Politique, culture, société, économie, diplomatie

MBZ/MBS, deux hommes pressés ébranlent le Golfe

Deux pays jouent désormais un rôle majeur dans la recomposition géopolitique du Proche-Orient et du Golfe : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Derrière ce basculement, deux hommes, Mohamed Ben Zayed et Mohamed Ben Salman, et une stratégie commune ?

Le cheikh Mohamed Ben Zayed Al-Nahyan, dit « MBZ », est incontestablement la figure politique la plus influente de la fédération des Émirats arabes unis (EAU). Né à Al-Aïn en 1961, il se destine très tôt à une carrière militaire. Diplômé de l’académie royale de Sandhurst en 1979, il commence à servir comme commandant d’un escadron d’hélicoptères ; puis, devenu commandant de l’armée de l’air en 1986, il est nommé au poste de chef d’état-major des armées en 1992. En 2004, à la suite du décès de son père, le cheikh Zayed (fondateur de la fédération), il est nommé vice-commandant suprême des forces armées. Enfin, depuis la maladie de l’actuel émir, son demi-frère le cheikh Khalifa, il hérite de facto de la charge du pays.

Homme de culture, de réseaux et d’influence, il entretient des relations personnelles avec de nombreux dirigeants. L’inauguration du musée du Louvre d’Abou Dhabi, le 8 novembre 2017, en compagnie de plusieurs chefs d’État étrangers — dont Emmanuel Macron — témoigne de ses liens privilégiés. De l’avis du politologue Alexandre Kazerouni, ce musée est d’abord un outil qui donne à voir le rapport de forces et le leadership de la famille régnante, et notamment du cheikh, en tant que chef du clan des Bani Fatima1, et ce, dans tous les leviers du pouvoir : armée, politique étrangère, renseignement, économie et donc culture.

En effet, les EAU ont très tôt commencé à s’engager dans le développement d’une économie de la connaissance. La structure fédérative2 encourage l’idée d’une spécialisation fonctionnelle du territoire. L’émirat de Dubaï (dont les hydrocarbures ne représentent que 8 % du PIB) côtoie Singapour et Rotterdam dans une nouvelle hiérarchie portuaire sur la carte du trafic de porte-conteneurs et privilégie, selon la géographe Brigitte Dumortier, la diversification de ses activités par la concentration de zones franches généralistes (comme celle de Djebel Ali) ou hautement spécialisées (Knowledge Park, Media City, Academic City ou Internet City). Des zones qui présentent de nombreux avantages administratifs et fiscaux tels que l’exonération douanière ou la libre gestion. Quant à Abou Dhabi, qui couvre presque 90 % du territoire, il possède l’écrasante majorité des réserves d’hydrocarbures de la fédération (95 %). À cet égard, la diversification progressive de son tissu productif a suivi une méthode différente de celle de Dubaï. L’appareil militaire et le fonds public d’investissement Mubadala d’Abou Dhabi ont d’abord servi de catalyseur à la diversification sectorielle (éducation, automobile, technologie, aéronautique, immobilier) et géographique (ciblage d’opportunités d’investissements en Europe, en Afrique, en Asie, etc.). En 2009, la contribution des hydrocarbures est passée sous la barre des 50 % du PIB.

Diplomatie interventionniste

L’examen des orientations de la diplomatie de MBZ révèle deux principes. Le premier est la continuité des actions contre l’Iran et les Frères musulmans. Ce n’est pas une nouveauté : dès 2006, les dirigeants émiratis avaient porté une initiative de boycott qui n’a jamais su trouver écho auprès des autres pays du Golfe. L’année suivante, le Qatar a par exemple joué sa propre partition avec une politique de rapprochement et de médiation avec l’Iran. Cependant, comme le précise le politologue Victor Gervais3, cette initiative du rival qatari a contrarié les dirigeants émiratis, un temps discrédités sur la scène régionale pour leur incapacité « à formuler des propositions de sécurité alternatives » dans le contexte d’après-conflit opposant Israël et le Hezbollah en 2006.

On observe, à travers la crise diplomatique des 5 et 6 juin 2017, que MBZ a su tirer les leçons des erreurs passées en n’hésitant pas à constituer un axe Abou Dhabi-Riyad-Le Caire sur la base de relations privilégiées et d’une convergence d’intérêts économiques et stratégiques. En effet, pour les partisans de cet axe, le Qatar représente un rival qui a trop longtemps cherché à élargir les frontières virtuelles de son influence dans une zone Moyen-Orient Afrique du Nord (MENA) en recomposition. Damas, Bagdad et Le Caire traversent une période d’instabilité. Beyrouth n’est plus le grand centre d’affaires et d’avoirs pétroliers qu’il a été par le passé, et le Maghreb est de plus en plus intégré à l’Union européenne (processus de Barcelone, instrument européen de voisinage et de partenariat sud).

Le deuxième principe porte sur le renforcement du hard power(pouvoir de coercition) du pays. L’objectif est clair : permettre le déploiement d’un complexe militaro-industriel à Abou Dhabi et la sanctuarisation du territoire par la construction d’une force militaire, en hommes et en investissements. La fédération devient ainsi le deuxième plus grand importateur d’armes dans le Golfe. Elle finance avec l’Arabie saoudite la force conjointe au Mali (G5 Sahel) et participe à la coalition militaire contre la rébellion des houthistes au Yémen. Les contrats d’achats d’armements et la diversification des accords bilatéraux de défense (France, Royaume-Uni, États-Unis, etc.) confirment la constitution d’une force de dissuasion de premier plan.

Sur ces deux points au moins, l’influence de MBZ sur la politique du jeune prince héritier saoudien semble réelle. Cependant, on ne saurait manquer de considérer le phénomène « MBS » comme propre à l’Arabie saoudite.

Une prise du pouvoir brutale

Le samedi 4 novembre 2017, les autorités saoudiennes ont procédé à l’arrestation de dizaines de hautes personnalités du pays appartenant à la famille royale. Menée sous couvert d’une lutte anticorruption, cette opération « mains propres » s’inscrit dans la continuité d’un processus de centralisation du pouvoir et constitue un acte de consolidation du pouvoir du prince héritier, entamée dès le mois de juin 2017 quand il remplace au poste de prince héritier son cousin Mohamed Ben Nayef. Le dernier épisode majeur en a été le limogeage du chef d’état-major de l’armée et d’autres responsables militaires fin février 2018. Celui qui est aussi désormais vice-premier ministre est également le plus jeune ministre de la défense du monde, président du conseil des affaires économiques et du développement et du haut-conseil de la Saudi Aramco.

Âgé de 32 ans, Mohamed Ben Salman, « MBS », diplômé en droit de l’université du roi Saoud à Riyad détonne parmi les prétendants au trône, souvent issus d’académies militaires ou de prestigieuses universités anglo-saxonnes. Il devient, à seulement 24 ans, conseiller spécial de son père, alors gouverneur de Riyad, et entre au gouvernement dès 2014. En moins de deux ans, il concentre dans ses mains tous les niveaux stratégiques du pouvoir et les principaux leviers économiques du pays. Fatiha Dazi Héni le décrit ainsi4 : « son ascension est fulgurante en dépit de son manque d’expérience et des rumeurs sur son tempérament impétueux et imprévisible, quoique volontaire et travailleur. Sa personnalité reste pourtant difficilement définissable, ce qui provoque des inquiétudes ».

La fin de l’État-providence ?

MBS est réaliste sur le diagnostic de la situation économique et pragmatique dans l’administration des remèdes qu’elle appelle. Le prince comprend la nécessité de réformer l’économie du royaume qui souffre de la « malédiction du pétrole » : des prix élevés, de faibles incitations à travailler, donc à développer le secteur privé hors hydrocarbures et à augmenter le niveau d’éducation, en raison de l’existence d’une « rente » redistribuée par l’État, fruit des fortes recettes d’exportations. Bien que résiliente à la chute des prix du pétrole5, l’économie a néanmoins souffert d’une baisse de croissance (ramenée de 4,1 % à 0,1 % entre 2015 et 2017) et d’un double déficit. Son taux de chômage stagne autour de 12 %. Ceci a obligé Riyad à prendre des mesures inédites d’austérité dès 2015 : baisse des subventions pour l’énergie et l’eau, coupe des traitements publics. L’adoption en avril 2016 du plan « Vision 2030 », si elle n’est pas si révolutionnaire que cela dans une région où de tels plans avaient déjà été engagés, annonce néanmoins la fin de l’État-providence à la saoudienne, et représente un programme très ambitieux, non dénué d’obstacles dus à l’inertie globale de l’économie saoudienne. Les mesures envisagées concernent la suppression des subventions au secteur énergétique d’ici 2020, des incitations au développement du secteur privé, un contrôle de l’action publique, de nouvelles recettes fiscales devant contribuer à 6,6 % du PIB non pétrolier en 2020, et enfin la privatisation partielle (5 %) de la Saudi Aramco. Elles devraient accroître les revenus non pétroliers à 56,5 milliards de dollars (46,18 milliards d’euros) en 2017 et donner lieu à un surplus budgétaire dès 2020.

La place que le jeune prince entend donner à l’islam wahhabite au sein du système de pouvoir du royaume ne révèle en revanche pas un modernisme débridé. La politique du royaume s’est construite sur la base d’un pacte historique entre la famille Saoud et les oulémas wahhabites descendants du prédicateur hanbalite Mohamed Ben Abdelwahhab (Ibn Abdelwahhab). Si MBS semble mettre à mal ce consensus par des arrestations massives opérées dès juin 2017 et intensifiées en septembre dernier de dissidents religieux (dont Salman Al-Awdah), intellectuels et autres militants des droits humains, et quelques déclarations « choc »6, cela procède en grande partie d’une stratégie de communication. Les dépositaires du wahhabisme ont depuis longtemps démontré la plasticité du dogme nécessaire pour préserver leur position centrale dans l’espace social7.

En politique intérieure, MBS semble en définitive s’inspirer du modèle émirati, soit un mélange d’une part d’autoritarisme vertical, s’appuyant moins sur la légitimité tribale et religieuse que sur une légitimité politique et charismatique, et d’autre part du rejet de l’islam politique. Sa détermination à endiguer toute forme d’islam politique sortant du cadre wahhabite se mesure à la fermeté toujours plus affirmée qu’il affiche à l’endroit des Frères musulmans. Bénéficiant en outre de la modernisation entamée dès la fin du règne d’Abdallah, conscient que ses alliés de demain sont les femmes et les jeunes de moins de 35 ans, il a concédé beaucoup de réformes en leur faveur, donnant ce faisant des gages d’ouverture à l’Occident et améliorant « l’image du royaume auprès des investisseurs étrangers ».

Une nouvelle donne géopolitique régionale

En 2015, le nouveau souverain Salman et son fils sont confrontés à un jeu géopolitique régional au sein duquel Téhéran entend regagner de l’influence et fait l’objet d’efforts marqués d’apaisement de la part de l’administration Obama. Ils optent pour la fermeté : le premier acte international du jeune prince hériter est d’intervenir à la tête d’une coalition arabe au Yémen dès mars 2015, dont la capitale Sanaa est prise en 2014 par les houthistes, accusés d’être soutenus par l’Iran.

L’élection du président américain Donald Trump est venue rebattre les cartes : Riyad se sent soutenu dans ses velléités de contenir l’Iran et de contraindre ses « meilleurs ennemis » sunnites — le Qatar — à cesser de soutenir les Frères musulmans. En témoigne le ton de la visite officielle du président américain en Arabie saoudite au printemps 2017.

Le royaume subit cependant d’importants échecs diplomatiques depuis un an. La coalition qu’il mène au Yémen est totalement enlisée, sans grand espoir d’amélioration depuis l’assassinat de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, et le conflit a donné lieu à une situation humanitaire d’une rare gravité. Par ailleurs, la tentative d’isolement du Qatar entamée en juin 2017 n’a pas eu l’effet escompté : l’émirat a su jouer de ses alliances tous azimuts et a puisé dans ses importantes réserves de change pour enrayer une crise qui aurait pu être fatale. Enfin, sa stratégie d’affrontement au Liban a échoué : la démission imposée de Saad Hariri pour déstabiliser l’alliance passée avec le Hezbollah — qui lui a permis de former un gouvernement d’union nationale sous la présidence de Michel Aoun après des mois de vacance du pouvoir — est un échec. Le leader du Hezbollah et le président Aoun ayant appelé à la cohésion nationale, le prince a senti la situation lui échapper, et l’intervention d’Emmanuel Macron pour libérer Saad Hariri a été un moindre mal.

Le royaume saoudien est tributaire de la stratégie diplomatique américaine, parfois pour le pire : les États-Unis ayant durci leur position face au Kremlin (campagne contre le « russiangate », prise de nouvelles sanctions, livraisons d’armes à l’Ukraine), l’axe Riyad-Moscou, péniblement établi, est mis à mal. Par ailleurs, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël de manière unilatérale et par surprise en décembre dernier par le président Trump embarrasse la diplomatie saoudienne dans son entreprise d’apaisement des Palestiniens en vue d’un prochain plan de paix.

Autrefois relativement en retrait de la scène internationale, l’Arabie saoudite semble donc acquérir depuis deux ans un rôle structurant dans la région, au travers de guerres par procuration et de bras de fer diplomatiques, sans pour autant en devenir un « gendarme ». On voit se dessiner clairement deux lignes de tension, tributaires des rivalités économiques et géostratégiques des puissances régionales, et que l’on ne saurait recouper avec un « simple » affrontement sunnite-chiite : d’un côté un axe Arabie saoudite-États-Unis-Israël, auquel s’accolent les EAU ainsi que l’Égypte, dont le royaume saoudien est le premier bailleur. Ils ont en commun une détestation du régime iranien et de l’islam politique porté par les Frères musulmans. De l’autre, se forme de facto un axe Qatar-Turquie qui a amplifié la coopération commerciale et militaire de ces deux pays. Le Koweït et Oman restent neutres, comme le veut leur tradition diplomatique, le Koweït ayant tenté de se poser sans succès en médiateur dans la crise régionale. Aux côtés de l’Iran, la Russie remplit, sur le dossier syrien, le vide laissé par les puissances occidentales et régionales.

1« Les enfants de Fatima », la troisième femme (favorite) du cheikh Zayed.

2La fédération des EAU (83 600 km2) est un État de près de 10 millions d’habitants, composé de 7 émirats : Abou Dhabi, Dubaï, Sharjah, Ras El-Khaïmah, Fujaïrah, Oum el Quaïwaïn et Ajman.

3Du pétrole à l’armée : Les stratégies de construction de l’État aux Émirats arabes unis, thèse, Institut d’études politiques, 2011.

4L’Arabie saoudite en 100 questions, éditions Taillandier, 2017.

5Baisse de 96 dollars (78,47 euros) à 43 dollars (35,15 euros) le baril entre 2014 et 2016, soit moins de la moitié du fiscal breakeven (le prix par baril minimum nécessaire pour équilibrer le budget tout en permettant les dépenses publiques prévisionnelles. En dessous de ce prix, un déficit budgétaire apparait mécaniquement.

6Fin octobre 2017 au Future Investment Initiative, il appelle à la modération religieuse contre le salafisme wahhabite et en employant l’expression très commentée d’« islam du milieu, modéré, tolérant, ouvert sur le monde et toutes les religions ».

7Voir Nabil Mouline, « Petits arrangements avec le wahhabisme », Le Monde diplomatique, janvier 2018.