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La guerre perdue du pouvoir égyptien dans le Sinaï

Depuis huit ans, les forces égyptiennes combattent au Sinaï, sans grand succès, ce qui est à la fois une insurrection islamiste et une révolte tribale bédouine contre l’État central. L’Égypte, après avoir échoué à sortir les Bédouins de la misère économique et sociale, semble désormais privilégier une alliance avec certaines tribus, sans pour autant réussir à contenir la guérilla.

26 juillet 2018. — Des policiers égyptiens dans un checkpoint sur une route menant à Al-Arish, capitale du Nord-Sinaï
Khaled Desouki/AFP

Dans la dernière saison de la série d’espionnage « Le Bureau des légendes », le cheikh des Tarabin, une grande tribu du Sinaï, est approché par la DGSE. Il accepte de coopérer avec les services secrets français et, en échange de renseignements sur les islamistes, demande un soutien militaire et du travail pour les jeunes de sa tribu. Le cheikh évoque les maux qui frappent la jeunesse du Sinaï : drogue, délinquance, chômage, islamisme. Son fils n’y fait pas exception. Désœuvré, il collabore avec l’État islamique et finit par organiser un attentat dans un hôtel du Caire. Cette intrigue résume à gros traits les enjeux dans la péninsule : jeux troubles des tribus, jeunesse islamisée, intérêts des services de renseignement…

Aux marches de l’Afrique et de l’Asie, point de passage et zone tampon, ce territoire stratégique voit son statut marqué par les différents pouvoirs qui l’ont administré — empire ottoman, administration anglo-égyptienne, occupation israélienne et retour sous le giron égyptien en 1982. C’est surtout l’occupation israélienne qui forge les représentations de la zone dans les mentalités. Le Sinaï incarne un rempart contre « l’envahisseur sioniste », la patrie retrouvée. Paradoxalement, cette terre résistante et très pauvre est délaissée par le pouvoir central. Les autorités du Caire se représentent aussi le Sinaï comme un territoire de Bédouins arriérés, des rebelles toujours à même de pactiser avec l’étranger et d’être une « cinquième colonne » pour l’unité du pays. De leur côté, les Bédouins perçoivent l’État égyptien comme une énième puissante occupante (ihtilal masri).

La péninsule du Sinaï est faite de déserts, de montages arides et de vallées encaissées. Des villes sur la côte, un espace où les tribus sont maîtresses en son cœur : bref, un terrain parfait pour mener une guérilla. Relativement en paix depuis le traité de réconciliation entre les Tiyaha et les Tarabin en 1889 qui délimite le territoire des tribus et répartit les routes de commerce, la péninsule, refusant de se soumettre au joug d’un État central jugé illégitime, s’est soulevée en 2011. Cette insurrection tribale somme toute classique s’est rapidement muée en guérilla lorsque les groupes criminels et terroristes transnationaux s’y sont implantés.

Transformé en zone hors-la-loi où l’État est défaillant, un Sinaï instable met en danger la région toute entière. Au nom de la lutte contre l’islamisme, l’Égypte s’est engagée militairement au Sinaï depuis 2012 pour y rétablir la paix et y faire régner l’ordre. Ces objectifs ne sont pas prêts d’être acquis alors que les opérations militaires se poursuivent : l’armée ne parvient pas à se rallier les tribus et la population locale.

Le cercle vicieux du non-droit et de la violence

Le Nord-Sinaï, un des gouvernorats les plus pauvres du pays, a subi de plein fouet les politiques de libéralisation du pays sous la présidence de Hosni Moubarak. L’État, ne reconnaissant pas la propriété commune ou tribale, dépossède les Bédouins d’une partie de leurs terres et les transforme en stations touristiques au sud et en zones industrielles au nord. Quelles alternatives leur reste-il alors ? Au sud, ils parviennent à récolter quelques miettes de la manne touristique. Au nord, la situation est plus difficile : plus de la moitié de la population est au chômage. Les emplois créés sont pris par des Égyptiens venus de la vallée du Nil, des ouvriers soudanais ou chinois. En outre, les Bédouins n’ont pas le droit de rejoindre les rangs de l’armée, de la police ou d’un autre service public.

Face à cette marginalisation économique et sociale, les Bédouins ont eu recours à la contrebande, surtout à partir de 2007, début du siège israélien de Gaza. Par les tunnels, ils font passer tout ce dont on besoin les Palestiniens (nourriture, ciment, voitures, biens électro-ménagers). Ils retirent de ce commerce entre 500 millions et 2 milliards de dollars (entre 450 millions et 1,8 milliard d’euros) par an et des milliers d’emplois. Aussi cette contrebande est-elle devenue tout aussi vitale à la survie des Bédouins qu’à celle des Gazaouis.

À ce commerce viennent s’ajouter des trafics illégaux menés principalement par les islamistes. La péninsule est un espace de transit pour les armes libyennes ou iraniennes et le lieu d’un trafic ignoble, celui de migrants érythréens et soudanais qui cherchent à fuir leur pays déchiré par la guerre. Ils sont kidnappés et libérés contre rançon (30 000 dollars, soit 27 000 euros par personne). Si les trafiquants n’obtiennent pas de rançon, ils les transforment en esclaves ou vendent leurs organes. Les affaires de prise d’otages leur auraient rapporté 600 millions de dollars (540 millions d’euros) entre 2009 et 20131.

Le niveau de participation des Bédouins à ces trafics criminels dont ils sont peu coutumiers demeure une question en suspens. Quoiqu’il en soit, cette dépendance vis-à-vis des trafics les rend peu à même de coopérer avec l’État… et les discrédite aux yeux du public égyptien.

Insurrection tribale et guérilla islamiste

La révolution de la place Tahrir en janvier 2011 marque un tournant et crée un vide sécuritaire. Les Bédouins en profitent pour renégocier le contrat social, c’est-à-dire demander plus d’autonomie politique et économique. Ils ne sont pas seuls. Le mouvement est mené en sous-main par des clercs salafistes dissidents qui prêchent la révolte contre l’Égypte et Israël. Les groupes radicaux locaux ou transnationaux se retrouvent sur ce terrain sans loi et prospèrent : Al-Qaida au Sinaï, Tawhid wal Jihad (Monothéisme et Jihad), Harakat Hasm (Mouvement de la décision) ou encore Takfir wal Hijra (Excommunication et exil), issu d’une branche radicale des Frères musulmans.

Le groupe le plus actif est Ansar Beit al-Maqdis (Les Partisans de Jérusalem), et annonce ses objectifs : libérer Jérusalem et mener un djihad contre les troupes égyptiennes, « gardiennes des juifs » et « soldats du Pharaon Sissi ». En novembre 2014, il devient Wilayat Sinaï (Province du Sinaï) en prêtant allégeance à l’organisation de l’État islamique (OEI) dont il adopte les méthodes : clientélisme et manipulation des rivalités locales.

Bédouins et islamistes se découvrent des intérêts communs, notamment dans le domaine économique. Opportunistes, les tribus contrôlent les routes de contrebande, organisent le commerce avec Gaza et offrent refuge aux islamistes qui maintiennent un état de non-droit favorable à leurs affaires, fournissent des armes si besoin et partagent les gains financiers. Pour s’allier la société bédouine, les djihadistes jouent sur le sentiment d’injustice des Bédouins et leur volonté de vengeance vis-à-vis du pouvoir égyptien. Si cela ne suffit pas, ils rémunèrent leur soutien ou emploient des moyens plus brutaux afin de les affilier par la terreur. Ce n’est cependant qu’une alliance de circonstances pour les groupes islamistes. Ceux-ci en effet méprisent les structures tribales de commandement et les associent à la Jahiliyya (le temps de l’ignorance précédant l’islam).

Si le Sinaï n’échappe pas à la dynamique d’islamisation qui souffle sur le monde arabo-musulman depuis trois décennies, il conserve toutefois de fortes communautés soufies. Les Bédouins sont influencés par la confrontation régulière avec l’idéologie islamiste et les prêcheurs salafistes. Pauvres et sans perspectives d’emploi, ce sont surtout les jeunes qui sont séduits par l’islam radical. En effet, cette idéologie égalitariste défie la structure patrilinéaire de la société bédouine, ce qui la rend attirante pour les Bédouins sans pouvoir au sein de la tribu. Le discrédit jeté sur les chefs de tribus nommés par l’État pour mieux les contrôler achève d’affaiblir cette structure tribale. Une partie des Bédouins oublie le soufisme et s’islamise et la frontière se brouille alors entre tribus et groupes djihadistes.

L’échec des campagnes militaires successives

L’afflux d’armes libyennes dans le Sinaï après la chute de Mouammar Kadhafi, les prisonniers évadés dans la nature en 2011 et la montée de l’islamisme forment un cocktail explosif qui déstabilise la péninsule et nourrit l’insurrection. Après une trêve sous la présidence de Mohamed Morsi en 2012-2013 motivée par une politique plus clémente du pouvoir (projets de développement, nouveaux droits de propriété, dialogue avec les groupes armés), les attaques reprennent de plus belle. D’abord basiques (attentats-suicides, bombes artisanales, raids sur les gazoducs), elles deviennent plus sophistiquées lorsque les djihadistes se procurent des missiles sol-air de fabrication russe provenant de Libye et acquièrent la capacité de frapper des cibles aériennes. En 2015, Wilayat Sinaï utilise un missile anti-tank contre un vaisseau égyptien sur la côte.

Les forces armées ne sont pas les seules visées. En janvier 2017, Wilayat Sinaï met en ligne une vidéo de propagande promettant de faire « des infidèles et apostats d’Égypte et d’ailleurs » sa nouvelle cible. De multiples attentats dans les églises du Caire, d’Alexandrie et du delta, suivent. Après des menaces, des prises d’otages et des exécutions à domicile pour l’exemple, tous les coptes d’Al-Arish, la grande ville du Nord-Sinaï, ont fui en 2017. Les musulmans ne sont pas épargnés : ils sont soumis à la loi islamique et empêchés de pratiquer leurs rites soufis. En 2017, une attaque contre une mosquée soufie un vendredi à Bir al-Abd, au nord de la péninsule, a fait plus de 300 morts.

Face à cette insurrection, l’armée lance sa « guerre contre le terrorisme » : Morsi évincé, les Frères musulmans interdits, le pouvoir de Sissi combat l’islamisme sur tous les fronts. Une série égyptienne du ramadan, El Ikhtiyâr (Le Choix), exalte l’armée égyptienne et met dans le même sac les islamistes arrivés au pouvoir par les urnes en 2012 et les djihadistes de l’OEI au Sinaï. Depuis 2012, l’Égypte enchaîne les campagnes militaires au Sinaï. Elle lance l’opération Aigle, établit en 2015 une zone-tampon avec la bande de Gaza — une alternative low cost à une intervention directe — pour couper les vivres à la rébellion, déclenche la même année l’opération « Droit du martyr » avec l’appui aérien officieux d’Israël, puis en 2018 l’opération Sinaï. Les méthodes sont tout droit importées d’Israël : instauration d’un couvre-feu, quadrillage de checkpoints, perquisitions à tout-va, destruction des maisons des « terroristes » ou de leurs complices, incendie des villages suspects… Ces punitions collectives provoquent l’inverse des effets escomptés. L’armée, par sa violence, s’aliène les habitants et les Bédouins qui prennent alors le parti des groupes armés.

En vérité, l’armée utilise une doctrine dépassée et des méthodes conventionnelles inefficaces face à une insurrection. Elle ne parvient pas à prendre le dessus dans une région qu’elle connaît mal, à la différence de combattants islamistes qui ont l’avantage de la maîtrise du terrain et du soutien passif des populations qui considèrent l’armée nationale comme une armée d’occupation : la recette parfaite pour réussir une guérilla comme l’évoquait déjà Lawrence d’Arabie dans Les Sept piliers de la sagesse où il raconte, à sa manière, la Révolte arabe de 1917.

Une alliance entre l’armée et deux tribus

L’attaque contre la mosquée soufie de Bir Al-Abd fait l’effet d’un électrochoc aux tribus. Certaines l’ont pris comme un affront. En 2015, Wilayat Sinaï exécute un cheikh de la puissante tribu des Tarabin. Celle-ci riposte par une déclaration de guerre : « Nous prendrons notre revanche et nous ne serons pas en paix tant que nous n’aurons pas vengé ceux dont les maisons ou les femmes ont été détruites ; nous les aurons, vivants ou morts ». Les Bédouins ont observé le destin tragique des tribus en Irak et en Syrie, victimes des divisions orchestrées par l’OEI qui a manipulé et placé en position dominante les tribus faibles et exclues pour mieux surveiller celles qui sont grandes et puissantes.

C’est pourquoi, en 2017, les Tarabin et les Suwarka, deux puissantes tribus du Nord-Sinaï, ont annoncé leur engagement aux côtés de l’armée et ont appelé les jeunes à abandonner les islamistes. Concrètement, elles proposent un soutien logistique à l’armée et des renseignements. En échange, elles ont demandé qu’on les traite avec respect, que leurs prisonniers soient libérés et que l’État n’interfère plus dans la nomination des chefs de tribus. Les Tarabin paient cher ce combat contre les islamistes. Depuis, Wilayat Sinaï a détruit la maison du cheikh à l’origine de la déclaration, Ibrahim Al-Arjani, et enlevé ou tué chaque mois des membres de la tribu (500 dont 200 par décapitation depuis 2017).

En attendant, les affrontements ne semblent pas prêts de s’arrêter. Les islamistes se sont renforcés au cours des années de guérilla. Au début du mois de mai 2020, Wilayat Sinaï a revendiqué l’attaque d’un véhicule, causant la mort de dix militaires à Bir Al-Abd ; les forces de sécurité égyptiennes ont riposté et tué 18 djihadistes. C’est la preuve qu’un traitement sécuritaire de l’insurrection ne suffit pas. Il faudrait traiter les causes de la révolte, à savoir la marginalisation économique, sociale et culturelle subie par les Bédouins, et mener une véritable politique tribale locale. En effet, cette première alliance entre l’État et les tribus reste fragile. Elle ne concerne que quelques tribus, elles-mêmes divisées en leur sein. Les jeunes suivent davantage les ordres des prêcheurs salafistes que ceux des cheikhs tribaux. Les chefs des grandes tribus suivent leur propre agenda : la restauration de leur autorité amoindrie.

Sans véritable politique tribale, l’Égypte pourrait voir cette région échapper à son contrôle. Il serait alors à craindre que les rivalités entre le pouvoir égyptien et les islamistes ne polarisent la région et que le Sinaï ne devienne un nouveau terrain d’affrontements par groupes interposés entre les puissances régionales, étant donné l’emplacement stratégique de la péninsule pour le commerce, le trafic maritime et l’exportation d’hydrocarbures.

1Baptiste de Cazenove, « Sinaï, le désert des tortures », Libération, 2014.

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