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La bataille d’Idlib repoussée, mais jusqu’à quand ?

Dans le « Grand Jeu » russo-turc · Si la bataille d’Idlib a été repoussée à plus tard, les présidents russe et turc se mettant d’accord dans la foulée sur la création d’une zone démilitarisée, cela est en partie dû aux difficultés militaires que représente un assaut sur la ville du nord-ouest syrien, dernier bastion de l’opposition armée. Mais cela tient aussi au grand marchandage dont le dossier syrien n’est qu’une composante.

3 mai 2017. — Rencontre entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan à Sotchi.
kremlin.ru

Dès le début septembre, les spécialistes russes de la politique de leur pays au Proche-Orient affichaient leurs doutes quant au lancement de l’opération de reprise d’Idlib, pourtant annoncée de toutes parts. « La rencontre tripartite de Téhéran du 7 septembre, avec la Turquie et l’Iran, n’a pas abouti. Il était clair dès lors qu’il n’y aurait probablement pas de sitôt de bataille d’Idlib. Elle est remise à plus tard, dans trois ou quatre mois, si toutefois elle a lieu. Il y aurait trop de réfugiés, une gigantesque crise humanitaire… La Russie ne veut pas avoir à gérer cela. Les Européens mettent une grosse pression sur ce sujet », expliquait il y a quelques semaines Nikolaï Kojanov, de l’université européenne de Saint-Pétersbourg. Quelques experts prétendent que même le ministère de la défense russe n’était pas enthousiaste à l’idée de lancer cette bataille, l’épreuve promettant d’être des plus risquées du fait qu’on compte plus de 60 000 combattants (de ceux que les diplomates à Moscou ne qualifient plus désormais de « terroristes » pour la majorité, mais d’« opposition armée ») et trois millions d’habitants dans la région.

En effet, renchérit le spécialiste des relations extérieures de la Russie Vladimir Frolov, « Idlib est porteur de grands enjeux, car derrière c’est de géopolitique globale dont il est question. Lorsque Angela Merkel est venue à Moscou cet été, elle a été très claire : le soutien de l’Allemagne à la reconstruction de la Syrie passe par une solution politique 1. Donc pas d’offensive inconsidérée sur Idlib, pas de bain de sang. Et elle et Vladimir Poutine ont parlé du gazoduc Nord Stream 2 dans la foulée. Poutine a promis de financer à 100 % le gazoduc au cas où Washington imposerait des sanctions aux entreprises européennes qui participeraient à sa construction. Merkel a aussi insisté pour que du gaz russe transite encore via l’Ukraine. Et ils ont également parlé Donbass, accords de Minsk ou politique ukrainienne. » Le Nord Stream 2, tube d’une capacité de 55 milliards de m³/an qui viendrait s’ajouter au Nord Stream 1 est un projet de toute première importance pour le Kremlin. Il représente une source de revenus élevés autant qu’une garantie de poids géopolitique exercée sur l’Allemagne et les Européens pour les décennies à venir.

Obliger l’Occident à négocier

Tout cela vient confirmer ce que nombre de nos contacts en Russie répètent depuis trois ans, voire craignent pour certains, à savoir que Moscou s’est impliqué dans le dossier syrien — et à des degrés divers dans d’autres pays de la région comme la Libye ou le Yémen — d’abord pour s’aboucher à nouveau avec l’Occident, États-Unis en tête, et ainsi se hisser à une place de choix sur la scène internationale. Ce qui fait dire à des voix critiques dans la communauté des « orientalistes » russes que le risque de ce genre d’intervention, quand bien même pour l’heure il a grandement contribué à faire baisser l’intensité du conflit, est de se terminer par des solutions sur le terrain qui n’en sont pas, dès lors que Moscou n’est pas venue en Syrie pour régler les problèmes des Syriens.

En un sens Poutine a réussi son coup. La position qu’occupe la Russie dans le conflit syrien oblige chacun — puissances régionales et extérieures à la région — à entrer en négociation avec elle. Tel Paris qui, comme l’expliquait récemment un diplomate français, « essaie de revenir dans le jeu au Proche-Orient avec des toutes petites cartes en main, des sept et des huit », et a donc accepté cet été de fournir de l’aide humanitaire en Syrie (délivrée par les Russes) en échange d’une invitation à des négociations sur « l’avenir de la Syrie ». « Ce n’est sans doute pas grand-chose, c’est vague, mais c’est déjà quelque chose, tant il est crucial que la France revienne dans le jeu et dise son mot sur ce que doit devenir la région », relève ce diplomate.

Prudence des « parrains »

« Derrière Idlib, c’est la possibilité d’un accord politique général qui est en jeu, souligne Frolov. Autrement dit, c’est l’image de la Russie comme faiseur de paix, comme État responsable méritant sa place parmi les grands décideurs de ce monde qui se joue aussi à Idlib. C’est là que la relation russo-turque joue un rôle clé dans cet épisode du « Grand Jeu » géostratégique actuel. « Poutine et Erdoğan ont réussi à se mettre d’accord sur plusieurs points difficiles pour stabiliser Idlib lors de leur rencontre de Sotchi, le 17 septembre. Il a fallu encore discuter, chaque partie ayant tenté de modifier le texte en faveur de ses intérêts. Les Turcs ont dû accepter que seuls les rebelles devaient retirer leurs armes lourdes. Ils ont probablement accepté afin de bloquer d’autres amendements demandés par Moscou, comme le déploiement de patrouilles russes dans cette zone. Ankara veut créer une sorte de protectorat sur Idlib comme elle l’a fait au nord d’Alep après les opérations Bouclier de l’Euphrate et Rameau d’olivier. Moscou privilégie une vision unitaire de l’État syrien », relève Kirill Semenov, directeur du Centre de recherche sur l’islam de l’Institut du développement de l’innovation, à Moscou.

Nous sommes probablement encore loin d’un accord entre les « parrains » des parties au conflit, à savoir la Russie, la Turquie et l’Iran. Ce dernier non plus n’a pas souhaité se lancer dans la bataille d’Idlib, Téhéran jugeant apparemment l’opération trop lourde et finalement pas si cruciale que cela pour elle. Un soulagement pour Moscou. « Les Russes ne contrôlent certainement pas Bachar Al-Assad, les Iraniens ont sur lui et son entourage beaucoup plus d’influence », note Vladimir Frolov. N’oublions pas l’Occident qui, quoique hors jeu devra être associé à la solution. « Nous en sommes loin », soupire-t-on à Moscou, la politique américaine au Proche-Orient étant devenue totalement illisible.

L’obsessionnelle « question kurde »

De son côté, la Turquie est obsédée par la question kurde ; c’est le cœur de ses préoccupations en Syrie. Et c’est le cœur de ses préoccupations à Idlib, plusieurs zones de peuplement kurdes se trouvant dans la région. Ankara veut écarter de ses frontières les combattants kurdes, lesquels sont soutenus par les États-Unis. « Pour la Russie, les liens avec la Turquie doivent être regardés à trois niveaux. D’abord au niveau bilatéral, notamment parce que la relation commerciale est importante pour Moscou, qu’il s’agisse de tourisme, de gaz, de construction, de biens de consommation courante, de produits agricoles… Ensuite, il y a le rôle régional de la Russie, qui peut servir de médiatrice entre la Turquie et l’Iran par exemple. Troisièmement enfin, au niveau international », analyse Amour Gadjiev, spécialiste de la Turquie à l’Institut des études orientales de Moscou. La question kurde a joué un rôle central dans l’éloignement entre Ankara et ses partenaires occidentaux, affectant du coup l’équilibre sécuritaire global. Rien de moins. Ce dont témoigne entre autres l’achat récent de missiles de défense russes S-400 par la Turquie, qui devient du coup le premier membre de l’OTAN à s’équiper en matériel militaire auprès de Moscou.

En attendant la solution politique

Les 10 et 15 octobre faisaient figure de test pour la relation russo-turque. En effet, selon l’accord de Sotchi du 17 septembre, le retrait des armes lourdes des rebelles devait être achevé dans la zone de désescalade dans un premier temps. Cinq jours plus tard, les groupes considérés par les deux parties comme « terroristes » devaient alors évacuer la « zone démilitarisée ». Recep Tayyip Erdoğan s’était engagé auprès de son homologue russe à convaincre sur le terrain les groupes soutenus par Ankara à respecter les engagements pris sur les bords de la mer Noire. « Certes, le 15 au soir, aucun mouvement des forces du Hayat Tahrir Al-Cham2 n’a été observé. Mais ils avaient fait une déclaration la veille qui visait, semble-t-il, à gagner du temps, signe qu’ils sont dans une logique de discussion. Ce qui veut probablement dire déjà pour Poutine qu’Erdoğan a fait ce qu’il a pu pour remplir les termes du contrat », pense Kirill Semenov. La Turquie et la Russie ont donné un délai supplémentaire aux djihadistes, estimant que l’accord de Sotchi restait en vigueur malgré l’expiration le 15 octobre de sa principale date butoir.

Sont-ce les troupes de Damas qui iront les déloger ? Bachar Al-Assad en rêve, pour se parer des lauriers de la victoire — même s’il n’a remporté que la dernière bataille — et réaliser son objectif d’une Syrie pleinement sous le contrôle de Damas, fut-elle un désert humain. Ou bien sont-ce les Turcs et le Front national de libération, opposition proche d’Ankara, qui s’en chargeront ? « La façon dont Erdoğan contribuera à régler cette délicate question pèsera sur la relation future avec la Russie. Ankara va miser sur Idlib jusqu’à ce qu’une décision politique soit prise quant au futur de la Syrie, laquelle devra tenir compte de ses intérêts. En d’autres termes, cela peut durer très longtemps et c’est ce qui pourrait faire qu’Idlib devienne un vrai protectorat turc », précise Semenov. L’enjeu est tel pour la Turquie qu’elle a fourni des armes aux combattants d’Idlib avant d’envoyer ses propres forces pour dissuader quiconque d’intervenir. « C’est évidemment très tendu, mais Russes comme Turcs ont manifestement le désir de trouver une solution politique en Syrie autant que de ne pas se fâcher, puisqu’ils ont besoin les uns des autres pour des raisons de haute géopolitique », acquiesce Amour Gadjiev.

1Posant entre autres la question du sort de Bachar Al-Assad.

2Organisation de Libération du Levant, le plus important groupe rebelle du gouvernorat d’Idlib jusqu’en début d’année, classé « terroriste » par la Turquie le 31 août dernier.

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