selon vous ?

R. K. De fait, Téhéran va récupérer beaucoup d’argent. Il va probablement d’abord l’utiliser pour améliorer la vie des Iraniens. Mais il en restera encore beaucoup. Il ira certainement en Irak et cela aidera les Américains puisqu’il s’y trouve des milices qui, pour eux, ne sont pas nuisibles. Cela ne constitue aucune menace existentielle pour Israël mais, en revanche, renvoie toujours au même problème politique : rien n’empêche les Israéliens de se mettre d’accord avec le Hamas, le Hezbollah ou les Palestiniens. Rien, si ce n’est leur politique raciste de colonisation. Des millions de Palestiniens sont empêchés par des lois israéliennes de rentrer chez eux et c’est la résistance à cette situation que l’Iran soutient et appuie. Oui, bien sûr, c’est un soutien opportuniste au Hamas et au Hezbollah. Mais c’est bien la faute des Israéliens au départ. Ce n’est pas le Hezbollah qui occupe les fermes de Chebaa, c’est Israël !

Les États-Unis et Israël devraient faire attention : si, globalement, beaucoup étaient d’accord sur la nécessité de résoudre la question nucléaire avec l’Iran perçue, à tort ou à raison, comme une menace, bien moins nombreux sont ceux qui souscrivent au discours de propagande expliquant que le Hamas est l’équivalent de l’OEI ou le Hezbollah celui d’Al-Qaida.

E. R.Cet accord contribue-t-il à isoler Israël ?

R. K. Nétanyahou a commis une grande erreur ces dernières années en ne s’appuyant que sur les républicains au Congrès. Parce que cette option politique radicale a conduit des démocrates pourtant très proches d’Israël à s’aligner sur les positions du président Obama pour des raisons partisanes. Il va faire tout son possible pour que le lobby pèse et que le Congrès adopte une résolution contre l’accord. Elle sera peut-être votée, mais alors le président mettra son veto. Et pour casser un véto de la Maison Blanche, il faut les deux tiers du Congrès, ce qui nécessite le vote de nombreux démocrates. Or, pour pouvoir espérer les mobiliser, il aurait fallu ne pas répondre positivement à l’invitation de John Boehner au Congrès, en mars dernier, contre l’avis de tous les démocrates3.

E. R.Avec cet accord sur le nucléaire iranien, qui était le troisième point évoqué lors de son discours du Caire en juin 2009, Barack Obama tente-t-il de sortir la tête haute ?

Barack Obama a été élu et reconduit parce qu’il avait promis d’en finir avec ces guerres. Au tournant des années 2000, la grande majorité du peuple américain s’est dit qu’il était stupide de mener des interventions au sol. Ils ne sont pas opposés à l’envoi de drones ou à l’appui de forces locales, mais résolument contre l’envoi de soldats sur des opérations terrestres. Cet accord relève donc aussi d’une réponse politique à cette demande : ce n’est pas seulement le choix d’un président, mais celui d’un peuple qui ne veut plus voir ses enfants mourir là-bas.

Je pense que globalement, le rééquilibrage de la diplomatie américaine au Proche-Orient n’a pas été très bien mené par Obama qui s’est mal entouré et l’a mal géré. Il reste de nombreux problèmes dans la région, même s’il est vrai qu’il a hérité d’une situation très difficile, notamment en Irak. Mais effectivement, si cet accord passe, cela sauvera un peu son bilan de politique étrangère. Il faut souligner à son crédit que depuis qu’il est sénateur, il s’est toujours mobilisé contre la prolifération nucléaire. Mais l’histoire sera aussi généreuse avec John Kerry qui, dans cette longue négociation, a été diplomate et patient. Cet accord historique, pour lequel il avait toute marge de manœuvre, lui doit beaucoup.

E. R.Peut-on envisager que, suite à cet accord, se constitue aux États-Unis un lobby pro-Téhéran dans les années à venir ?

R. K. Aujourd’hui, les Américano-Iraniens ne comptent pas sur la scène politique aux États-Unis. La plupart d’entre eux sont des réfugiés de la révolution de 1979, ou leurs enfants. Ce sont des gens qui n’aiment pas la République islamique. Il faudrait que le régime de Téhéran se libéralise un peu pour que les Iraniens aux États-Unis soient plus favorables à leur pays d’origine. C’est exactement ce qui commence à se passer avec les Américano-Cubains depuis l’ouverture du régime de la Havane.

E. R.Finalement, cet accord de Vienne ne peut-il pas aussi être vu comme le dernier jalon d’une histoire qui n’a pas toujours été frappée au sceau de la confrontation ? Y compris récemment, Washington et Téhéran se sont parfois retrouvés...

R. K. Oui, en remontant plus loin, on peut rappeler que lors de la première révolution iranienne en 1905-1906, c’est sur les Américains que les Iraniens se sont appuyés pour contrer les ambitions des Britanniques et des Russes. Même chose durant la seconde guerre mondiale, ce sont les Américains qui se sont retirés les premiers de l’Iran. En fait, jusqu’en 1953 et le coup d’État contre le premier ministre Mohammad Mossadegh, les États-Unis étaient considérés presque comme des amis en Iran. Depuis la révolution de 1979, cependant, on est dans une confrontation acharnée. Côté iranien, il y a du ressentiment qui date de Mossadegh, de la répression du shah appuyée par la CIA, de l’appui américain à Saddam Hussein lors de son agression, avec l’utilisation de gaz, qui a presque détruit une génération d’Iraniens. Jusqu’à la fin des années 1980, l’hostilité était réciproque.

Depuis, sous la présidence de Mohammad Khatami et maintenant d’Hassan Rohani, il y a bien eu des ouvertures de l’Iran. Après les attaques du 11 septembre 2001, l’Iran et les États-Unis se sont tacitement alliés contre les talibans en Afghanistan. Et au final, en détruisant ses principaux ennemis — le régime de Saddam Hussein et celui des talibans —, les Américains ont bel et bien aidé le régime de Téhéran ! Suite à cela, les Iraniens étaient donc plutôt prêts à coopérer. Mais à Washington nous avions alors une administration qui vivait à un niveau de rêve, de fantaisie et d’idée sur la région qui n’avait rien à voir avec le réel. Et c’est encore le cas, il faut le dire, parmi les républicains : un grand nombre d’entre eux, quand ils parlent du Proche-Orient, évoquent un monde qui n’existe que dans leur imagination.

1Graham E. Fuller est un analyste politique spécialiste de l’islamisme radical, ancien vice-président du National Intelligence Council, ayant travaillé pour la CIA à Kaboul. Paul R. Pillar est un universitaire, vétéran de la CIA, contribuant au bimestriel The National Interest.

2En 2014, selon le cabinet d’experts IHS Janes, l’Arabie saoudite est devenue le premier acheteur mondial d’arme avec des importations s’élevant à 6,4 milliards de dollars. Selon le même rapport, les entreprises américaines Boeing, Lockheed Martin et Raytheon sont les trois plus gros exportateurs d’armes au monde. Lire l’article « L’Arabie Saoudite, championne du monde des achats d’armement », Le Figaro, 10 mars 2015.

3Le 3 mars dernier, Benyamin Nétanyahou tenait un discours devant le Congrès américain, à l’invitation du speaker républicain de la Chambre des représentants, John Boehner. Une invitation faite « dans le dos » de la Maison Blanche, qui n’a pas apprécié que le premier ministre israélien s’adresse directement aux parlementaires pour dénoncer l’accord (alors en négociation) sur le nucléaire iranien.