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Reportage

Le Caire. Nuit d’oubli à bord d’une felouque sur le Nil

Dans une ville fracturée par les divisions sociales et gagnée par la morosité, les sorties du jeudi soir sur le Nil à bord d’une felouque — l’un de ces gros bateaux à moteur populaires — sont l’une des rares occasions de s’amuser sans payer des fortunes. Le Nil n’est certes pas un territoire hors contrôle, mais à bord, le plaisir n’y est pas compté.

lokha/Flickr

Il est un peu plus de 22 h ce jeudi 8 décembre 2022. Fatima se tient stoïque sur le rebord de la digue menant à l’un des trois bateaux qu’elle possède. Elle discute avec une de ses proches, dont les enfants en claquettes déambulent et jouent sur le muret en pierre. À quai, une felouque immobile accueille déjà à son bord plusieurs dizaines de personnes ; la plupart, assises sur les banquettes qui ceinturent l’embarcation, sirotent déjà des Stella, une marque de bière populaire en Égypte. Fatima indique d’un air nonchalant aux retardataires que le bateau n’est pas encore parti. Un retard d’1 h 30 n’est pas, au fond, si exceptionnel.

Le jeudi soir, afin de festoyer pour la première soirée du week-end, certains Cairotes optent pour une virée sur felouque, mais pas n’importe laquelle. Il ne s’agit pas du traditionnel voilier méditerranéen qui participe aux charmes de la découverte fluviale de la Haute-Égypte et fit dire à Gustave Flaubert lors de son voyage de 1849 que « toute la vallée du Nil, baignée dans le brouillard, semblait une mer blanche immobile, et le désert derrière, avec ses monticules de sable, comme un océan d’un violet sombre dont chaque vague eût été pétrifiée »,, mais bien d’un bateau au moteur vrombissant. À l’odeur de gasoil se mêle l’instabilité de la chaloupe qui, pouvant atteindre une capacité de 120 personnes, fait craindre de chavirer à chaque remous.

Une rare mixité sociale

Au départ de Zamalek, quartier dans le nord de Gezirah, l’île la plus cossue du Caire, la felouque est directement réservée auprès de Fatima par un groupe, de manière à accueillir un nombre conséquent de personnes. C’est généralement Mamdouh* qui s’en charge car, fort d’un tempérament jovial et d’une appétence pour la fête, il « trouve dans ces soirées une ambiance et une bringue rarement égalées ». En plus de la perception d’une éventuelle commission, cela valorise son aura sociale et lui confère un rôle d’animateur.

L’information se diffuse de surcroît via les réseaux sociaux, afin de se retrouver, entre amis, mais pas seulement. Bien que les habitués constituent la majorité des fêtards, la felouka reste, en effet, un des rares lieux nocturnes où la mixité de genres, de classes et de styles est encore possible. Son coût, 30 livres égyptiennes de l’heure (environ 0,92 euro après la récente dévaluation), n’est pas à la portée de tous, mais s’avère abordable pour une partie de la jeunesse égyptienne. Bien plus abordable en tout cas que les péniches discothèques de Zamalek, qui accueillent une clientèle aisée et branchée, ou même que les cabarets surannés du centre-ville et de l’avenue Al-Haram qui mène aux pyramides de Gizeh, et qui mélangent nouveaux riches égyptiens, touristes du Golfe et danseuses professionnelles.

Au-delà de l’aspect financier, et même de la sélection imposée à l’entrée de nombreux bars et boîtes de nuit, la violence symbolique qui inhibe les jeunes issus des quartiers populaires de sortir réside dans la localisation des lieux inédits de sociabilité nocturne, principalement dans les quartiers aisés de la capitale, à l’instar de Maadi (sud du Caire), de Zamalek et des nouveaux quartiers comme Tagamoa dans la ville du nouveau Caire. C’est comme si la pratique de ces géographies n’était pas autorisée à tous, et qu’une majorité de la population était soumise à un déni d’accès à la Cité, d’ailleurs accentué par le manque d’espaces publics, en particulier de promenades et de terrains de sport, la privatisation des berges du Nil et l’omniprésence de la circulation automobile. Cette dernière ayant toutefois le mérite de couvrir les conversations et d’anonymiser quelque peu les rencontres, comme les fontaines omeyyades en leur temps, en particulier pour les jeunes couples qui aiment à se retrouver sur le pont Qasr El-Nil, dos au tintamarre des klaxons et face aux lueurs oniriques du Nil.

La saveur d’une certaine extra-territorialité

De leur côté, les jeunes sans-le-sou n’ont d’autre choix que de rester chez eux ou bien d’aller s’asseoir en terrasse de café, préférablement de leur quartier, pour discuter, si ce n’est ressasser leur sentiment carcéral. Lui-même étant alimenté par l’impression holiste d’être prisonnier de toutes les facettes et de toutes les échelles de l’existant — État, société, famille, employeur (s’il en est), citoyenneté, particules d’oxygène polluées. Même les mariages populaires qui se déroulaient dans la rue et permettaient une réappropriation éphémère, mais festive du quartier, en particulier par la danse, y compris celle du bâton (tahtib), se font de moins en moins légion.

C’est pourquoi les soirées felouka offrent littéralement une sortie, une évasion, non seulement au cœur du Caire, mais surtout au centre du Nil. Le caractère fluvial procure à ces moments-là la saveur d’une certaine extraterritorialité qui octroie à tous une permission, dans un pays soumis à un régime politique plus liberticide que ne l’était le précédent. Le balancement des flots renvoie à lui seul au retournement du monde et à son échappée. Il s’agit, le temps d’une soirée, de renverser son quotidien, plutôt que de le déverser.

À son bord, les normes et les conventions dominantes sont donc inversées. Au-delà des inclinations alcoolisées et de la contestation possible d’une hétérosexualité normée, les choix sonores et chorégraphiques permettent à chacun de composer avec une petite marge de liberté, à la fois intime et collective. Les mahraganat, complaintes populaires du début des années 2 000, happées et rythmées de manière électronique, participent à l’euphorie collective et catalysent l’ambiance, le temps d’une soirée. Connus de tous, ces sons soudent les différences, et condensent en une seule énergie les cris et rages intérieurs de l’assistance. Ils rappellent néanmoins à tous leur(s) condition(s). Mais, là encore, l’idée est d’inverser la tendance ; de ne pas endurer ces sons, comme cela est le cas dans la plupart des lieux du Caire, des touk-touk aux salons de coiffure en passant par les restaurants populaires, mais plutôt de les dompter par la danse et un certain entrain grégaire.

Comme en France, les restrictions liées à la (non-)gestion sanitaire de la crise du Covid-19 au Caire ont permis aux autorités politiques de restreindre un peu plus la vie nocturne, considérée comme vecteur d’agitation, en particulier dans des endroits subversifs, mais plus généralement à l’ensemble des lieux d’accueil du public, sommés de fermer leurs portes plus tôt dans la nuit. La réputation de somnambule de la capitale égyptienne s’en est trouvée affectée alors que le contrôle des foules, omniprésent, en était facilité.

Du pont Imbaba aux berges du Fairmont

23 h 30, la felouque bat son plein avec une soixantaine de personnes à son bord, dansant sur les mahraganat les plus en vogue du moment, lorsqu’une patrouille de la police fluviale aborde le bateau. Extinction des feux et escamotage des boissons et des stupéfiants se propagent alors au même rythme. Les agents repartiront au bout d’une dizaine de minutes ; leur but principal, hormis celui de glaner un pot-de-vin (rashoua), est de rappeler aux tenanciers de l’embarcation et aux organisateurs que les autorités sécuritaires restent agissantes, et que, par voie de conséquence, le Nil n’est pas un territoire hors de contrôle.

Minuit et quart, la felouque passe sous le pont Imbaba, imposant ensemble bleu d’acier et de plomb, en partie ferroviaire avec ses trailles saillantes typiques du début du siècle dernier. À cet instant, sous la chape de l’ouvrage, d’un seul être, la foule se met en branle et tente, en cris et en chœur, de résister par la force de son éclat à ce couvercle qui la recouvre derechef. Un intervalle que la douce brise d’automne, favorisée par la platitude du fleuve, rend d’autant plus agréable aux corps que ceux-ci s’agitent vivement.

La felouque s’immobilise alors devant le Fairmont Nile City, un des hôtels les plus luxueux de la capitale, fort de ses sept restaurants-bars et de son casino. La foule ne redouble pas d’énergie pour narguer les puissants dans leurs tours arrogantes, mais reste indifférente au clivage, au contraste pécunier, comme pour bien signifier que la felouka est un lieu offshore, hors-sol, à l’écart de la violence sociale du Caire. Inutile de se soucier des représentations alors que le réel se concrétise, pour une fois. Le temps d’une soirée, la frustration sexuelle, les désillusions professionnelles, le labeur quotidien, les pressions sociétales et familiales sont oubliés et relégués au bitume froid et sec de la rive. Le temps d’une soirée.

00 h 32, à toute vitesse, sorti de l’ombre, un canot amène une demi-douzaine de nouveaux participants. L’effet de surprise et la séquence cinématographique qui l’accompagne stimulent la foule qui s’en épaissit davantage. La felouque prend corps au complet et chaloupe alors entre les flots. Contrairement aux embarcations (en particulier les dahabiya) que de nombreux riches Égyptiens et étrangers privatisent tout en cultivant leur entre-soi, ce rendez-vous fluvial hebdomadaire est communautaire, en cela qu’il construit un sentiment d’appartenance à un groupe (shela) sans pour autant être excluant, car l’idée est justement de (se) rencontrer, de (se) mélanger, de partager, comme si, pour l’occasion, les conditions et les destins s’oubliaient dans les eaux troubles et huileuses du Nil. Jusqu’à s’y dissoudre totalement. Au point de se soulager : aucun sentiment n’apparaît plus libertaire que celui de décharger sa vessie à la proue du navire pour les hommes, seuls face à l’immensité et aux reflets de la ville. Là encore le soulagement est évasion. Les femmes peuvent aussi s’y prêter, plutôt sur la poupe, à côté d’un capitaine impassible qui en aura de toute façon déjà vu des vertes et des pas mûres. Les moins à l’aise pourront toujours regagner la berge et se délester au Kentucky Fried Chicken, en face du ponton, pour défier avec allégresse les émanations funestes d’un capitalisme mondialisé.

Stagnation langoureuse pour étirer le temps

Il est 1 h 00 et la fête est finie. Triste retour terrestre par une morsure du réel. À l’entrée de l’escalier qui mène à la ville, Fatima se dresse, robuste, et surjoue son rôle de videur pour collecter son dû. Son hijab noir lui donne encore plus de stature. Business as usual, sur le sol cairote. L’évasion s’évade et les tintements continus des automobiles tirent les fêtards de leur rêverie pour les renvoyer à leur propre amertume, avec pour piqûre de rappel le contact du flouze qu’ils extraient timidement de leurs poches.

Heureusement qu’Omar*, le vendeur ambulant de patates douces, permet d’atténuer ce retour abrupt à la réalité et de l’envelopper dans une nappe de fumée bien odorante. L’instant est d’ailleurs propice à une stagnation langoureuse, si commune sur les talus citadins et autres terrasses de cafés cairotes, entre une partie de backgammon (tawla) et le souffle d’un narguilé, comme pour étirer le temps. Plus tard, la foule s’étiolera et se dispersera, progressivement, pour replonger, anonymement, dans la folle cadence urbaine de la capitale. Le temps d’une longue semaine.

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