Politique, culture, société, économie, diplomatie

Les médias du Golfe enrégimentés contre leurs voisins

À l’ombre de la crise du Qatar

Pour les médias du Golfe, il y a désormais un avant et un après-5 juin 2017. C’est en effet un virage à 180 degrés qu’ils ont opéré lorsque leur entente quasi totale — sur les positions comme sur les analyses et problématiques — a cédé la place à l’hostilité après la fracture intervenue entre les six pays du Conseil de coopération du Golfe : Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Bahreïn d’une part et Qatar d’autre part, Oman et Koweït choisissant quant à eux de rester neutres et d’en appeler à la solidarité.

Le 5 juin 2017 au matin, Riyad, Abou Dhabi et Manama décidaient de boycotter et d’imposer un embargo terrestre et aérien au Qatar, accusant celui-ci de rompre avec la ligne du Conseil de coopération du Golfe (CCG) en soutenant le terrorisme et en complotant contre les États voisins. À cela sont venus s’ajouter divers autres griefs qui ont conduit au rappel des ambassadeurs des pays concernés (et de l’Égypte qui s’est associée à eux), tandis que les ressortissants étaient priés de regagner leurs pays respectifs. L’interdiction de tous les médias qataris et le brouillage des sites web se sont accompagnés d’une campagne de presse virulente alimentée par d’innombrables éditoriaux, articles et débats économiques et politiques.

« Tamim, nous sommes tous avec toi »

Cette campagne ayant démarré dans les trois pays du Golfe le jour même de l’annonce du boycott, on s’est naturellement demandé d’où les médias tiraient une matière aussi abondante et s’ils n’avaient pas été informés au préalable. Le 6 juin, jour d’entrée en vigueur du boycott, le journal émirati Al-Bayane titrait en effet en Une : « Nous ne tolèrerons pas les actes de sabotage du Qatar », avant de se répandre en accusations contre le voisin. « L’organisation des Hamad s’accroche au terrorisme et à l’agenda du chaos », lisait-on encore en page 2, tandis que les médias qataris, sous le choc, mettaient l’accent sur la force du régime et le soutien de la population à ses dirigeants. « Le Qatar ne se soumettra pas. Tamim1, nous sommes tous avec toi », écrivait ainsi en manchette le journal Ar-Raya.

Au fil des jours toutefois, les médias qataris, Al-Jazira en tête, ont changé de tactique et entrepris de fouiller à leur tour dans le passé de leurs adversaires. Il convient cependant de relever qu’en ce qui concerne l’Égypte, les attaques n’avaient jamais vraiment cessé depuis la prise du pouvoir par l’actuel président Abdel Fatah Al-Sissi en 2013 dans une opération considérée par le Qatar comme un coup d’État contre le président Mohamed Morsi, soutenu par les Frères musulmans. Que Le Caire, qui venait de rejoindre le camp du boycott, se retrouve dans le viseur de Doha n’avait donc rien de surprenant. La nouveauté, c’était l’offensive menée contre les pays du Golfe.

Les médias omanais et koweïtiens, demeurés à l’écart du conflit, appelaient pour leur part à la retenue et à ne pas céder à la haine, mettant en avant les liens historiques et territoriaux qui unissent les pays du Golfe. C’est ainsi que la presse koweïtienne a soutenu l’émir dans ses efforts pour réunir les adversaires autour de la même table. Des tentatives restées vaines, comme l’a prouvé avec éclat le sommet de Koweït2 où seuls les émirs du Qatar et du Koweït étaient présents, les autres chefs d’État s’étant fait représenter par des délégations de moindre niveau. En quelque trente-cinq ans d’existence, un sommet du CCG n’avait jamais connu une affluence aussi faible.

Des fuites orchestrées

Le fait de parler ainsi de la corruption au sein des gouvernements et des familles régnantes est sans précédent dans les pays du CCG, politiquement et géographiquement proches, et où il n’existe pratiquement pas de médias indépendants. La veille du boycott, Bahreïn avait d’ailleurs pris soin de suspendre le journal Al-Wasat, qui n’avait pas manqué de s’étonner de la masse d’informations fournies brusquement par les autorités, après avoir été tenues secrètes durant des mois.

Toujours à Bahreïn, la télévision officielle a diffusé un entretien — présenté comme une « fuite » — entre l’ancien ministre qatari des affaires étrangères Hamad ben Jassim Al-Thani et le chef de l’opposition bahreïnie Cheikh Ali Salman, accusé de tentative de renversement du régime. De son côté, la chaîne saoudienne Al-Arabiya a diffusé le texte, obtenu auprès du CCG, de « l’accord secret » signé en 2013 avec le Qatar dans lequel Riyad demandait à celui-ci de ne plus soutenir les Frères musulmans, d’expulser les membres de l’organisation présents sur son territoire et de fermer la chaîne Al-Jazira. Cet accord, qui incluait d’autres requêtes, n’avait pas été respecté par Doha, soulignait la journaliste.

Pour alimenter leur offensive contre l’adversaire, les médias des trois pays disposent donc de toutes sortes d’informations — parfois exclusives — et ont toute latitude de s’en prendre à la personne de l’émir Tamim ben Hamad Al-Thani. Et, comme Téhéran naguère, le nouvel ennemi qatari est accusé de tous les maux de la région : destruction de la Syrie, crise à Bahreïn, etc.

Règlements de comptes

Tout en se concentrant sur les répercussions du boycott sur l’économie, le trafic aérien et la vie quotidienne de la population, les médias qataris, fidèles à la famille régnante, ne se privent pas pour leur part de dénoncer les violations des droits humains chez les voisins, ce dont les journaux et Al-Jazira font leurs choux gras. Dans ses reportages sur la guerre au Yémen, la chaîne la plus connue du monde arabe montre ainsi comment les Émirats arabes unis ont cherché à asseoir leur influence au Yémen en organisant, en juillet 2017, l’exode des habitants de l’île de Mayyoun vers une île où sont cantonnées les troupes émiraties. Et en août 2017, c’est le journal Al-Charq qui publiait sur une pleine page un article intitulé « Les chambres de la mort, une preuve de la barbarie de Manama », tandis qu’Ar-Raya titrait au mois d’octobre : « Bahreïn : le ministre de l’intérieur accusé de torture sur les détenus ».

Alors que leur entente politique les empêchait jusqu’ici d’aborder de tels sujets, les protagonistes du conflit lâchent désormais la bride à leurs médias. Mais si ces derniers s’en prennent systématiquement aux régimes en place, voire au dirigeant lui-même — le roi de Bahreïn, l’émir du Qatar ou le prince héritier des Émirats —, ils sont également unanimes à souligner l’unité, la solidarité et l’amitié des peuples du Golfe entre eux. La tendance générale est à la dénonciation chez l’ennemi des exactions et de la corruption que l’on ignore chez les alliés, et la bienveillance est de mise envers ceux qui s’en prennent à l’adversaire, tandis que toute critique est sévèrement sanctionnée, qu’elle soit le fait des leaders d’opinion, des journalistes ou de simples internautes.

Des chansons aux relents guerriers

Par ailleurs, la chanson a elle aussi joué un rôle non négligeable dans cette guerre médiatique. Alors que l’air le plus célèbre — produit en 1984 par le fonds de production commun des programmes du CCG et diffusé à l’occasion des réunions du CCG ou de la Coupe du Golfe de football — exalte l’unité du Golfe (« Notre Golfe est un, notre peuple est un, je suis du Golfe et j’en suis fier, le Golfe est tout pour moi »), la chanson golfienne a pris des accents bellicistes : « Apprends à Qatar », produite en septembre 2017 par la société saoudienne Rotana et interprétée par huit célébrités saoudiennes, dénonce ainsi « vingt années d’intrigues, de trahisons et de complots » et reproche au Qatar sa « perfidie » et « la noirceur de son cœur ».

Des accusations reprises dans le titre « Qatar, nous ne savons pas », également produit par Rotana et interprété par neuf stars de la scène saoudienne.

Nous aurions dû vous le faire savoir
Sous notre férule les plus récalcitrants deviennent dociles
Nous aurions dû vous éliminer
Pour leurs actes vos avortons auront les mains tranchées

chante Mohamed Abdou, tandis qu’Abdelmajid Abdellah martèle : « Racines du mal, il faut vous extirper ». « Notre boycott est licite », renchérit Assil Abou Bakr, Majid Al-Mouhandis portant pour sa part l’accusation suprême :

De vos méfaits vous n’avez retiré aucun profit
En voulant rendre les Arabes sionistes
vous êtes devenus sionistes.

Ne voulant pas être en reste, la société du poète émirati Ali Al-Khawar a produit le titre « Dites au Qatar » auquel ont participé les plus grandes vedettes du pays. Les émirs Tamim et Hamad, le journaliste Azmi Bichara et le prédicateur des Frères musulmans Youssef Al-Qardaoui y sont qualifiés de traîtres qui ont dépassé toutes les limites, et menacés d’être « coupés en morceaux par les sabres du farouche Salman (le prince héritier saoudien) » :

Que Dieu te protège Abou Khaled, repousse les manigances de l’ennemi,
Nous sommes tes soldats, annonce la bonne nouvelle,
Avec les hommes de Zayed rase toutes leurs forteresses, et qu’il ne reste rien d’eux.

On le voit, la communauté artistique elle-même a été largement mise à contribution pour attaquer violemment le Qatar et ses symboles.

La guerre médiatique continue de faire rage et, tandis que la corruption autour de la coupe du monde prévue en 2022 au Qatar suscite d’interminables débats à la télévision bahreïnie, experts et opposants dissèquent sur Al-Jazira les vieux dossiers de l’économie bahreïnie et des droits humains en Arabie saoudite.

1NDLR. Tamim Ben Hamad Al-Thani, émir du Qatar.

2NDLR. Sommet annuel du CCG, tenu le 4 décembre 2017.