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L’opposition égyptienne peine à surmonter ses divisions

Sur fond d’une impitoyable répression · La répression contre les forces politiques a atteint un niveau inégalé en Égypte. Mais les divisions entre les différents courants, notamment islamiques et laïques et l’absence d’alternative sont les principales raisons de l’apparente stabilité du régime.

Le Caire, 30 janvier 2018. — Conférence de presse des membres de l’opposition. Parmi eux Hamdine Sabahi (2e rang g.), l’avocat George Ishaq (centre), Khaled Dawood (2e rang dr.), Mohamed El Baradei (1er rang dr.)
Mohamed El-Shahed/AFP

L’éphémère succès de la révolution de janvier 2011 a permis aux différentes idéologies en Égypte de s’exprimer dans un cadre légal, et des dizaines de partis se sont alors constitués. À l’époque de la polarisation des positions autour du coup d’État du 3 juillet 2013 qui a renversé le président Mohamed Morsi issu des Frères musulmans, il existait deux blocs principaux : le bloc islamiste, dirigé par les Frères musulmans et le bloc laïc du Front du salut. L’offensive brutale de l’armée contre les islamistes a écarté ces derniers du jeu politique, tandis qu’un gouvernement était formé avec des partis du Front du salut. Sept ans plus tard, ces formations elles-mêmes ont disparu de la scène politique.

Inhiber l’action politique

Le régime, qui multiplie les tracasseries envers les partis afin de les pousser à suspendre d’eux-mêmes leurs activités, ne recourt que rarement à la dissolution — comme dans le cas du Parti de la liberté et de la justice (Frères musulmans). Des formations appartenant à l’Alliance pour le soutien à la légalité1 telles qu’Al-Wassat et Construction et développement restent légales, mais sans aucune possibilité d’exercer une activité significative. Le pouvoir multiplie les arrestations de leurs membres en vue de faire passer un message aux dirigeants. Lorsqu’il estime que les limites ont été franchies, les dirigeants eux-mêmes sont appréhendés, ou agressés publiquement2.

On brandit également la menace de la dissolution en les accusant de bafouer la loi. Ainsi cernés de toutes parts, les partis font le choix de la prudence et se contentent de publier des communiqués, car ils savent que s’ils tentent de s’adresser à la population, la sanction risque d’être lourde.

De l’avis de Mustapha Abdelal, membre du comité préparatoire à la Constitution du parti Pain et liberté en cours de formation3, le climat politique est « pire qu’avant la révolution du 25 janvier 2011, et le régime s’oppose à toute liberté ».

Fin 2013, un groupe issu de l’Alliance populaire socialiste lançait un appel à fonder Pain et liberté. Le moment choisi pour créer un parti était plutôt délicat puisque l’armée venait tout juste de changer la donne en s’emparant du pouvoir. « Nous avons entrepris de mettre les cadres en place de façon à réunir les 5 000 membres exigés, mais au fil du temps, le climat politique s’est détérioré et les opportunités d’accès à la population se sont réduites », confie Mustapha.

Convoqués par la police

Dans sa volonté de circonscrire les formations politiques, le régime cherche surtout à assécher les sources de l’action militante. Il y a ainsi, selon Mustapha Abdelal, « des instructions pour que les procurations soient délivrées à ceux qui souhaitent fonder un parti uniquement sur autorisation de la sûreté nationale. Lorsque, suite aux plaintes répétées, un directeur du service du registre a exhibé un document mentionnant ces directives, les intéressés ont alors fait des dépositions auprès du procureur général. En plus de ces tracasseries administratives, ils ont rencontré des difficultés pour louer des salles de travail ou des locaux en vue d’installer leur siège ».

« Les membres du parti sont sans cesse convoqués par la police, et cinq d’entre eux sont actuellement incarcérés. Ce sont des militants qui mènent un véritable activisme social et politique », souligne Mustapha Abdelal. Ces interpellations visant des membres actifs ne répondent pas à des motifs strictement sécuritaires, mais ont pour objectif d’entraver l’action du parti.

C’est une situation similaire que connait le parti Pour une Égypte forte apparu au lendemain de l’élection présidentielle de 2012 qui avait valu plus de 4 millions de voix à Abdel Moneim Aboul Foutouh. Devenu président du parti après sa création officielle, il a été arrêté peu avant l’élection présidentielle de 2018, quelques jours après le vice-président du parti. Son interpellation est intervenue après plusieurs apparitions médiatiques au cours desquelles il dénonçait le despotisme du pouvoir et le climat de répression qui avaient marqué la campagne électorale, avec notamment l’arrestation de Sami Annan, ancien chef de l’état-major de l’armée qui envisageait de se présenter au scrutin présidentiel.

De 110 sièges à... 1

Ces arrestations ont eu pour conséquence la mise en veilleuse du parti, selon l’un de ses dirigeants qui a requis l’anonymat : les réunions se limitent ainsi au bureau politique, qui gère uniquement les questions administratives, et le travail a été stoppé dans l’ensemble des gouvernorats. « Les militants ont peur d’agir, car si le président, tout ancien candidat à la présidentielle qu’il est, est incarcéré et maltraité en cellule, qu’en sera-t-il pour les membres ordinaires ? », explique notre source.

Alors qu’il bénéficiait de 110 sièges répartis sur le territoire, le parti n’en compte plus qu’un seul. La crainte des brutalités policières s’est renforcée après le putsch, d’autant que le parti avait rejeté les dispositions du 3 juillet 2013. « L’arrivée d’Al-Sissi au pouvoir a eu pour effet un grand nombre de démissions de membres du parti, relève cette même source, et certains ont tenu à faire notifier par écrit l’acceptation de leur démission de façon à pouvoir prouver que leurs relations avec le parti avaient pris fin ». Voilà qui montre à quel point la peur instaurée par les mesures sécuritaires après le coup d’État de 2013 est prégnante.

Nos deux sources affirment qu’il n’y a aucun contact entre leurs partis respectifs et le régime actuel. En 2014, Aboul Foutouh avait d’ailleurs décliné une invitation de la présidence, dans laquelle il voyait plus une opération de propagande qu’une volonté d’ouvrir un vrai dialogue social.

Le refus de collaborer avec les courants islamistes

Les partis eux-mêmes participent à ce tarissement de l’action militante par leurs clivages idéologiques et leur refus de s’entendre sur des positions communes. Il suffit de voir l’attitude du mouvement civil4 envers les islamistes. Le refus de collaborer avec des Frères musulmans considérés par les autorités comme un groupe terroriste est sans doute compréhensible, mais dans le contexte actuel de répression générale, on comprend moins cette réticence à l’égard de partis d’opposition légaux comme Al-Wassat, Construction et développement ou Pour une Égypte forte.

De leur côté, les Frères musulmans insistaient avant le décès de Mohamed Morsi sur la nécessité de son retour au pouvoir, en guise de solution à la crise. Ils adoptaient là une posture qui ne pouvait passer que comme provocatrice pour les forces laïques. Aucune des grandes formations politiques ne semble donc prête à faire des concessions pour parvenir à une position unie en vue de briser la polarisation et de préparer le terrain à l’émergence d’un front d’opposition.

Les partis plus modestes pourraient produire un discours plus équilibré, mais ils ne sont pas capables de briser l’étau de la polarisation. Le mouvement du 6 avril a par exemple présenté ses condoléances aux Frères pour la mort de Morsi, alors qu’il était en tête des formations ayant appelé à son renversement. On peut également observer l’avancée effectuée par l’une des composantes du mouvement islamiste — l’aile non reconnue par les hauts dirigeants des Frères musulmans — qui a publié une déclaration dans laquelle elle indique que le « Mouvement des Frères musulmans établit désormais une claire distinction entre l’action politique de manière générale et l’étroite compétition partisane pour le pouvoir ».

Une telle déclaration est de nature à embarrasser tous les acteurs. La composante la plus importante des Frères n’approuve pas cette inflexion, à savoir la distinction entre action politique générale et action partisane. Quant aux autres partis, ils se voient ainsi retirer l’argument selon lequel le parti des Frères musulmans est celui qui est le mieux préparé à prendre le pouvoir en cas de compétition, puisqu’il déclare justement se retirer de la course. Le pouvoir lui-même, qui utilise les Frères musulmans comme un épouvantail dans ses relations avec l’étranger, n’aurait plus cet alibi si le mouvement des Frères musulmans dans sa globalité adoptait cette position.

Selon deux sources du Mouvement civil démocratique5 ayant requis l’anonymat, c’est en grande partie en raison des menaces explicites du régime que certaines formations se tiennent à distance des partis d’obédience islamiste (Pour une Égypte forte, par exemple). Certains dirigeants au sein du Mouvement craignent en effet de s’exposer à une répression aussi dure que celle qui frappe les islamistes s’ils établissent des liens avec ces derniers. Le refus de collaborer est donc bien lié à la peur de la répression.

Ressasser les vieux conflits

Les élites sont restées marquées par des divergences idéologiques qui s’expriment dans certaines situations, comme la commémoration des événements de l’avenue Mohamed Mahmoud en novembre 2011 ou des manifestations du 30 juin 20136 — occasion de ressasser les conflits ayant accompagné ces événements douloureux.

Pour expliquer cet écart entre le courant laïc et les Frères musulmans, un dirigeant du Mouvement civil avance deux autres raisons : la perte de confiance mutuelle et la divergence d’objectifs. Car il existe selon lui une différence entre le fait d’aspirer à un État civil et celui d’aspirer au pouvoir, l’objectif des Frères musulmans étant de parvenir au pouvoir, comme le prouve la revendication longtemps mise en avant du retour de Morsi. Il estime ainsi qu’en privilégiant les intérêts de leur organisation — dont il souligne par ailleurs l’absence de toute évolution de la pensée politique —, les Frères font primer l’intérêt particulier sur l’intérêt général. Mais ce qui pose question ici, c’est que, par nature, les partis ont pour objectif d’accéder au pouvoir. Comment, sinon, mettre leurs idées en application ? Est-ce à dire que le parti des Frères musulmans ne devrait pas avoir cet objectif ?

Selon l’autre source, de nombreuses personnalités indépendantes faisant partie du Mouvement civil acceptent l’idée de s’allier avec les islamistes, mais ne peuvent le faire sans provoquer un retrait des partis politiques également membres qui aurait un impact considérable sur un mouvement dont ils sont le parapluie politique. Une version confirmée par la première source : le parti Pour une Égypte forte est en effet mieux accepté aujourd’hui, grâce à de multiples discussions. « Le rapprochement se fera, mais pas entre les directions actuelles des différents protagonistes », estime notre source, selon qui l’opposition vient davantage des plus âgés.

Les jeunes du Mouvement civil démocratique — et au-delà — diffèrent de leurs aînés sur deux points : d’une part, ils sont plus enclins à accepter les islamistes dans une alliance élargie ; d’autre part, ils sont plus réticents à intégrer des éléments favorables au régime. On en a eu une illustration lorsqu’ils ont refusé de s’allier avec le parti conservateur et l’Union pour la défense de la Constitution, qui comptaient tous deux parmi leurs dirigeants des membres du Parti national démocratique (PND) au pouvoir avant la révolution du 25 janvier 2011.

Des risques d’explosion

Tirant des leçons de la révolution de janvier 2011, le régime égyptien a tenté de colmater les brèches par lesquelles pourrait reprendre la contestation en optant pour une stratégie globale dans laquelle interviennent plusieurs appareils : sécuritaire, législatif, judiciaire, médiatique, social et économique. Il a donc entrepris de contenir les masses sous pression, en proie à des luttes sourdes sans le moindre exutoire, ce qui menace de faire exploser la situation à tout moment. Et si les choses s’aggravent, personne ne sera en état de maîtriser la rue.

Sur le plan sécuritaire, les solutions policières ont la préférence du régime. Celui-ci a ainsi procédé à des dizaines de milliers d’arrestations (60 000 selon certaines organisations des droits humains). Selon un communiqué du ministre de l’intérieur publié en mars 2018, 19 108 « terroristes » auraient été appréhendés en 4 ans.

Cette campagne n’a épargné aucune partie depuis juillet 2013 : ont été appréhendées de jeunes figures emblématiques ayant participé à la vague du 30 juin qui devait emporter le régime de Morsi, tels Ahmed Douma et Hazem Abdel- Azim, mais aussi d’anciens militaires dont le général et chef d’état-major Sami Annan et le colonel Ahmed Konsowa qui avaient tous deux annoncé leur candidature à la présidence, d’anciens magistrats comme le conseiller Mahmoud Khadiri, et d’anciens diplomates comme l’ex-ambassadeur Rifaa Tahtawi. Mais aussi des islamistes, des femmes et des jeunes filles : on a documenté des cas de familles entières qui ont été arrêtées, y compris les enfants, remis ensuite à des proches. La police a également incendié ou démoli les habitations de certaines personnes recherchées et torturé des détenus, parfois jusqu’à la mort.

L’assassinat ciblé comme méthode de répression

La méthode policière la plus récurrente a été l’assassinat ciblé. Selon un rapport de l’agence Reuters qui a étudié les communiqués du ministère de l’intérieur, ce département a annoncé la mort de 465 personnes en l’espace de trois ans et demi. Le document évoque de nombreux cas de citoyens dont le décès est intervenu, assurent leurs proches, alors qu’ils étaient détenus par les services de sécurité.

Sur le plan législatif, après le coup d’État militaire, le régime a adopté des lois relatives au contrôle strict de l’espace public : la loi sur les manifestations en 2013, la loi antiterroriste en 2015 et celle sur les associations civiles en 2017. La première, censée réglementer l’organisation des manifestations, est en réalité venue les restreindre. La législation est ainsi utilisée comme un instrument de répression des opposants.

Parallèlement, plusieurs lois ont été promulguées en vue de structurer le paysage politique conformément aux vœux du pouvoir :

➞ sur les élections législatives qui assure un Parlement acquis à sa cause ;
➞ la loi organisant l’information, qui donne à l’exécutif le dernier mot pour la constitution des conseils et des instances organisant le travail médiatique ;
➞ sur la nomination des chefs des organismes de contrôle, promulguée par Al-Sissi en l’absence du Parlement et donnant compétence au président de nommer et de révoquer les présidents de ces organes, ce que d’aucuns considèrent comme une atteinte à l’indépendance de ces organes.

Six juridictions ont été créées fin décembre 2013 pour instruire les affaires de « terrorisme », et leur nombre a été porté à neuf au cours de la nouvelle année judiciaire 2018-2019. Les tribunaux ont prononcé des centaines de condamnations à mort et, selon des défenseurs des droits humains, aucun critère de droit n’est respecté durant les audiences, les accusés comparaissant derrière une paroi de verre qui les empêche de communiquer clairement avec les juges et les avocats. Les interrogatoires s’accompagnent de sévices, et les juges prennent en considération des aveux arrachés sous la torture, rejetant les déclarations faites devant eux. Sans compter les verdicts sévères rendus dans la plupart des affaires.

Accusés d’être des mercenaires

Tous les moyens médiatiques ont été utilisés pour monter la rue contre les responsables politiques en général, et surtout contre les Frères musulmans lorsqu’ils étaient à l’Assemblée du peuple ou à la présidence. Les médias ont entrepris de déconsidérer les Frères auprès de la population en usant d’expressions péjoratives, les comparant à des moutons qui obéissent aveuglément, tandis que les militants des mouvements de jeunes sont qualifiés de « jeunes mercenaires », accusés de recevoir de l’étranger des fonds destinés à fomenter des troubles internes.

Sur le plan économique, le régime a mis sous séquestre les comptes de milliers de personnes, notamment des Frères musulmans et des membres du courant religieux islamiste en général, qu’ils soient activistes ou œuvrent simplement dans le domaine social ou caritatif. En 2018 a été publiée la loi n° 22 relative à « l’organisation des mesures de surveillance, de recensement, de gestion et de dépense des fonds des groupes terroristes et des terroristes ». L’État a alors changé de tactique, passant de la mise sous séquestre à la confiscation, tandis que les opposants au régime ont été licenciés en raison de leur appartenance politique.

En faisant intervenir simultanément tous ces appareils, le pouvoir a cherché à semer la panique au sein de la population, et particulièrement chez les militants politiques. Dans un contexte d’apparente stabilité du régime Al-Sissi, qui entame son second mandat avec une série d’amendements constitutionnels renforçant son autorité, ces procédés ont permis de réduire nettement les affrontements avec le régime par rapport à la période précédant le putsch.

Les responsables politiques comme la population sont littéralement hantés par cette stratégie globale du pouvoir qui, en dépit de son impact évident sur le pouvoir d’initiative populaire et des graves risques encourus par ceux qui tentent de s’y opposer, n’est pourtant pas ce qui retient la rue d’aller à l’affrontement.

L’élément déterminant reste l’absence d’alternative, et pas seulement à la tête du régime. Il manque une vision globale, cohérente et convaincante pour le peuple qui permette de passer du chaos politique, économique et législatif instauré par le régime à une stabilité dans tous ces domaines. Cette absence de vision et les antagonismes entre ses différentes composantes témoignent de la gravité de la crise que traverse l’opposition égyptienne.

1Composée de plusieurs partis et mouvements qui ont pour objectif de soutenir l’ancien président Mohamed Morsi et de dénoncer le coup d’État militaire.

2Le président et le vice-président du parti Al-Wassat ont été arrêtés juste après le putsch ainsi que, l’an dernier, le président et le vice-président du parti Pour une Égypte forte. Le régime a également agressé un groupe d’hommes politiques membres de la direction du Mouvement civil démocratique lors d’un rassemblement, blessant le président du Parti social-démocrate égyptien, qui avait été le premier chef du gouvernement après le renversement de Mohamed Morsi.

3Les partis en cours de formation sont ceux n’ayant pas rempli totalement les conditions exigées pour fonder un parti officiel reconnu par la loi : 5 000 membres fondateurs répartis sur au moins 10 gouvernorats.

4NDLT. Le terme « civil » en Égypte est, plus ou moins, l’équivalent de « laïc ».

5Composé d’un groupe d’hommes politiques et des partis suivants : Parti égyptien démocratique et social ; courant Al-Karama ; Al-Doustour ; Alliance populaire socialiste ; Réforme et développement ; Pain et liberté ; Égypte Libre.

6Les manifestations de masse qui ont préparé la prise de pouvoir par l’armée et le renversement de Morsi.

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