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La neutralité d’Oman sous pression

Entre l’Iran et l’Arabie saoudite

Le sultanat d’Oman a toujours été soucieux de maintenir l’équilibre dans ses relations avec l’Arabie saoudite et l’Iran, ce qui lui a permis de jouer un rôle utile de médiateur dans les disputes régionales. La montée des tensions, notamment à la suite du retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, pourrait cependant avoir raison de son indépendance, d’autant que le sultanat doit faire face à ses propres difficultés sur le plan domestique.

« La confrontation n’est dans l’intérêt d’aucune partie », a déclaré le 8 mai 2018 le ministère des affaires étrangères omanais, dans un communiqué réagissant à l’annonce du président Donald Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien. Le sultanat avait joué un rôle clé dans la signature de cet accord historique en accueillant sur son territoire les négociations secrètes entre les États-Unis et l’Iran. Pris en étau par la rivalité entre l’Iran et les puissances sunnites du Golfe, avec lesquels il a tant bien que mal tenté de maintenir l’équilibre, il espérait que l’accord permettrait de désamorcer la montée en puissance des tensions dans la région. En vain. Le retrait américain coupe court à ces espoirs de médiation et place Oman au cœur de l’escalade.

Un rôle d’intermédiaire avec l’Iran

Neutralité et médiation sont des constantes de la politique étrangère omanaise. Depuis son arrivée au pouvoir en 1970, le sultan Qabous cherche à promouvoir l’apaisement entre les pays de la région. Une politique qui découle de l’histoire et du positionnement géographique bien spécifiques au sultanat. Sa petite superficie et son emplacement sur la rive du détroit d’Hormuz, où transite près de 40 % du trafic maritime mondial d’hydrocarbures, à quelques kilomètres seulement des côtes iraniennes, en font un pays particulièrement sensible aux tensions régionales et aux velléités hégémoniques de ses puissants voisins.

Depuis la création du Conseil de coopération du Golfe (CCG) en 1981, Oman a toujours mis en garde ses alliés contre le risque que l’organisation devienne une coalition anti-iranienne. Craignant une emprise trop forte de l’Arabie saoudite, le sultanat a cherché à garder certaines distances avec le CCG, exprimant notamment des réserves sur la mise en place d’une union et d’une monnaie commune.

Dans sa politique étrangère, le sultanat s’est plusieurs fois démarqué de ses voisins en maintenant une position très indépendante. Il est par exemple le seul pays du Golfe à avoir maintenu des relations diplomatiques avec la Syrie de Bachar Al-Assad après les printemps arabes, et le seul à avoir refusé de rejoindre la coalition arabe au Yémen, menée par l’Arabie saoudite. Enfin, il ne s’est pas aligné sur la politique de boycott du Qatar, avec qui au contraire il a développé ses relations commerciales.

Mais c’est sur l’Iran que la politique étrangère d’Oman diffère le plus de celle de ses alliés du Golfe. Les deux pays bénéficient en effet d’une relation privilégiée depuis que le chah a aidé le sultan à réprimer la révolution du Dhofar dans les années 1970. Leurs liens n’ont fait ensuite que se renforcer. Téhéran et Mascate organisent régulièrement des exercices militaires communs dans le détroit d’Hormuz depuis 2014, et ont signé de nombreux accords de coopération dans les domaines économique et énergétique. Cette relation particulière a permis à Oman de jouer un rôle clé d’intermédiaire entre l’Iran et les pays arabes de la région, notamment lors de la guerre Iran-Iraq, puis surtout lors des négociations secrètes entre Téhéran et Washington qui menèrent à la signature de l’accord sur le nucléaire le 14 juillet 2015. Oman a aussi accueilli la tenue de plusieurs négociations secrètes dans les conflits en Syrie et au Yémen.

Les ambitions des Émirats arabes unis

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) ne perçoivent pas d’un très bon œil les relations très cordiales qu’Oman entretient avec l’Iran et le Qatar. Ils considèrent en effet que Mascate ne prend pas suffisamment en compte leurs préoccupations sécuritaires, et l’accusent notamment de laisser transiter sur son territoire les armes que l’Iran fournirait aux houthistes dans le conflit yéménite.

L’Arabie saoudite et les EAU ont récemment augmenté les pressions politiques et économiques sur le sultanat pour le contraindre à rentrer dans le rang. La décision du roi Salman en décembre 2016 de ne pas se rendre à Oman lors du sommet du CCG témoigne du froid qui s’est installé entre les deux pays. Certains à Oman mentionnent par ailleurs des pressions économiques sous la forme de délais dans la conclusion de certains accords, ou de nouvelles contraintes dans le commerce transfrontalier. Les Émirats auraient notamment tout fait pour ralentir la construction du chemin de fer reliant Oman au reste des pays du CCG, non sans conséquences économiques pour les entreprises omanaises.

De même, les Omanais perçoivent avec beaucoup d’inquiétude les ambitions régionales des Émirats, surnommés la « petite Sparte », dont la présence accrue dans toute la région augmente leur sentiment d’encerclement. Les troupes émiriennes ont en effet beaucoup progressé au Yémen, dans la région de Mahrah, frontalière avec Oman, et le long des ports du Sud tels que Al-Mokha, Aden, Mukalla et Socotra. Les EAU ont aussi projeté leur présence jusque sur les côtes de la Corne de l’Afrique et dans l’océan Indien. Leurs investissements accrus à Oman même, dans la région frontalière de Batinah et la péninsule de Musandam, font craindre aux Omanais un risque de mainmise économique et politique.

Se tourner vers la Chine et l’Inde ?

Face à cette montée en puissance des EAU dans la région, Oman cherche à mieux tirer parti de sa position stratégique pour assurer son indépendance économique. En effet, le golfe Persique est devenu depuis plusieurs années le lieu d’une compétition accrue pour le contrôle des routes commerciales qui relient l’Asie à l’Europe. La Chine a fait de nombreux ports de la région les points relais de son projet de Route de la Soie. Elle investit massivement depuis plusieurs années dans le développement de Dubai, Gwadar au Pakistan, Chandahar en Iran, mais aussi Duqum et Sohar à Oman. Cette stratégie lui permet du même coup de sécuriser son accès aux hydrocarbures dont elle dépend lourdement — la Chine est en effet le premier acheteur de pétrole et de gaz dans la région. De son côté, l’Inde cherche aussi à affirmer sa présence. Sur cette carte, Oman a le potentiel pour occuper une place stratégique. Ses ports de Sohar et Duqum pourraient notamment permettre de contourner le très sensible détroit d’Hormuz et d’accéder directement à la péninsule Arabique.

Les investissements chinois massifs dans la zone industrielle sino-omanaise du port de Duqum sont un signe que le potentiel d’Oman n’a pas échappé à la Chine. De même, quelques jours seulement après l’annonce du président Donald Trump à propos de l’accord sur le nucléaire, le ministre des affaires étrangères omanais Youssouf Ben Alawi Ben Abdallah a rencontré son homologue à Pékin, réaffirmant la coopération politique et économique entre les deux pays.

Toutefois, les ports omanais sont encore loin de pouvoir concurrencer les installations émiriennes de Jebel Ali et Khalifa port. Mais surtout, Oman se montre de plus en plus fragile économiquement et politiquement. Le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien pourrait remettre en question ses projets de développer des relations commerciales avec l’Iran. Le projet d’oléoduc reliant l’Inde à Oman via l’Iran pourrait aussi se trouver remis en cause. À cela s’ajoutent les effets de la baisse des prix du pétrole sur la stabilité interne d’Oman, alors que les revenus du gouvernement reposent à 80 % sur les hydrocarbures. Avec un taux de chômage des jeunes à 49 %, et un déficit budgétaire de 21 %, les risques de tensions sociales à Oman sont exacerbés.

Le sultan Qabous avait jusqu’à présent usé de sa popularité pour désamorcer tout début de protestation, mais sa maladie et l’absence d’héritier légitime laissent en suspens de nombreuses questions sur l’avenir du sultanat.

Ces difficultés économiques vont rendre Oman de plus en plus dépendant aux investissements de ses puissants voisins, et par conséquent, plus vulnérable aux pressions extérieures. Jusqu’à présent, le sultanat a été très réticent à accepter des financements de pays de la région, par peur que cela ne réduise son indépendance politique. Il a toutefois accepté, en janvier 2018, 210 millions de dollars (180 millions d’euros) de la part de l’Arabie saoudite pour développer le port de Duqum, dans ce qui semble être une entorse à ce principe.

Alors que l’Europe s’emploie à sauver ce qu’il reste de l’accord sur le nucléaire iranien, elle ne devrait pas oublier de soutenir ceux qui pourraient être ses alliés naturels dans la région. Aider Oman à maintenir une politique étrangère équilibrée et indépendante, notamment via des investissements et des partenariats économiques accrus, est crucial pour les intérêts européens.