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Le Liban comme un bateau ivre

S’effondrer, s’écrouler, aller à vau l’eau, se suicider, se démolir, voire disparaître. On ne sait plus depuis presque deux ans quel verbe attribuer au long naufrage du Liban.

Beyrouth, 13 août 2021. Les scooters font la queue devant une station-service
Anwar Amro/AFP

Le Liban s’enfonce dans une crise dont la responsabilité incombe largement à ses dirigeants pris dans des bras de fer de basse politique et indifférents au spectacle misérable qu’ils offrent au monde et au mal-être des habitants, qu’ils soient pauvres ou de la classe moyenne. Comme dans tous les pays, les happy few font la fête jour et nuit dans des stations de sport d’hiver huppées de la montagne libanaise, grâce aux revenus qu’ils reçoivent de l’étranger.

Avec l’éclatement d’une crise socio-économique (révolte de la rue, banqueroute financière), les Libanais sont ainsi livrés à eux-mêmes, privés d’électricité, d’essence, de mazout. Le prix du pain flambe, les médicaments manquent et les hôpitaux souffrent de pénuries.

« Personne ne gouverne plus le Liban » a ainsi déclaré le 14 août 2021 le gouverneur de la Banque centrale (Banque du Liban, BDL) Riad Salamé dans une interview à une radio locale. Lundi 23 août, le prix du bidon d’essence de 20 litres est passé de 77 500 LL à 129 000 LL, soit 6,5 dollars (5,48 euros), la monnaie de référence dans un pays où tout est importé, avec une devise nationale qui a perdu plus de 90 % de sa valeur à environ 20 000 LL pour un dollar (0,84 euro) contre 1 500 avant la crise.

Le prix du carburant a pratiquement triplé en deux mois, depuis que la BDL a commencé en juin 2021 à rationner les subventions allouées aux importations. L’augmentation se répercutera sur toute l’économie et entraînera une nouvelle hausse des prix dans le pays touché par l’hyperinflation, alors que près de 78 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté, selon l’ONU. Les autres produits de première nécessité (mazout, pain…) ont suivi la spirale inflationniste.

Le pays ne vit pas réellement à la lumière des bougies, mais les foyers ne reçoivent que deux heures d’électricité par jour, le reste étant compensé par des générateurs aux mains de sociétés privées. À condition de toutefois pouvoir payer le mazout qui fait fonctionner ces générateurs, ce qui exclut de larges pans de la population. « Je vis avec l’électricité de l’État », raconte Jean Antonios, un menuisier qui habite dans un deux-pièces avec sa famille à Beyrouth, car ce carburant est de plus en plus rare et donc cher. La situation est cependant fortement contrastée selon les régions du pays et les portefeuilles des gens. Liliane, une retraitée relativement à l’aise qui vit seule dans un petit village de la montagne, se contente des quelque sept heures d’électricité que lui procurent l’État et son générateur.

Rixe meurtrière autour d’un bidon d’essence

Il en va de même pour l’essence dont le prix ne cesse de bondir, provoquant d’incroyables queues devant les stations. Dans la région d’Akkar, très pauvre et frontalière avec la Syrie, une bagarre autour d’une citerne d’essence a provoqué un incendie qui a fait 29 morts le dimanche 15 août 2021. Certaines familles de victimes ont riposté en incendiant la maison du propriétaire du camion, accusé en outre de faire de la contrebande d’essence avec la Syrie, aggravant ainsi les pénuries dont souffre la population.

Quelques heures plus tard, dans la banlieue de Beyrouth, l’arrivée d’essence dans une station où une horde d’automobilistes attendaient leur tour a provoqué une liesse digne d’un grand mariage. Une vidéo a montré une foule hilare dansant la traditionnelle dabke sur l’autoroute.

Ainsi vit le pays, dans la joie éphémère des uns et le malheur des autres. Accumulant les crises, le pays en navigation libre est sans exécutif depuis l’explosion le 4 août 2020 d’un vaste entrepôt contenant 2 700 tonnes de nitrate d’ammonium qui a dévasté une partie de la capitale et fait plus de 200 morts. L’enquête officielle n’a pas avancé. Les institutions ne fonctionnent plus. Trois personnalités issues du sérail ont depuis cette date été désignées pour former un cabinet de techniciens neutres (par opposition aux politiciens nécessairement corrompus) et, comme si ce mot faisait sens dans un pays comme le Liban, pour engager des réformes socio-économiques vitales. En vain jusqu’à présent.

Par conséquent, l’hémorragie de la population vers des cieux plus cléments se poursuit. « Des amis qui n’ont jamais quitté le Liban en dépit des diverses crises traversées sont partis tout récemment, emmenant avec eux leur grand-père de 90 ans », raconte Nayla Arida qui dit vivre en empathie avec tous ces gens qui souffrent.

« Un âne hybride »

Pour un pays sous forte influence étrangère, ni les deux visites depuis un an du président français Emmanuel Macron, ni les sollicitudes de nombreux pays, ni les cris d’alarme de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) qui s’est dit prêt à étudier les comptes de l’État et à soutenir un programme de réformes n’ont fait bouger « l’âne libanais », comme les gens appellent désormais la nomenklatura qui les maltraite.

Car cet âne est une créature hybride, comme sortie d’un livre de mythologie, mais devenue bien réelle au fil du temps. Ceux qui sont au sommet de l’État : président de la République (un chrétien), président du parlement (un chiite) et premier ministre (un sunnite), ainsi que le gouverneur de la BDL sont engagés dans des épreuves de force à maints ressorts, avec des intérêts divergents, le plus souvent sous le prétexte fallacieux de protéger une communauté religieuse ou l’autre, le tout formant une mosaïque anachronique.

La meilleure façon de mettre des bâtons dans les roues de son adversaire est devenue la nouvelle règle du jeu politique qui se décline au quotidien, et que l’on suit dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Ainsi le président Michel Aoun est-il largement soupçonné de vouloir installer son gendre Gebran Bassil à la tête de l’État lors de la prochaine élection ; le richissime et éternel chef du parlement Nabih Berri cherche à prolonger indéfiniment son mandat et à gagner le bras de fer contre son adversaire honni, le général Michel Aoun, tout en veillant à sa colossale fortune et en rassurant sa communauté religieuse et sa clientèle politique ; le chef du gouvernement Najib Mikati, garde les meilleures relations avec les riches monarchies pétrolières qui ont longtemps assuré la prospérité du pays du Cèdre, mais aussi avec l’Iran, la Syrie. Sans oublier le Hezbollah chiite, un État dans l’État avec son armement, son budget, ses partisans et… son obédience à Téhéran.

Accusé par la rue d’avoir pillé les réserves en devises du pays et précipité la crise financière, le patron de la BDL Riad Salamé ne nie pas sa grande fortune (il est sous le coup d’actions en justice dans des pays comme la Suisse). Mais il fait porter la responsabilité de la faillite du système bancaire et de la BDL aux demandes irréfléchies des agences de l’État pour combler leurs déficits et leurs gabegies, au seul profit de leurs protecteurs haut placés.

Entre Téhéran et Washington

Une telle pyramide peut-elle ne pas s’effondrer ? A-t-on jamais vu pareilles pertes de sens et de responsabilités ? Sans doute pas, hormis certains pays corrompus qui survivent tant bien que mal. Le Liban est-il condamné à rejoindre ces pays pestiférés ? « Le Liban est fini », pleure Antoine Andraos, homme d’affaires et ex-député. Mais situé géographiquement au centre d’une région en ébullition permanente, et vitrine — sale ou pas — de l’est de la Méditerranée, ce pays continue de bénéficier de la sollicitude évidemment intéressée de certaines puissances, comme en temps de guerre froide.

Et pas n’importe lesquelles. L’Iran et les États-Unis ont annoncé presque de concert à la mi-août qu’ils étaient prêts à aider la population libanaise en lui offrant électricité et essence. Pour l’heure, les gens paraissent sceptiques et aussi inquiets. Que cache cette soudaine générosité ? Premier acte : le jeudi 19 août le chef du Hezbollah annonce à l’occasion d’un discours pour marquer la fête religieuse de l’Achoura, l’arrivée « prochaine » d’un navire iranien chargé de carburant — il aurait appareillé le 26 août, selon le site spécialisé TankerTrackers —, en précisant que cette cargaison serait destinée aux « hôpitaux, usines de production de denrées alimentaires et de médicaments, boulangeries et générateurs ». Trois jours plus tard, Hassan Nasrallah renchérit en indiquant qu’un deuxième navire chargé de carburant en provenance d’Iran devrait appareiller « dans les prochains jours ».

Le Hezbollah a également proposé à l’État libanais d’engager des sociétés de forage iraniennes afin d’exploiter les hydrocarbures offshore, un dossier litigieux avec Israël, alors que les pourparlers entre les deux pays se trouvent dans l’impasse depuis des mois pour délimiter les frontières maritimes de chacun, et que l’hydrocarbure a été trouvé au large des côtes libanaises.

Deuxième acte. Quelques heures seulement après la première annonce du Hezbollah, et dans une interview accordée au site de la chaîne saoudienne Al-Arabiya, l’ambassadrice des États-Unis à Beyrouth Dorothy Shea a affirmé que son pays discutait « avec les gouvernements égyptien, jordanien (…) et la Banque mondiale pour aboutir à des solutions réelles et durables » au problème énergétique au Liban. Elle a néanmoins reconnu certains « obstacles ».

Selon des experts, une telle offre signifierait que le gaz passerait par la Syrie où se trouve le gazoduc reliant le Liban à l’Égypte et à la Jordanie, le Arab Gas Pipeline, un gazoduc de 1 200 km de long et en partie vétuste. Pour ne pas simplifier les choses, la Syrie est actuellement sous le coup de sanctions de la part de Washington ce qui en l’état interdit la mise en application d’un accord multipartite pour fournir le Liban en électricité.

Le Hezbollah veut que le Liban s’adresse à l’Iran (et à l’Asie plus généralement) pour développer ses relations commerciales, historiquement tournées vers les pays occidentaux. Mais que peut-on attendre de responsables divisés sur presque tout ? L’ancien premier ministre Saad Hariri a dénoncé les propos du chef du mouvement chiite, jugeant qu’il portait atteinte à la « souveraineté » du Liban. Voici pour le triste humour macabre, au second degré.

Et que font les méchants Américains ? Ils ont entamé il y a quelques années un immense chantier qui devrait abriter leur nouvelle ambassade sur un terrain de 174 000 m2, dans une montagne au nord de Beyrouth et surplombant la mer. Le complexe diplomatique aux allures futuristes devrait être terminé en 2023 et les travaux se poursuivent. Cette ambassade est appelée à devenir la plus grande de la région après celle de Bagdad, selon ses concepteurs.

Cet exemple permet de spéculer sur les intentions des Américains au Liban et dans la région, malgré leurs cuisants échecs récents. Livré aux uns et aux autres (la Syrie n’est pas loin, et Israël veille), délaissé par ses dirigeants actuels, restera-t-il maudit à tout jamais ?

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