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La Tunisie, arène d’une guerre médiatique entre États du Golfe

Les divergences politiques entre le parti islamiste Ennahda et ses adversaires n’ont connu qu’une brève accalmie avec la crise du coronavirus. Les initiatives prises par Rached Ghannouchi en matière de politique étrangère ont suscité de vifs débats au Parlement. Ces tiraillements n’ont pas échappé aux réseaux télévisés saoudiens, émiratis et qataris qui en rendent compte… chacun à sa manière.

3 juin 2020. — Débat houleux à l’ARP sur la situation en Libye
Fethi Belaid/AFP

Depuis le début de l’année 2020, Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) mais aussi du parti Ennahda, est sous le feu de ses adversaires comme sous les projecteurs des médias du Golfe. Tout commence le 11 janvier, lorsque la Tunisie découvre sa visite-surprise au président Recep Tayyip Erdoğan, au lendemain de l’échec du gouvernement formé par Ennahda à obtenir la confiance du Parlement. Ghannouchi a par la suite justifié son voyage en affirmant que celui-ci relevait de ses activités de chef de parti et non de président de l’ARP (c’est pourtant en cette dernière qualité qu’il a été présenté dans la dépêche de l’agence turque Anadolu), et que sa date n’était due qu’à l’agenda chargé du président turc.

Mais lors de la session de l’ARP du 15 janvier, des députés de l’opposition ont demandé à Ghannouchi soit de s’expliquer, soit, pour les députés du Parti destourien libre (PDL), de démissionner, à grand renfort de pancartes et de décibels. Un tohu-bohu qui n’a pas échappé à la chaîne Al-Hadath, une branche du réseau d’information saoudien Al-Arabiya, qui en a repris une séquence sur son canal YouTube.

Si ce déplacement polémique a été rattrapé par l’actualité — le vote de confiance au nouveau gouvernement en février puis la crise du Covid-19 —, deux épisodes récents ont à nouveau concentré l’attention des médias du Golfe sur la Tunisie, suivant le désormais classique clivage Arabie saoudite et Émirats arabes unis d’un côté, Qatar de l’autre. Le premier événement, qui se poursuit cahin-caha, porte sur une velléité de contestation de la légitimité du Parlement actuel et d’appel à une IIIe République, portée par une extrême minorité de l’opposition. Le second, plus conséquent, concerne l’épineux dossier libyen qui nourrit la guerre par alliés interposés que se livrent les États du Golfe.

Al-Arabiya Tunisie VS Al-Jazira Tunisie 

Sitôt le déconfinement entré en vigueur le 7 mai, deux personnalités politiques sont montées au créneau pour diagnostiquer l’échec flagrant du régime actuel et appeler à la dissolution du Parlement et à l’avènement d’une IIIe République. L’une est Mohsen Marzouk, ex-ministre conseiller (janvier-juillet 2015) de Béji Caïd Essebsi (2014-2019) et ancien secrétaire général du parti fondé par ce dernier, Nidaa Tounès. Lorsque celui-ci implose en 2016 à la suite des manœuvres de Hafedh Essebsi (fils de Béji Caïd Essebsi), Marzouk fonde son propre parti, Machrou Tounès, et se présente à la présidentielle de 2019 — dont Kaïs Saïed est sorti vainqueur — avant de se désister en faveur de l’ancien ministre de la défense Abdelkrim Zbidi. Quant au Parlement, son parti n’aura réussi à y envoyer que quatre députés.

Une autre personnalité a appelé à un « sit-in du départ » dès le 1er juin devant le siège de l’ARP (en référence aux manifestations de l’été 2013 qui ont conduit au « départ » du gouvernement de la troïka, alliance tripartite conduite par Ennahda, en place depuis 2011) et renouvelé son appel pour le 14 juin : Fatma Mseddi. Cette ex-députée de Nidaa Tounès a démissionné de son parti en avril 2019 et n’a plus aucun mandat.

Malgré leur très faible poids politique, les interventions de l’un et de l’autre ont été relayées sur la chaîne saoudienne Al-Arabiya et sur son homologue émiratie SkyNews Arabia. La première a servi de tribune à Mseddi, puisque ses Facebook Live y étaient repris intégralement, notamment sur la page Al-Arabiya Tunisie, sans aucune mise en contexte ni voix dissidente, même lorsque l’ex-députée parle d’une conspiration pour faire échouer le « hirak » qu’elle a lancée — la police ayant encerclé le périmètre de l’ARP —, son sit-in du 14 juin n’ayant pas été un franc succès.

Quant à Mohsen Marzouk, il a été interviewé en direct depuis Abou Dhabi pour donner son point de vue sur l’actualité tunisienne, la politique turque et le dossier libyen, parlant notamment d’une « opération coloniale turque » en Libye. D’autres intervenants tout aussi peu connus de ce « Mouvement du 14 juin » ou « Front de salut patriotique » ont trouvé en SkyNews Arabia un amplificateur de leurs voix peu crédibles sur la scène nationale.

Sans surprise, le son de cloche était pour le moins différent sur Al-Jazira, où ces appels ont été à peine évoqués, quand ils n’étaient pas implicitement raillés. Sur la page Facebook Al-Jazira Tunisie, une seule vidéo de moins d’une minute rend compte de la présence d’une poignée de manifestants non loin de l’ARP le 1er juin, avec deux gros plans sur les pancartes levées, qui accumulaient les fautes d’orthographe en arabe et appelaient à l’adoption d’un sénat à l’américaine. L’absence de commentaires n’en était que plus éloquente. Sur son site, la chaîne qatarie a également repris les propos des différents acteurs politiques qui parlaient d’une « incitation égypto-émiratie » pour renverser un Parlement légitime, avec une place de choix à ceux de Noureddine Bhiri, président du groupe Ennahda à l’ARP et ancien ministre de la justice (2011-2013).

Une session, deux intitulés

Une nouvelle escalade se produit lorsque Rached Ghannouchi appelle, le 19 mai, Faïez Sarraj, chef du Gouvernement d’alliance nationale (GNA) libyen, pour le féliciter après la reprise par ses troupes de la base aérienne d’Al-Watiyya. Le dossier libyen faisant l’objet de toutes les tensions et de toutes les ingérences, les chaînes du Golfe étaient évidemment au rendez-vous avec, là aussi, deux récits parallèles.

L’initiative de Ghannouchi n’est pas passée cette fois à la légère. Le 23 mai au soir, lors de la traditionnelle allocution de la veille de l’Aïd el-Fitr, le président de la République Kaïs Saïed a haussé le ton en rappelant qu’il n’y avait « qu’un seul État tunisien, qui n’a qu’un seul président, à l’intérieur [du pays] comme à l’étranger », dans ce qui a été compris comme un rappel à l’ordre pour Ghannouchi, d’autant que la politique étrangère est l’une des (rares) prérogatives du président de la République.

Le 3 juin c’était au tour de l’ARP de se pencher sur le dossier libyen, avec à l’ordre du jour une motion (présentée par le PDL) portant sur le refus de toute intervention étrangère en Libye et de la constitution d’une « base logistique » à cet effet (une demande de la Turquie), ainsi qu’un débat sur la « diplomatie parlementaire ».

Curieusement (ou pas), l’objet de la session devient sur Al-Arabiya « la mise en question de Rached Ghannouchi quant à sa communication avec Sarraj », notamment lors des interventions en direct des correspondants de la chaîne, voire « une session parlementaire qui se transforme en tribunal populaire contre Ennahda » pour SkyNews Arabia. Mieux encore, les deux chaînes agitent à nouveau l’hypothèse d’un retrait de confiance à Ghannouchi, présenté comme imminent. La manœuvre nécessite pourtant 73 signatures de député.e.s pour que la motion soit programmée à l’ordre du jour de l’ARP, puis la majorité absolue, soit 109 voix, pour être votée, perspective peu réaliste.

Une ancienne du régime de Ben Ali en « guest star »

C’est que cet espoir est également agité par Abir Moussi, présidente du PDL (16 députés à l’ARP) et ennemie jurée du parti islamiste qu’elle désigne, au choix, par « les Frères » (musulmans), « les terroristes » ou « les daéchiens », mais jamais par son nom officiel. Moussi est devenue une invitée de choix pour la chaîne d’information saoudienne : sur les trois premières semaines de juin, un tiers des vidéos postées sur la page Facebook Al Arabiya Tunisie reprennent ses nombreuses interviews pour la chaîne, ses interventions au Parlement ou ses dernières déclarations. Même une vidéo que Moussi a postée pour confirmer le décès de son père et instrumentaliser politiquement cette disparition y a trouvé sa place.

Le 15 juin sur Al-Hadath, la députée est interviewée pendant 25 minutes, pour parler notamment de son projet de motion visant à classer « les Frères » comme organisation terroriste. Durant tout l’entretien, elle n’est pas vraiment interrogée ni contredite. Même présence remarquée sur SkyNews Arabia où ses interventions au Parlement sont reprises intégralement, notamment celle de la session sur la Libye qui déborde l’ordre du jour et se transforme en un procès en règle du parti islamiste. Les députés de son parti sont également invités sur l’antenne.

Chose notable, la généalogie politique de Moussi n’est jamais rappelée sur l’une ou l’autre de ces chaînes, alors qu’elle a servi le régime de Zine El-Abidine Ben Ali et avait été nommée, un an avant le départ de ce dernier, secrétaire nationale adjointe de son parti, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Certes, elle n’est pas seule dans ce cas, et sa présence à l’ARP est due ironiquement au refus d’Ennahda de voter en 2014 le décret-loi interdisant aux anciens dirigeants du RCD de se présenter aux scrutins législatifs et présidentiels. Mais elle a la particularité de revendiquer haut et fort cet héritage, refusant notamment de qualifier Ben Ali de dictateur et attribuant à son parti un logo qui n’est pas sans rappeler celui du RCD.

Inutile de dire que, de toutes ces interventions, aucune n’a été diffusée par Al-Jazira. La chaîne qatarie ne manque pas, elle, de rappeler le passif d’Abir Moussi quand il faut la citer. Mieux encore, ce média explique le non-vote de la motion sur la Libye en reprenant les arguments d’Ennahda et de ses alliés et la présente comme une initiative du PDL, en évitant de mentionner que des partis de la majorité gouvernementale, à l’image du Courant démocratique, ont voté pour la version finale de cette motion, malgré leur hostilité déclarée au PDL.

Même son de cloche en Égypte

Enfin, qui dit Arabie saoudite et Émirats arabes unis dit également Égypte d’Abdel Fattah Al-Sissi. C’est aux éditorialistes que revient, du côté du Caire, le loisir d’associer leur voix au concert anti-Ennahda et pro-Moussi. La palme d’or revient à Ahmad Moussa, présentateur sur la chaîne Sada Al-Balad, qui a qualifié la manifestation mort-née du 14 juin de « révolution du peuple tunisien frère contre l’organisation des Frères et le parti Ennahda » dont il rappelle qu’elle est une « organisation terroriste », le tout à grand renfort de photos de Ghannouchi avec Mohammed Badie, guide égyptien de la Confrérie des Frères musulmans condamné à mort en 2015, Youssef Al-Qaradaoui, référence religieuse de la Confrérie, ou encore l’émir du Qatar Tamim Ben Hamad Al-Thani et le président turc Erdoğan.

Si des utilisateurs des réseaux sociaux tunisiens (sans être forcément partisans des islamistes) ont réagi à ce que diffusait la chaîne égyptienne en mettant en garde contre la « propagande » du régime de Sissi, les vidéos des chaînes du Golfe ont surtout trouvé leur place dans les pages des partis et des personnalités politiques tunisiennes qu’elles promeuvent.

Ce n’est pas la première fois que la Tunisie sert de théâtre d’affrontements entre pays du Golfe, que ce soit sur le terrain médiatique, politique ou financier, mettant aux prises adeptes de « l’ordre et de la stabilité » et bailleurs de fonds de l’islam politique. Avec le dossier libyen, que la diplomatie tunisienne n’a pas su jusque-là tourner à son avantage, la bataille n’est pas près de se terminer.

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