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Glissement des pays du Golfe vers Israël

Malgré leur condamnation de la décision de Donald Trump de reconnaitre Jérusalem comme capitale d’Israël, plusieurs pays du Golfe, en premier lieu l’Arabie saoudite et Bahreïn, ont ouvert des canaux de dialogue avec Israël. Il s’agirait de faire face à « la menace iranienne ». Reste à savoir si leurs sociétés sont prêtes à accepter le bradage de la question palestinienne.

Photos kremlin.ru

« Nous entretenons des relations, en partie secrètes, avec des pays islamiques et arabes. D’une façon générale, ce n’est pas quelque chose qui nous gêne, et c’est plutôt l’autre partie qui tient à garder le secret. Mais si nous n’avons d’ordinaire aucun problème en ce qui nous concerne, nous respectons le souhait de l’autre partie lorsque ces relations prennent une certaine dimension, que ce soit avec l’Arabie saoudite ou avec d’autres pays arabes ou islamiques. Certaines de ces relations sont très avancées, mais nous les tenons secrètes. » La déclaration en novembre 2017 du ministre israélien de l’énergie Yuval Steinitz à la radio de l’armée israélienne sur l’établissement de contacts secrets entre Israël et l’Arabie saoudite qui seraient également préoccupés par le voisin iranien n’ont suscité aucun commentaire officiel des États du Golfe.

C’est la première fois qu’un responsable israélien fait état de tels contacts. Dans une intervention sur Radio Monte-Carlo Doualiya depuis Washington, où il vit en exil, le journaliste saoudien en exil Jamel Khashoggi, figure des médias du royaume, n’hésite pas à parler d’une « erreur stratégique de la part de Riyad » et déplore « cette précipitation sur une question à laquelle elle n’a rien à gagner. »

Protestations sur les réseaux sociaux

Les utilisateurs des réseaux sociaux se sont aussi émus de la récente visite privée en Arabie saoudite du blogueur israélien Ben Tzion, qui a publié sur sa page Facebook une vidéo tournée à l’intérieur de la mosquée du prophète Muhammad à Médine avec le commentaire suivant : « La prière pour la paix ! Côte à côte avec mes frères arabes. Pour la paix pour tous dans tout le Proche-Orient. Pour la paix entre juifs, musulmans, chrétiens, coptes, druzes, Bédouins et tous les descendants d’Ibrahim-Abraham. Salam, Chalom. » Largement partagée, cette vidéo a suscité l’indignation d’internautes se demandant comment le blogueur était entré en Arabie saoudite et avait été autorisé à pénétrer dans la mosquée et formulant de vives critiques contre Riyad, accusé de normaliser les relations avec Israël.

Au mois de novembre, un pilote israélien avait participé à une course automobile sur le circuit international de Manama — sans toutefois mettre le drapeau d’Israël sur son véhicule, les organisateurs ne tenant pas à provoquer l’opinion publique —, tandis que le Qatar accueillait des représentants d’Israël à un colloque sur le « renforcement des perspectives économiques au Proche-Orient. » Dans les deux cas, une vague de condamnations a déferlé sur les réseaux sociaux et les accusations de normalisation ont fusé contre le Qatar et Bahreïn.

Ces événements n’ont en revanche fait l’objet d’aucune réaction officielle dans le Golfe, où les autorités restent indifférentes aux reproches qui leur sont faits de pactiser avec l’ennemi. De son côté, la machine médiatique — officielle ou non — est tout occupée à disserter sur le péril que représentent l’expansionnisme et le nucléaire iraniens. « Au moment de la création de l’État d’Israël en 1948, il n’existait pas d’État appelé Palestine. Ils n’ont jamais existé, il n’y avait que des communautés éparses (…) de Cananéens, d’Amalécites ou de Jabbarines. Il n’y a donc pas d’État du nom de Palestine », a affirmé le journaliste Abdellah Al-Hadlaq sur la chaîne koweitienne Al-Raï. De même, sur la chaîne israélienne Channel 10, le journaliste bahreïni Abdellah Al-Jounaid a affirmé que l’Iran constituait une menace aussi bien pour le Golfe que pour Israël. « Le voyage du président Trump entre Riyad et Tel-Aviv est un événement historique », a-t-il ajouté.

Cette reconnaissance est un fait nouveau dans une région connue pour son hostilité à Israël et où le fait d’accepter son existence et de coopérer avec lui était jusqu’ici absolument impensable.

Ces sorties inhabituelles, tentative explicite de faire évoluer l’opinion régionale sur ce sujet sensible entraient en résonance avec un tweet publié par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou le 21 novembre sur son compte en langue arabe : « Le principal obstacle à la paix ne vient pas des dirigeants des pays qui nous entourent, mais de l’opinion publique arabe soumise depuis tant d’années à une propagande présentant Israël de façon fausse et tendancieuse. »

« Les pays du Golfe et l’Arabie saoudite en particulier sont en train de préparer les esprits à la normalisation avec Israël et font appel pour cela à certains écrivains et analystes », a rétorqué Jamel Khashoggi. « Les sionistes s’emploient à créer un climat de réconciliation et de normalisation avec les pays du Golfe arabe mais nous ne sommes pas disposés à reconnaître au voleur le droit de s’emparer de la maison de nos frères » (allusion à la Palestine), a déclaré pour sa part le docteur Dhafer Al-Ajmi, directeur exécutif du Gulf Monitoring Group, lors de l’émission de radio Saa khalijia.

Au lendemain de la conférence de paix organisée à Madrid en 1996, le Qatar et Oman avaient bien autorisé l’ouverture d’entreprises commerciales israéliennes, mais elles avaient été fermés dans les années 2000. De nombreux produits fabriqués en Israël n’en continuent pas moins d’arriver dans les pays du Golfe et lorsque les citoyens s’en émeuvent, les autorités font retirer la marchandise… quand elles n’ignorent pas purement et simplement les dénonciations.

Ce rapprochement officiel a ouvert la voie aux partisans de la normalisation et l’idée qu’Israël puisse devenir un partenaire, voire un allié, fait son chemin dans certains esprits — d’autant que les pays du Golfe ont baissé le ton envers l’État israélien pour se concentrer sur le péril iranien (ou péril « perse » ou encore « safavide », comme on l’entend parfois).

Au nom du « péril iranien »

« Reposez en paix, président Shimon Peres, homme de guerre et homme de paix, une paix qui reste encore lointaine au Proche-Orient », écrivait en 2016 le ministre bahreïni des affaires étrangères Khaled Ben Ahmad Al-Khalifa dans un hommage à l’ancien président israélien. C’est ce même ministre qui poste chaque jour des tweets sur le péril iranien. Ainsi le 6 novembre 2017 : « Nous avons parfaitement conscience que le véritable danger pour la région tout entière, c’est la République d’Iran, avec son parti, ses masses et ses milices. Tous ses actes confirment la nécessité de contenir et d’éliminer ce danger. »

En 2013 déjà, le secrétaire adjoint du ministère bahreïni des affaires étrangères Hamad Al-Amer avait clairement évoqué « la possibilité d’une alliance et d’une normalisation des relations avec Israël ». Puis, dans un entretien avec la chaîne anglaise Sky News en 2015, le ministre lui-même avait reconnu que Bahreïn et d’autres pays du Golfe avaient entamé des négociations en vue d’acquérir, par l’intermédiaire des Américains, le système anti-missiles israélien ultra-performant appelé « Dôme de fer ».

Il y a enfin les multiples visites effectuées, secrètement ou non, à Jérusalem et dans les villes voisines pour participer à des manifestations sportives, des congrès ou des rencontres parlementaires. Ces déplacements finissent par « fuiter » dans la presse israélienne ou ailleurs et suscitent un certain malaise au sein de l’opinion publique, mais tout rentre ensuite dans l’ordre.

La normalisation prend souvent la forme de relations sportives. La fédération bahreïnie de football a accueilli en mai dernier l’assemblée générale de la Fédération internationale de football (FIFA), à laquelle la fédération israélienne a pris part aux côtés de 207 fédérations nationales. « La tenue à Bahreïn du congrès de la FIFA dépasse évidemment en importance la question de la présence de trois membres de la fédération israélienne. Nous considérons toujours la moitié pleine du verre, en l’occurrence des programmes touristiques, des services de restauration et d’accueil, et une presse internationale qui retransmet l’actualité footballistique depuis Bahreïn », a déclaré le président de la fédération bahreïnie Ali Al-Khalifa. « Nous ne sommes pas les seuls à séparer politique et sport. Le congrès de la FIFA, qui comprend 209 États, se déroule dans tous les pays, et Bahreïn est le second pays du Golfe à organiser cet événement après le Qatar en 2003 », s’est-il défendu.

L’association bahreïnie de lutte contre la normalisation avec « l’ennemi sioniste » condamne pour sa part la participation israélienne. « Le prestige sportif ne peut avoir plus de valeur que le sang de notre peuple et il est absolument inadmissible que, pour dissocier le sport de la politique, nous laissions une délégation d’occupants sionistes profaner notre terre et acceptions la normalisation sous prétexte que nous accueillons un événement mondial de l’importance du congrès de la FIFA », a indiqué l’association, qui dénonce une opération de normalisation directe et un abandon de la position constante de la nation arabe sur la Palestine, cause centrale de tous les Arabes.

Centralité de la cause palestinienne

Jugeant nécessaire d’alerter l’opinion sur la gravité de la situation, un collectif représentant la jeunesse des pays du Golfe opposée à la normalisation a décidé d’organiser un congrès au Koweït pour débattre des moyens de renforcer les campagnes de boycott et de les rendre plus efficaces. Il s’agit également de sensibiliser les jeunes de la région à l’importance de la lutte commune pour la cause palestinienne, indique un communiqué du comité d’organisation. « Il est nécessaire de faire entendre la voix du peuple et de s’opposer aux tentatives de normalisation de toutes sortes, directes ou indirectes. Nous avons la lourde responsabilité de protéger nos pays du projet sioniste, mais aussi de défendre la cause juste du peuple palestinien, notamment en sensibilisant les générations montantes à cette cause humanitaire afin qu’elles s’impliquent dans la résistance », souligne Mourad Al-Haïki, membre du comité organisateur et chargé de communication. « Nous soutenons la cause palestinienne en mettant en garde contre le danger de la normalisation avec l’oppresseur sioniste dont l’existence est une menace pour la sécurité de tous ceux et de toutes celles qui vivent sur la terre de Palestine, ainsi que pour la stabilité de la région », renchérit Mariam Al-Hajiri, membre du groupe des jeunes Qataris contre la normalisation avec Israël. Une organisation qui recense en outre les tentatives de normalisation dans l’ensemble du monde arabe.

L’élan de nationalisme arabe ravivé par ces tentatives de normalisation est relayé par le quotidien Al-Quds Al-Arabi, dans un article de l’écrivain nationaliste bahreïni Ali Fakhro : « S’agit-il d’une question de point de vue ou bien avons-nous des règles et des obligations fondamentales à respecter impérativement et avec lesquelles il n’est pas question de tricher pour un litige passager avec tel ou tel pays ? L’histoire de la pensée et du discours du mouvement sioniste, les déclarations faites par ses chefs depuis plus d’un siècle, les multiples guerres d’agression, les assassinats par le Mossad de centaines d’hommes politiques, chercheurs, militants et résistants arabes, une carte du Grand Israël qui va du Nil à l’Euphrate, tout cela était-il dirigé seulement contre le peuple arabe de Palestine et le territoire historique spolié de Palestine ? Ou bien contre tous les peuples arabes et contre l’ensemble du territoire arabe ? (...) Peut-on vraiment faire confiance à un ennemi cynique, raciste et méprisant, qui veut toujours plus et n’hésite pas à massacrer enfants, femmes et vieillards ? Peut-on compter sur lui comme allié stratégique des Arabes ? Qui sont ces malades qui se disent réalistes et rationnels ? L’impuissance et la lassitude expliqueraient-elles la conduite de certains Arabes, prêts à accepter une vie d’humiliation et d’abrutissement ? Et pourquoi ces dirigeants ne demandent-ils pas à leurs peuples s’ils approuvent ce qu’ils font ? »

« On est en droit de s’interroger sur les raisons d’un tel empressement à établir des relations avec une entité raciste qui bafoue le droit international », considère également le militant bahreïni Khalil Buhazaa qui dénonce « les initiatives clairement normalisatrices prises ces dernières années par certains gouvernements du Golfe, qui ferment les yeux sur les visites de personnalités dans les territoires occupés sous prétexte de participer à des manifestations culturelles ou sportives, alors que le but est de diluer la position sur la cause palestinienne et de présenter l’entité sioniste occupante comme une entité normale avec laquelle nous devons traiter. »

Faut-il s’attendre à l’instauration de relations officielles entre Israël et les États du Golfe ? À une réapparition des bureaux de liaison, voire à l’ouverture d’ambassades et de consulats ? Comme pour confirmer l’accouchement au forceps d’une nouvelle voie diplomatique, une délégation de 24 membres du groupe « This is Bahrain » représentant diverses personnalités religieuses et politiques du pays est arrivée le 9 décembre en Israël pour une visite officielle de quatre jours, quelques jours après que la décision unilatérale de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël a provoqué une flambée de colère dans les territoires palestiniens. À cette occasion, le ministre israélien des communications, Ayoub Kara, qui a annoncé qu’il se rendrait bientôt au Bahrein, a déclaré à Bloomberg qu’il projetait la tenue d’une conférence régionale en 2018 afin d’établir des relations entre Israël et les pays arabes : « Il y aura plus de surprises l’année prochaine », a ajouté le seul représentant arabe du gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

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