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La résilience du régime algérien

L’an II de la révolution algérienne · Alors que le Hirak fête sa première bougie, l’heure est au bilan. Dans un pays pourtant habitué aux manifestations, la vague de protestations qui fut d’abord dirigée contre l’ancien président Abdelaziz Bouteflika et le défunt chef d’état-major de l’Armée nationale populaire Gaïd Salah a impressionné par son civisme et son pacifisme. Mais si le régime a réussi à assurer sa survie à court terme, jusqu’à quand va-t-il encore pouvoir repousser les réformes structurelles dont l’Algérie a besoin ?

Manifestation du 16 mars 2019
Fahim Moussaoui

Il faut dire que descendre dans la rue est une tradition algérienne. En effet, incapables d’influer sur la politique intérieure de leur propre pays, les citoyens algériens n’ont d’autre choix que d’investir la rue pour forcer les élites dirigeantes à prendre en compte leurs revendications. Si à l’apogée du Hirak, plusieurs millions de personnes sont descendues dans la rue pour réclamer une véritable transition démocratique et dénoncer l’ingérence des militaires dans les affaires civiles, la faible mobilisation des récentes manifestations trahit une certaine lassitude chez les sympathisants du mouvement. À cet égard, à mesure que la mobilisation populaire faiblit, il semble que le régime algérien ait réussi une fois de plus à survivre à un mouvement populaire, et qui plus est sans avoir à faire couler le sang comme ce fut le cas lors des émeutes d’octobre 1988.

À la suite de l’émergence d’un mouvement de contestation sans précédent, de nombreux analystes ont été convaincus que les jours du régime étaient comptés. Il est vrai qu’au début des manifestations, les dirigeants algériens ont non seulement échoué à saisir le sentiment de colère traversant de nombreuses couches de la société, mais pire encore, le mépris affiché par le régime vis-à-vis des manifestants et de leurs revendications a contribué à jeter de l’huile sur le feu. Sentant que la stabilité du système politique était en train de vaciller, l’Armée nationale populaire (ANP) s’est résolue à sacrifier Bouteflika et son entourage sans que ces changements cosmétiques ne calment la colère de la rue. Pour de nombreux Algériens, il est évident que la nouvelle version du régime, avec en tête un président de 74 ans, Abdelmajid Tebboune, et un chef d’état-major du même âge, Saïd Chengriha, ne représente en réalité qu’un changement dans la continuité.

Malgré la poursuite des manifestations, le régime algérien a capitalisé sur ses forces pour se maintenir au pouvoir. Au XVIIIe siècle, Voltaire observait ainsi que si la plupart des États avaient une armée, l’armée prussienne avait un État. De la même manière, en Algérie, le gouvernement et l’armée représentent les deux faces d’une même pièce. Historiquement, les militaires ont toujours su dissimuler leur véritable pouvoir en s’abritant derrière un régime civil dont tous les chefs d’État ont dû être approuvés par l’ANP et les services de sécurité avant d’entrer en fonction. Comme l’a remarqué le politologue américain Steven A. Cook, ce ne sont pas les manifestations qui ont forcé Bouteflika à retirer sa candidature, mais bien le haut commandement militaire.

Les leçons de la guerre civile

L’ANP a par le passé démontré sa volonté d’intervenir dans la politique intérieure du pays à chaque fois que ses intérêts vitaux étaient en jeu. En janvier 1992, les forces armées algériennes menèrent un coup d’État visant à empêcher le Front islamique du salut (FIS) de remporter les élections législatives. C’est ainsi que le régime algérien a tiré une importante leçon de la guerre civile des années 1990 ainsi que du printemps arabe : s’assurer de la loyauté de l’appareil sécuritaire tout en gardant le contrôle sur les évolutions politiques. La résilience du régime de Bachar Al-Assad en Syrie a démontré qu’un régime autocratique, même haï par son peuple, peut survivre à un soulèvement violent s’il est prêt à pratiquer la politique de la terre brûlée.

Le contexte algérien est unique au sein du monde arabe. La guerre civile qui a frappé le pays durant les années 1990 a profondément marqué l’inconscient collectif du pays. Qui plus est, l’Algérie n’en a pas complètement fini avec la violence. Une forme résiduelle de terrorisme persiste dans la partie nord du pays, tandis que les groupes djihadistes restent actifs dans le Sahara algérien. Par conséquent, et ce même si de nombreux Algériens éprouvent un profond ressentiment contre ce qu’ils appellent communément « le pouvoir », la mémoire des massacres est encore suffisamment vivace pour dissuader de nombreux citoyens d’appeler à un changement de régime. En réalité, la nature pacifique du Hirak tient au fait que de nombreux Algériens savent que le régime est prêt à tout pour se maintenir au pouvoir.

L’armée impliquée dans l’économie

Il est vrai que l’ANP a beaucoup à perdre pour simplement valider une transition démocratique. Si l’importance de l’empire économique de l’armée est difficile à estimer, à travers des généraux et leurs familles détenant un grand nombre d’entreprises économiques, commerciales et financières, l’ANP et les services de sécurité sont profondément impliqués dans l’économie du pays1. C’est ainsi que le complexe militaro-industriel bénéficie d’exonérations fiscales, de terrains gouvernementaux bon marché, de prêts à faible taux d’intérêt et d’autres privilèges dont ne profite pas le secteur privé2.

Qui plus est, l’Algérie est un État rentier dont les recettes fiscales ne dépendent pas de la collecte d’impôt auprès de la population. Selon la Banque mondiale, les hydrocarbures représentent 98 % des exportations du pays tandis que la compagnie pétrolière et gazière publique Sonatrach reste fermement sous le contrôle du régime. En se rangeant du côté des manifestants durant la révolution tunisienne de 2011, l’armée a condamné le régime de Zine El Abidine Ben Ali. Alger est bien conscient qu’aucun mouvement populaire ne peut renverser un gouvernement sans l’appui des soldats. Si la situation financière de l’Algérie s’est certes détériorée depuis 2014, les revenus tirés de l’exploitation des hydrocarbures restent malgré tout suffisants pour s’assurer de la loyauté de l’appareil sécuritaire.

Pouvant compter sur la fidélité de l’appareil répressif, le régime est confiant dans sa capacité à traverser la tempête. Quant au Hirak, il est victime de sa nature décentralisée et apolitique. Si rejeter le régime est une chose, avoir une vision claire sur la meilleure manière de le renverser en est une autre. Un an après le début des manifestations, les partisans du mouvement sont désormais de plus en plus divisés entre ceux qui se disent prêts à négocier avec le gouvernement, et le noyau dur du mouvement qui refuse tout compromis avec un régime honni. Outre la lassitude, si la mobilisation faiblit, c’est que beaucoup de manifestants pensent que le Hirak a atteint son objectif en poussant Bouteflika et son entourage vers la sortie.

Le statut quo, mais jusqu’à quand ?

En menant une guerre d’usure, le régime a certes réussi à assurer sa survie à court terme. Cependant, l’obsession des dirigeants algériens à ne prendre en compte que les menaces immédiates compromet sa survie à long terme. Pis encore, l’insurmontable écart existant entre gouvernants et gouvernés rend impossible la mise en œuvre des réformes structurelles dont l’Algérie a désespérément besoin. C’est ainsi que John F. Kennedy déclarait : « Ceux qui rendent impossibles les révolutions pacifiques rendront la révolution violente inévitable. »

La moitié de la population algérienne a moins de 30 ans et la jeunesse du pays pousse pour un renouvellement de génération. Les personnes nées dans les années 1990 n’ont aucun souvenir de la guerre civile. Devenus adultes pendant les années 2010, ils sont exclus d’un modèle économique incapable de faire face à l’arrivée continue de nombreux jeunes sur un marché du travail léthargique. La situation économique du pays reste difficile avec une inflation élevée et un coût de la vie en constante augmentation. En raison d’un manque d’investissements, la production de pétrole et de gaz de l’Algérie ne cesse de diminuer tandis que les réserves de change couvrent à peine deux ans d’importations. C’est pour toutes ces raisons que de nombreux analystes mettent en garde sur le fait que l’Algérie et sa population font face à un avenir sombre.

Depuis son indépendance en 1962, l’Algérie a connu de nombreux bouleversements, peut-être plus que n’importe quel autre pays d’Afrique du Nord. Si jusque-là le régime a réussi à traverser toutes les tempêtes sans réforme structurelle de grande ampleur, il condamne l’Algérie à un lent et continu déclin. Presque 60 ans après l’indépendance du pays, le régime algérien semble usé, incapable de se renouveler. Combien de temps peut-il maintenir le statu quo ? Les paris sont ouverts.

1Eva Bellin, « The Robustness of Authoritarianism in the Middle East : Exceptionalism in Comparative Perspective », Comparative Politics 36 (2) : 143, 2004.

2José Garçon, Pierre Affuzi, L’Armée algérienne. Le Pouvoir de l’ombre, Seuil, 1998.

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