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Le Daghestan, plus que jamais sous l’œil de Moscou

Reprise en main politiquement par le Kremlin, globalement débarrassée du terrorisme islamiste, la République la plus peuplée du Caucase du Nord espère consolider son fragile développement économique au sein de la Fédération de Russie. Sous la surveillance accrue de Moscou qui la considère comme une zone stratégique sur le plan militaire et pour la sécurité de ses voies de transport énergétiques.

Affiche mettant en scène Vladimir Poutine et Vladimir Vassiliev, chef de la République du Daghestan, dans la ville de Derbent, proche de l’Azerbaïdjan
©Arthur Fouchère

Le 2 février 2018, le Kremlin lance une purge sans précédent contre le gouvernement de la République du Daghestan, et fait emprisonner pour corruption plusieurs ministres et élus de la capitale, Makhatchkala. L’une des 22 républiques de la Fédération de Russie jouissait d’une grande autonomie de gestion depuis la chute de l’Union soviétique. Avec une économie peu diversifiée, victime de la désindustrialisation1, le Daghestan s’était largement reposé sur les transferts budgétaires fédéraux : 70 % du budget annuel de la République, soit environ 1 milliard de dollars (environ 900 millions d’euros) par an, sont alloués par Moscou. Mais en détournant des fonds publics, les dirigeants du Daghestan se sont attiré les foudres de Moscou. La corruption endémique n’avait fait que s’accroître à mesure que les tensions sécuritaires ébranlaient la république russe la plus peuplée (3 millions d’habitants) du Caucase du Nord.

Depuis la deuxième guerre de la Tchétchénie voisine (1999-2009), elle-même déclenchée par Moscou après l’invasion de villages daghestanais par des rebelles djihadistes tchétchènes2, la déstabilisation du Daghestan entre 1999 et 2015 a entretenu sa mauvaise réputation et des années de stagnation économique.

L’établissement de « l’Émirat du Caucase » en 2007 par Dokou Oumarov, un chef de guerre tchétchène issu de la frange islamiste des séparatistes et désirant instaurer la charia sur l’ensemble du Caucase du Nord, a accentué la pénétration du terrorisme, visant progressivement quasi exclusivement les forces de sécurité. Pendant une dizaine d’années, de nombreuses opérations antiterroristes ont secoué des villages entiers et fragilisé la population, à 85 % musulmane et majoritairement sunnite chafiite de tradition soufie. Entre 2010 et 2018, on dénombre 3 600 victimes de ces violences au Daghestan, selon les données de Kavkaz-Uzel, média indépendant de l’ONG russe Memorial (cette statistique inclut les militants djihadistes).

Caucase du Nord
Wikimedia Commons

Un homme de Poutine à la tête du pays

Peu de temps avant sa réélection en 2018, Vladimir Poutine a placé à la tête du Daghestan Vladimir Abdoulaïevitch Vassiliev, premier chef de la République depuis 1948 n’étant ni musulman ni issu de l’une des grandes ethnies daghestanaises. Ce chrétien orthodoxe est en effet russe d’ascendance kazakhe. Membre du parti Russie unie et ancien député de la Douma entre 2003 et 2017, il est chargé par Moscou de remettre de l’ordre au niveau politique, budgétaire et sécuritaire.

Sur ce dernier plan, Vassiliev surfe sur le déclin du terrorisme amorcé dès 2014 sous le règne de son prédécesseur Ramazan Abdoulatipov (2013-2017), dont le gouvernement avait été puni par Moscou quelques mois après sa démission. Alors que l’Émirat du Caucase s’affaiblissait, Abdoulatipov avait opéré un virage répressif très critiqué quant à sa légitimité et son efficacité, en mettant fin au processus de dialogue avec les pratiquants salafistes quiétistes, dits « modérés » rejetant l’usage de la violence.

Ne représentant qu’une faible partie de la population, ces derniers ont été la cible des autorités : contrôles et arrestations arbitraires à la sortie des mosquées, meurtres et bavures. Cette tactique, pour beaucoup d’observateurs, n’a fait qu’alimenter l’esprit de vengeance et la radicalisation de centaines de jeunes rarement pratiquants à l’origine, dont la plupart ont rejoint les rangs de l’organisation de l’État islamique (OEI), à laquelle l’Émirat du Caucase a prêté allégeance en 2015.

« Sous la pression de Moscou avant les Jeux olympiques de Sotchi en 2014, les autorités locales et fédérales ont officieusement plus que favorisé — voire parfois forcé — le départ vers la Syrie de nombreux Daghestanais radicalisés, ou potentiellement radicalisés, pour ne prendre aucun risque. Selon le Kremlin, 1 500 sont partis, mais ils seraient en réalité 5 000 ! », affirme le spécialiste d’origine daghestanaise Akhmet Yarlykapov3. S’en sont suivies plusieurs attaques revendiquées par l’OEI entre 2014 et 2018. L’insécurité a progressivement décliné sur le territoire du Daghestan.

Aujourd’hui, Vassiliev adopte une posture de compromis dictée par Moscou, avec la création de structures de prévention de la radicalisation et des rapatriements depuis la Syrie. Dans les faits, l’interdiction du salafisme, à l’instar de la Tchétchénie et contrairement à l’Ingouchie est maintenue par la Direction spirituelle du Daghestan. Représentant historique depuis l’ère soviétique de l’islam « officiel » et chargé de l’enregistrement des cultes, cet organe ne contrôle plus que la moitié des organisations religieuses, les autres étant contraintes à vivre dans la clandestinité.

Mosquée centrale de la ville de Makhatchkala
©Arthur Fouchère

La mer Caspienne enjeu stratégique

Le Kremlin n’entend pas seulement discipliner le gouvernement et consolider la stabilité sécuritaire du Daghestan. La république constitue en effet pour Moscou un périmètre stratégique à l’échelle régionale (Caucase, Proche-Orient, Asie centrale), comme en témoigne le transfert en cours de la base navale d’Astrakhan, située sur la Volga, à une centaine de kilomètres de son embouchure sur la mer Caspienne et à 200 km au nord du Daghestan, vers Kaspiisk, sur le littoral caspien du Daghestan, à quelques kilomètres au sud de la capitale Makhatchkala.

Cette relocalisation permettra de pallier les six mois annuels de gel des eaux navigables de la région d’Astrakhan et de renforcer la place de la force navale russe dans la région, dans le contexte de la Convention sur le statut de la mer Caspienne du 12 août 2018 (ratifiée en octobre 2019). Ce texte interdit la circulation dans la mer Caspienne de navires ne battant pas pavillon de l’un de ses États riverains (Russie, Kazakhstan, Turkménistan, Iran et Azerbaïdjan).

La nouvelle situation géographique de cette base navale facilitera en outre de potentielles opérations militaires. Il y a un précédent, avec des tirs de missiles de croisière ciblant le territoire syrien le 7 octobre 2015 depuis un navire de guerre russe positionné en mer Caspienne. Enfin, malgré les tensions entre les deux puissances sur le cadre juridique de la Caspienne, ce transfert rapprochera la Russie et l’Iran, que ce soit au niveau commercial (nouveaux ferrys) et militaire.

Il s’agit là d’un symbole fort du contrôle renforcé du Daghestan par le pouvoir fédéral, qui peut s’appuyer de surcroît sur un argument économique : la dynamisation de la future métropole Makhatchkala-Kaspiisk, dont l’extension est impressionnante à observer jour après jour.

Rénovation de la place du Parlement dans la capitale Makhatchkala, où trône une grande statue de Lénine
©Arthur Fouchère

Sécuriser les pipelines

Le Daghestan est traversé depuis plusieurs décennies par des voies de transport de matières premières, dont Moscou dépend et qu’il entend sécuriser, comme les gazoducs Mozdok (Ossétie du Nord) et Kazi Magomed (Azerbaïdjan) via Makhatchakala, et surtout l’oléoduc Bakou-Novorossiisk. Long de 1 330 kilomètres, cogéré par l’entreprise russe Transneft et l’azérie State Oil Company of Azerbaijan Republic (Socar) sur leurs territoires respectifs, il relie depuis 1997 la capitale de l’Azerbaïdjan à la côte russe de la mer Noire, en passant par Makhatchkala et l’ouest du Daghestan. Concurrencé depuis 2006 par l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) à destination de la Turquie et de l’Europe, Moscou lui a donné un second souffle en 2010 en y injectant son pétrole en provenance du grand gisement offshore de Yuri Korchagin, le premier exploité par la Russie dans la mer Caspienne.

Au carrefour de ces pipelines, le port de Makhatchkala représente un maillon essentiel pour accueillir les tankers et assurer l’acheminement vers l’ouest des énergies fossiles russes, mais aussi kazakhes et turkmènes. Avant d’atteindre ce port, le brut kazakh est transbordé depuis celui d’Aktaou, sur la rive est de la mer Caspienne, mais sa riche teneur en sulfure d’hydrogène a limité ces dernières années le volume à destination du Daghestan.

En provenance du port de Turkmenbashi, l’or noir turkmène s’avère quant à lui un enjeu non négligeable pour la Russie. Rompus pendant quatre ans, à la suite d’un scandale de vol de pétrole facilité par la société de transbordement Dagneftprodukt, les accords commerciaux ont repris en décembre 2019, ce qui constitue un élément prépondérant dans la revitalisation du port de Makhatchkala et les débouchés d’exportation dans les pipelines russes.

Un jeu à double détente

En réalité, le potentiel en pétrole du Daghestan est modeste. De nombreux petits puits ont de faibles réserves et il n’y a pas de gros gisements suffisamment rentables en termes d’exploration pour permettre le développement d’infrastructures. Il n’existe pas de raffinerie d’envergure et la production n’a cessé de chuter depuis 1991 alors que les géants russes, via leurs filiales (Rosneft-Dagneft), gardent la mainmise sur les exploitations de taille moyenne.

Selon Mikhaïl Chernyshov, chercheur à l’Institute of Market Problems de l’Académie des sciences de Russie, le secteur gazier offrirait en revanche des perspectives plus intéressantes. En effet, « les réserves de gaz au Daghestan sont beaucoup plus importantes et pourraient permettre à la République d’atteindre l’autosuffisance sur plusieurs décennies », explique-t-il.

Face au monopole du marché gazier par des groupes russes (Gazprom principalement) en excédent de production, le Daghestan est contraint d’importerplus de 70 % de son gaz à usage domestique et industriel depuis les champs sibériens, s’exposant à une dette faramineuse qui accroît sa dépendance vis-à-vis de Moscou. Certes, en 2014, le président Abdoulatipov avait obtenu du Kremlin de pouvoir créer une entité autonome, la Société d’État pétrolière et gazière de la République du Daghestan (GNKRD). Mais il s’agit toujours d’une coquille vide — en outre fortement endettée — qui n’a jamais réussi à attirer les acteurs étrangers.

Cela serait donc en raison de ses propres intérêts, et pour préserver la rentabilité des investissements des entreprises fédérales que Moscou a neutralisé le développement industriel et économique de la République. Depuis deux décennies, de nombreux experts estiment que le Kremlin a favorisé un état de dépendance entretenu par les transferts budgétaires, et freiné l’émancipation économique du Daghestan, afin d’éviter tout risque d’indépendantisme. Cette thèse mérite néanmoins d’être nuancée, même si, devant l’importance que revêt le Daghestan pour Moscou, le développement et la stabilisation de la République semblent plus que jamais tributaires d’une dépendance accrue vis-à-vis des autorités fédérales.

A Derbent, l’abandon du littoral caspien illustre l’absence d’investissement dans l’industrie du tourisme
©Arthur Fouchère

Contrairement à la Tchétchénie voisine, le Daghestan n’a jamais exprimé de velléités sécessionnistes, du fait notamment des composantes de sa population — une mosaïque d’une trentaine d’ethnies et de langues — et a globalement fait preuve d’unité face à la déstabilisation du pays par les militants tchétchènes en 1999. La défiance à l’égard du Kremlin et des élites locales corrompues incarnées par les trois principaux groupes ethniques du Daghestan (Avars, Darguines et Koumyks) pourrait remettre en cause cet équilibre. Mais depuis la chute des tensions sécuritaires, le peuple daghestanais aspire, sans illusion démesurée, à aller de l’avant. Les défis restent immenses : investissements dans l’industrie et renaissance du tourisme, lutte contre les 25 % de chômage, refonte de la fiscalité, encadrement des fraudes liées aux permis de construction, répartition des terres…

1Pendant la période soviétique, le Daghestan était une zone industrielle d’importance, notamment pour l’industrie militaire.

2Du 9 août au 11 septembre 1999, notamment dans les villages Karamakhi et Chabanmakhi dans la zone Kadar.

3chercheur au Centre for Caucasian Studies and Regional Security, et au Moscow State Institute of International Relations.

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