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La politique marocaine de lutte contre le terrorisme et ses angles morts

Le Maroc semble mener l’une des politiques antiterroristes les plus efficaces du monde arabe, à l’aide d’une vaste coopération internationale et, selon les autorités, en mettant en œuvre une politique passive de lutte contre l’extrémisme. Il existe pourtant un risque de déstabilisation, lié à un ensemble de facteurs sociaux et régionaux.

Siège du Bureau central d’investigation judiciaire (BCIJ) à Salé, notamment chargé de la lutte contre le terrorisme.
Maghreb 777/Wikipedia

Les observateurs ne cessent de classer le Maroc comme l’un des havres préservés du terrorisme au Proche-Orient et en Afrique du Nord. L’un des pays les plus sûrs de la région après Oman, selon The Global Terrorism Index. Cependant, le récent assassinat de touristes scandinaves par des terroristes ou l’arrestation de cellules de l’organisation de l’État islamique (OEI) au début de cette année jettent le doute sur ce statut, et révèlent des problèmes de sécurité sous-jacents.

L’OEI, menace à domicile

Alors que le royaume devient un pionnier de la lutte contre la cybercriminalité dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (Middle East and North Africa, MENA), son système de sécurité est en butte à des défis plus traditionnels.

Le Maroc a été le premier pays du Maghreb à se joindre à la coalition contre l’OEI menée par les États-Unis. Maintenant, il risque de faire face aux conséquences directes de la victoire. En 2019, Al-Ahdath Al-Maghribia décrit le retour des combattants marocains des fronts de la Syrie et de l’Irak comme étant la plus grande menace de l’année. En effet, on estime qu’entre 1 500 et 2 500 jeunes Marocains se sont engagés dans le combat djihadiste de l’ancien « État islamique en Irak et au Levant ». C’est le plus grand nombre de Marocains partis combattre à l’étranger depuis le début de la guerre en Afghanistan en 1980.

Aujourd’hui, les services de sécurité marocains craignent que les rapatriés ne se livrent à des actions « à la maison » ; dans ces circonstances, il est très probable que l’on constate une propagation de l’idéologie extrémiste et des attaques de « loups solitaires ».

Même si L’OEI n’a pas encore perpétré d’attentat au Maroc, il a déjà trouvé un soutien à l’intérieur du pays. Pour comprendre l’évolution de la situation, entre 2015 et 2016, la police a arrêté environ 550 terroristes présumés qui avaient formé 40 cellules. En 2017, plus de 60 % des cellules extrémistes existantes sur le territoire du pays avaient des liens directs et des communications avec le « siège » de l’OEI en Syrie, qui a envoyé au Maroc des instructions et même des conseillers.

Ce qui est intéressant ici, c’est la base sociale de l’organisation. D’une part, la majorité des cellules affiliées à l’OEI sont situées dans le nord, près de Tanger, ville des irrédentistes berbères du mouvement pour l’indépendance du Rif, qui luttent pour leur propre État depuis la fin de la colonisation. N’ayant pas été entendus par le gouvernement lors des manifestations du mouvement Hirak en 2016-2017, les Rifains commencent à s’appuyer sur des forces plus attentives à leur sort, au moment où 450 militants ont été condamnés après la dernière manifestation1.

D’autre part, le recrutement de l’OEI révèle un problème spécifique : l’échec de la politique de soutien aux femmes. Malgré des mesures progressistes, les femmes ne sont pas bien traitées par l’État : le Maroc est le 141e pays sur 149 pour l’écart entre les sexes2. En outre, 55,3 % de la population rurale féminine se considère comme pauvre3. Cette insécurité sociale ouvre un espace à la radicalisation. Résultat, la police marocaine a identifié des cellules de l’OEI entièrement féminines, comme ce fut le cas en 2016. Dans les pays traditionalistes à majorité musulmane, la population féminine joue un rôle important dans la stabilité sociale. Comme le dit Fatima Nezza, une mourchidate (prédicatrice) marocaine : « Si vous éduquez un homme, vous éduquez une personne. Si vous éduquez une femme, vous éduquez une communauté entière ».

Menaces aux frontières

Une autre menace pour le Maroc, c’est la faiblesse de l’architecture de sécurité régionale. Un pôle d’instabilité existe à proximité immédiate du Maroc (même si certains diront qu’il est à l’intérieur) avec le problème du Sahara occidental. Les réfugiés sahraouis mènent depuis des décennies une lutte désespérée pour leur indépendance (sans parler de leurs conditions de vie). L’absence de nouvelles idées et la réserve de combattants créent un environnement parfait pour l’activité de l’OEI. De plus, les membres du Front Polisario qui ont déjà adhéré à l’organisation terroriste sont sûrement enthousiasmés par les techniques et les ressources en armes de l’OEI.

Un autre pôle d’instabilité se trouve en Libye. On sait que L’OEI s’est implanté dans les régions pétrolières de ce pays, profitant de la faiblesse du pouvoir politique. En cas d’échec des prochaines élections, la Libye risque de basculer de nouveau dans une guerre civile qui ouvrirait un espace à Al-Qaida et à l’OEI en particulier. Compte tenu de la porosité de sa frontière avec l’Algérie, le Maroc pourrait recevoir un afflux de combattants libyens.

À propos de la « guerre froide » du Maghreb, les relations entre Alger et Rabat offrent aux terroristes des routes de contrebande beaucoup plus importantes que les autorités veulent bien l’admettre, par exemple pour les flux illégaux de Rivotril (une amphétamine, NDT). En conséquence, Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) recrute de nouveaux passeurs, ce qui lui permet de poursuivre la lutte contre la France au Sahel, par exemple.

La lutte inefficace contre la pauvreté

Analysant les différents outils dont disposent les autorités marocaines pour répondre aux menaces terroristes, les universitaires soulignent l’impact de la stratégie de lutte contre l’extrémisme violent4 mise en œuvre depuis quinze ans, après les attentats de Casablanca de 2003. Cette analyse repose habituellement sur trois piliers, mais il est plus rationnel de distinguer deux catégories : les mesures actives et passives. Si les premières semblent très efficaces, les résultats des secondes ne contribuent manifestement pas à la sécurité du Maroc.

Si l’on croit à la conceptualisation « rationnelle » des intentions des terroristes, qui explique leurs actions par des raisons socio-économiques, la première catégorie de mesures annoncées par le roi Mohamed VI semble éminemment raisonnable. En 2005, le gouvernement a lancé un programme de lutte contre la pauvreté, l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), avec l’appui officiel de la Banque mondiale. L’objectif est de limiter les écarts entre les zones urbaines et rurales, encourager l’esprit d’entreprise, créer des emplois et, enfin, répondre aux besoins essentiels des personnes en situation difficile. Le financement initial de l’INDH était de 1,2 milliard de dollars (1 milliard d’euros) pour une durée de six ans, à l’issue de laquelle le pays a connu un épisode de « printemps arabe ». Les manifestants dénonçaient la corruption et demandaient davantage de redistribution économique.

En outre, alors que le niveau de vie national augmentait, les statistiques montraient une augmentation de la pauvreté de la population rurale : les taux de pauvreté subjective5 sont passés de 41,8 % à 54,3 %6. En effet, le Maroc est l’un des États les plus riches de la région, mais les réformes n’ont pas réussi à créer une amélioration économique générale. On peut donc conclure que ces efforts n’ont eu aucune influence sur la menace terroriste dans le pays.

L’inefficacité des mesures économiques semble toutefois être une question de mise en œuvre et non d’intention. Malgré l’analyse ci-dessus, les incitations économiques peuvent être efficaces. Par exemple, en 2006, le gouvernement est passé à une force armée professionnelle et a éliminé le service militaire obligatoire pour tenter d’éloigner les militants modérés des milices, sapant ainsi le pouvoir des organisations terroristes.

Islam modéré ou répression

Le deuxième pilier de la politique antiterroriste actuelle couvre un domaine beaucoup plus sensible de la vie sociale : la religion. La réforme a concerné toutes les institutions de base de la communauté marocaine : les mosquées, les écoles et les médias. Elle s’est en général efforcée de moderniser l’islam et de l’harmoniser avec le caractère national marocain. Parallèlement, la nation a lancé une campagne de lutte contre l’analphabétisme, ce qui est indéniablement bénéfique. Le contrôle étroit du contenu des fatwas et des textes lus pendant les prières du vendredi marginalise toute déviation de l’islam modéré promu par les autorités. Cependant, le contrôle sur les clercs exercé par le gouvernement semble à la fois résoudre un problème... et en créer un autre : Assia Bensalah Alaoui, l’ambassadrice extraordinaire du roi, déclare que « les valeurs de solidarité, de liberté, de justice et de droits humains... doivent être mises en œuvre dans le processus de gouvernance sécuritaire », alors que les principales ONG doutent de l’existence de ces libertés dans le pays. Plus l’État tente de contrôler sa population en créant un espace social illibéral pour la liberté d’expression — même si c’est pour garantir la sécurité —, plus sa population, en particulier les jeunes, est fascinée par les idées radicales.

Un « FBI marocain »

En contradiction avec ces stratégies, les mesures antiterroristes les plus efficaces sont appliquées dans le cadre d’actions tactiques et opérationnelles. D’une part, il s’agit de « mesures policières » : dans le but de créer une force mieux formée, mieux gérée, disposant d’un système de sanctions internes plus efficace et de meilleurs équipements, les autorités marocaines ont créé il y a cinq ans une unité d’élite appelée « Bureau central d’investigation judiciaire » (BCIJ), un « FBI marocain » comme l’ont surnommé les médias. Ceci, ainsi que la nomination du chef de la Direction de la surveillance du territoire et de la police nationale comme « homme de l’année » en 2016 démontre que le volet technique des réformes est essentiel, et qu’il met l’accent sur le renforcement de la surveillance. Les nouvelles organisations et les nouvelles mesures marocaines sont censées fournir des renseignements intégrés sur les cellules terroristes (basés, par exemple, sur l’observation, les informations locales, les données des médias sociaux) et, en particulier, sur les loups solitaires potentiels.

On peut donc se demander quand la police ou l’armée marocaine seront équipées de drones de reconnaissance, compte tenu des principaux partenaires militaires du royaume. Le Maroc lui-même ne produit pas encore d’armes, et la coopération internationale dans le domaine de la lutte contre le terrorisme concerne trois fournisseurs principaux : les États-Unis, la France et l’Espagne. Cette alliance avec l’OTAN a été établie juste après la décolonisation pour créer un équilibre avec le rival régional, l’Algérie, qui pour sa part avait trouvé ses partenaires dans le bloc socialiste. Aujourd’hui, lorsque l’OTAN recense ses partenaires « du Sud », elle cite d’abord le Maroc7, soulignant la participation du royaume au Science for Peace and Security project avec de multiples exercices de formation ou, par exemple, l’opération Active Endeavour dans le cadre du Forum méditerranéen et mondial antiterroriste entre 2004 et 2016.

Le Maroc participe également à d’autres plates-formes multilatérales telles que la Mediterranean 5+5 Defense Initiative et les exercices réguliers Phoenix Express avec des collègues européens, américains et nord-africains, dont les derniers viennent d’avoir lieu en avril 2019. Le nombre de partenariats et d’exercices de ce type dans lesquels le Maroc est engagé semble infini : Partenariat antiterroriste transsaharien, GCTF Foreign Fighters, Global Initiative to Counter Nuclear Terrorism, etc.

Coopération sécuritaire bilatérale

En ce qui concerne les relations bilatérales qui contribuent à la stratégie marocaine de lutte contre le terrorisme, il faut commencer par les États-Unis. Il s’agit des relations les plus intensives avec les manœuvres annuelles « Lion africain » financées bilatéralement, la codirection de l’Initiative on Addressing Homegromwn terrorism (l’Initiative de lutte contre le terrorisme national), la collaboration à l’élaboration de programmes et de formations Countering Violent Extremism (CVE) par des conseillers américains, sans oublier l’aide financière américaine8(plus précisément du Bureau of Narcotics and Law Enforcement, Département d’État) au système pénitentiaire marocain, ni la dotation en équipements pour renforcer les frontières et les ports, la sécurité des contrôles douaniers. En réaction, les États-Unis obtiennent du renseignement et renforcent leurs relations avec un pays d’Afrique méditerranéenne important du point de vue géostratégique.

En raison de leur proximité géographique, les services de sécurité marocains et espagnols échangent constamment des renseignements et mènent des opérations conjointes, comme fin 2014 avec l’arrestation d’une cellule entière de combattantes de l’État islamique recrutées en ligne. Derrière ce succès, il y a deux forums hispano-marocains sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme, et les deux parties expriment leur volonté de promouvoir cette communication : pour l’Espagne, c’est particulièrement important, car ce sont des sujets marocains qui ont mené les principales attaques terroristes sur son territoire.

Quant à la France, même si la coopération avec le royaume dans le domaine de la lutte antiterroriste n’est pas aussi intense (la dernière initiative de renforcement de la collaboration a été lancée sous la présidence de François Hollande), il semble être opérationnellement efficace au regard des priorités clairement énoncées par le gouvernement français : la lutte contre le terrorisme, notamment après les récentes attaques du Bataclan à Paris et de la Promenade des Anglais à Nice, et la gestion des migrations.

Le Maroc souffre d’un large éventail de problèmes sociaux et politiques, à commencer par les mouvements séparatistes du nord, les questions de genre, et un écart aussi dramatique que banal en termes de revenus et de qualité de vie entre les zones urbaines et rurales. La faiblesse des efforts déployés par les autorités pour résoudre ce dernier problème ne semble toutefois pas avoir d’impact dramatique sur l’état de la menace terroriste.

Une situation similaire peut être observée en ce qui concerne la religion : avec la promotion d’un islam modéré, les gouvernements ont mis en place un régime assez répressif et peu respectueux des droits humains, qui incite les jeunes à s’exprimer à travers des organisations plus radicales. L’ampleur de la déstabilisation régionale dans de nombreux conflits à travers le pays — sans parler de l’afflux de combattants marocains en provenance de Syrie et d’Irak — aurait pu perturber la situation au Maroc si le royaume n’avait pas déployé autant d’efforts pour développer des mécanismes de sécurité relativement efficaces, et s’il ne pouvait compter sur un nombre impressionnant de puissants alliés qui contribuent constamment aux capacités du Maroc dans la lutte antiterroriste.

2The Global Gender Gap Report 2018, Forum économique mondial.

4Mohamed Masbah, The Limits of Morocco’s Attempt to Comprehensively Counter Violent Extremism, Middle East Brief no. 118, Brandeis University, mai 2018.

5La pauvreté peut être mesurée objectivement, en répondant à la question de savoir combien de personnes ont un revenu inférieur à un certain niveau. Cependant, cela est parfois inadéquat et des sondages spéciaux sont ensuite effectués pour examiner à quel point les gens se sentent pauvres, en d’autres termes, pour mesurer la pauvreté subjective.

6La pauvreté au Maroc : défis et opportunités, Banque mondiale, avril 2019.

7Stefano Santamato, Marie-Therese Beumler, The New NATO Policy Guidelines on Counterterrorism : Analysis, Assessments, and Actions, Institute for National Strategic Issues, Strategic Perspectives 13, février 2013.

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