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Qatar, une résistance payante face à l’Arabie saoudite

Au début du mois de juin 2017, de manière unilatérale, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Égypte ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar, entraînant la fermeture des frontières terrestres, maritimes et aériennes. Cette pression a obligé l’émirat à s’adapter à la nouvelle donne, en revoyant sa politique régionale et intérieure. Une résistance qui lui permet d’espérer désormais que la crise avec son puissant voisin puisse trouver un dénouement.

Le secrétaire d’État américain Rex Tillerson rend visite à Tamim Ben Hamad Al-Thani, Doha, 11 juillet 2017

L’analyse de l’action diplomatique qatarie, désormais bien documentée, permet d’examiner les facteurs de son surgissement dans le concert des nations et d’en comprendre les évolutions. Son statut de micro-État, sa situation stratégique et son environnement régional incertain imposent aux décideurs qataris d’adopter une politique étrangère « multidimensionnelle et multidirectionnelle ».

Le Qatar s’est appliqué, ces dernières années, à développer une stratégie de diversification, en mobilisant son fonds souverain, Qatar Investment Authority (QIA). Le fonds utilise de nombreuses filiales sectorielles et géographiques lui permettant de disposer d’une véritable toile d’investissement rentable. À la différence de l’Arabie saoudite, « (...) qui privilégie les obligations dans les États les mieux notés à l’échelle du monde et affectionne les fonds de pension nord-américains »1, le fonds cible principalement ses participations en Europe, aux États-Unis et en Asie, dans des secteurs comme l’immobilier, l’industrie, la technologie, la santé et le sport. Le portefeuille d’actifs du fonds s’évalue aujourd’hui à près de 300 milliards de dollars (270,68 milliards d’euros), contre 130 milliards (117,29 milliards d’euros) en 2013.

Parallèlement, le Qatar a mené une offensive diplomatique pour rehausser son image sur la scène internationale. Cette stratégie s’appuie sur une intense activité en matière de médiation. Son usage est érigé comme un principe dans l’article 7 de la Constitution de 20032 et s’est structuré à un répertoire d’actions très diversifiées, piloté par l’ancien premier ministre, Hamad Ben Jassim Ben Jaber Al-Thani. Au développement classique de son réseau d’ambassades ou d’invitations de chefs d’État visant à renforcer les relations bilatérales s’est ajoutée une série d’actions de médiation au service de la paix et de la solidarité. Citons par exemple l’envoi de 300 soldats pour une opération de maintien de la paix au Liban en 2006, la rencontre avec une délégation de leaders houthistes en 2007 et la participation, à la demande de la Ligue arabe, à une opération de médiation au Darfour en 2008. L’émirat a par ailleurs accordé un don de 100 millions de dollars (90,22 millions d’euros) pour les victimes de l’ouragan Katrina aux États-Unis et consacré 150 millions de dollars (135,34 millions d’euros) à la reconstruction de logements fin 2006 au Sud-Liban, suite à la guerre avec Israël, en juillet de la même année. Toutes ces initiatives fabriquent l’image d’un micro-État qui privilégie le dialogue et le consensus pour peser dans le concert des nations.

Le tournant de 2011

L’implication du Qatar dans le paysage sportif mondial est connue, comme l’aspect tentaculaire de cette diplomatie sportive qui voit un émirat capable d’organiser de nombreuses courses et tournois (un tour cycliste, un championnat mondial d’athlétisme, des courses équestres, des courses automobiles et le premier tournoi de tennis de la saison professionnelle, etc.), de racheter un club de football parisien (le PSG) et de handball, d’investir dans une chaîne sportive (Bein Sports) et de décréter un jour férié consacré à cette pratique. Le sport incarne un enjeu majeur qui implique à l’heure de cette stratégie d’influence la possibilité de cristalliser des représentations collectives et des symboles permettant d’attirer, de séduire et d’éblouir. À la fin de l’année 2010, le Qatar remporte un succès retentissant avec l’organisation de la Coupe du monde de football en 2022 : la marque Qatar semble être au plus haut.

Cependant, l’année 2011 a marqué un tournant majeur dans l’évolution de la diplomatie qatarie. Dans la zone Afrique du Nord Proche-Orient en ébullition, traversée par la vague d’aspiration démocratique communément appelée « printemps arabes », le Qatar adopte une trajectoire nouvelle, en contradiction avec son rôle traditionnel de médiateur, avec une stratégie dite « interventionniste », notamment en Égypte, Tunisie et Libye.

Comme le précise la géographe Maia Sinno, l’émirat a « encouragé et soutenu le régime des Frères musulmans, ce qui lui a permis de parfaire sa notoriété internationale, acquise grâce à ses investissements colossaux au Proche-Orient et en Europe, en prenant ouvertement parti politiquement ». Cette attitude donnera du Qatar l’image d’un État ambivalent, ambigu, capable d’ingérence. L’annonce de l’abdication de l’émir Hamad en faveur de son fils Tamim, en juin 2013, dans un contexte de restauration de l’influence saoudienne dans la région, obligera le Qatar à adopter une politique étrangère plus consensuelle.

Un rapprochement avec la Turquie et l’Iran

La crise de juin 2017 a réussi à infléchir un équilibre déjà fragile. Ainsi, afin de ne plus dépendre d’un Occident qui a, au début de la crise, oscillé entre silence et soutien du Quartet — notamment le président des États-Unis —, le Qatar s’est rapproché d’acteurs locaux tels que la Turquie et l’Iran. La proximité géographique de ces pays assure des prises directes avec les crises qui peuvent toucher la région, et donc une capacité d’intervention plus rapide. S’il est probable que c’est le secrétaire d’État américain d’alors, Rex Tillerson, qui a forcé l’arrêt d’un plan d’invasion saoudo-émirati au début de la crise, les tergiversations américaines ont démontré au Qatar que la stratégie régionale de bouclier militaire occidental ne peut plus être considérée comme infaillible.

La méfiance du Qatar envers ses voisins est partagée par d’autres pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), puisque le Koweït et Oman ayant essayé de désamorcer la crise, refusent de se plier au leadership saoudo-émirati. Ce qui est reproché par le couple MBZ/MBS (Mohamed Ben Zayed et Mohamed Ben Salman) au Qatar pourrait tout autant l’être, et à Oman, au Koweït ou même à Bahreïn. En effet, des partis se réclamant officiellement des Frères musulmans siègent aussi bien aux parlements koweitien que bahreïnien, même s’il est vrai que le Bahreïn est hôte d’une importante majorité de chiites, ce qui pourrait expliquer la tolérance du voisin saoudien à l’égard des Frères musulmans, après tout sunnites. Quant à Oman, le pays faisant face à des difficultés économiques importantes, il continue d’avoir d’intenses échanges commerciaux avec l’Iran, légaux ou non.

Des réformes nécessaires

Le cheikh Tamim est, à 33 ans, le plus jeune chef d’État du monde arabe. Depuis son avènement, il évolue dans un environnement diplomatique régional qui lui est hostile, ce qui fait du pays un laboratoire pour les voisins, aussi bien en termes de politique extérieure qu’intérieure. La diversification des alliances, et donc des risques, ainsi que la volonté de s’attacher une image positive en Occident après des années de critiques acerbes notamment sur son soutien à des groupes extrémistes en Syrie parmi lesquels Jabhat Al-Nosra ont poussé le pays à entreprendre des changements importants de ses lois.

Ainsi, le Qatar a assoupli sa législation sur la kefala, système de tutelle des travailleurs longtemps décrié par les ONG et associations de défense des droits des travailleurs migrants, car il obligeait les travailleurs à demander l’assentiment de leur tuteur pour changer de travail ou même voyager à l’étranger. Les employeurs n’ont en théorie plus le droit de confisquer les passeports des travailleurs étrangers, pratique jusque-là courante. De même, en septembre 2018, le pays a annoncé qu’il mettait fin au permis de sortie pour la plupart des travailleurs étrangers, geste salué par l’Organisation internationale du travail (OIT). Le Qatar a également fait savoir qu’il proposerait chaque année une centaine de permis de résidence permanente à des travailleurs qualifiés, en autorisant les étrangers à détenir 100 % des parts d’une compagnie, tous secteurs compris, chose inconcevable il y a encore quelques années dans les pays du CCG.

Si le Qatar n’est pas précurseur en matière d’assouplissement des régulations qui ont cours dans les pays du CCG — des zones économiques dédiées existent déjà dans les Émirats et des règles plus souples ont également cours au Bahreïn —, le pays accélère toutefois les réformes et force finalement les autres nations à lui emboîter le pas, au risque s’ils ne le font pas de voir les entreprises internationales leur préférer Doha.

Un atout du régime est le soutien de la population. Si le voisin saoudien se targue du soutien sans faille de sa jeunesse au prince héritier Mohamed Ben Salman, le cheikh Tamim, lui, dispose d’une réelle approbation de la part d’une population qui se sent acculée.

En conclusion, ce que les autorités qataries qualifient de « blocus » et que le Quartet appelle le « boycott », a principalement affecté l’économie du pays dans le tourisme (1,8 million de touristes internationaux en 2018, soit 19 % de moins que l’année précédente), l’immobilier (chute des prix de 10 % depuis juin 2017) ou encore la compagnie aérienne nationale Qatar Airways, qui a dû revoir entièrement ses couloirs aériens. Mais au-delà des nombreuses critiques légitimes qui lui sont adressées et malgré la pression de ses voisins, le pays a réussi le pari de maintenir à flot une économie qui dépend encore beaucoup des ressources énergétiques.

Pourtant, à long terme, la stabilité du Qatar dépendra de la réconciliation au sein du CCG, une alliance en plein délitement et qui est pourtant un mécanisme essentiel pour ses membres. C’est ce qu’illustre la continuité de la tenue des exercices militaires sur le sol saoudien en 2018 et en 2019 auxquels ont participé des militaires qatariens. À noter également que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn participent cette année à la Coupe du Golfe, qui se tient au Qatar du 24 novembre au 6 décembre, et ce alors que les trois pays avaient boycotté cette manifestation sportive il y a deux ans. Chose qui laisse présager un début de « détente » dans les relations entre Doha et ses voisins. La clef d’une stabilité sécuritaire et économique de Doha se trouvera-t-elle à Riyad ?

1Philippe Cadène et Brigitte Dumortier, Atlas des pays du Golfe, Paris, RFI/Presses universitaires de Paris-Sorbonne 1

2« La politique étrangère de l’État est fondée sur le principe de consolidation de la paix et de la sécurité internationale en encourageant la résolution pacifique des litiges internationaux ; elle soutient le droit des peuples à l’autodétermination et la non-intervention dans les affaires intérieures des États ; elle coopère avec les nations pacifiques. »

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