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Présidentielle en France, second tour

Le Pen et Macron jettent un voile provisoire sur l’islam

Si Marine Le Pen et Emmanuel Macron ont tous deux mis en sourdine la « question de l’islam » pour des raisons électoralistes, leurs programmes — et pour le président candidat, également le passif de son gouvernement — en disent long sur la place, les droits et la liberté qu’ils entendent accorder aux musulmans.

La Grande Mosquée de Pantin, en banlieue nord de Paris,fermée pendant six mois (octobre 2020-avril 2021) par le ministère de l’intérieur dans le cadre d’une répression policière après le meurtre d’un enseignant qui avait montré à ses élèves une caricature du Prophète
Christophe Archambault/AFP

En écoutant les deux candidats du second tour, on peut s’interroger sur certaines disparitions. Celles du « danger islamiste », du « séparatisme », et encore plus des « islamo-gauchistes », espèce dominante il n’y a pas si longtemps, apparemment frappées d’extinction brutale. Plusieurs raisons à cela : les candidats se sont aperçus que les Français étaient d’abord préoccupés par les questions sociales. Et si les prétendants à l’Élysée évoquent l’islam, c’est pour s’accuser mutuellement d’hostilité envers les musulmans… La « question de l’islam » a perdu pour quelques jours son utilité politique, Marine Le Pen cherchant à lisser son image, et Emmanuel Macron à séduire l’électorat de gauche et les musulmans.

Marine Le Pen, parfois à la surprise de ses partisans, affirme n’avoir rien contre l’islam en tant que religion. Le voile islamique, qu’elle veut prohiber dans tout l’espace public — mesure qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde — n’est pas selon elle un accessoire religieux, mais politique : « C’est un uniforme islamiste. » Mais aux dernières nouvelles, elle ne sait plus très bien s’il faut l’interdire. Les représentants du Rassemblement national (RN) rament laborieusement sur les plateaux télé pour expliquer que leur parti « ne veut pas batailler contre des femmes » et que « la grand-mère qui a 70 ans et qui porte son petit voile depuis des années » ne sera pas concernée (le député RN du Nord Sébastien Chenu sur BFMTV). « Le voile tombera de lui-même quand le RN au pouvoir aura appliqué ses mesures » (Jordan Bardella sur Europe 1). « Il y aura un débat à l’Assemblée », avance pour sa part Louis Aliot.

Emmanuel Macron s’est naturellement engouffré dans la brèche en dénonçant le 15 avril 2022 sur France Info « un projet d’extrême droite » qui aboutirait par ailleurs à l’interdiction dans l’espace public français de tout signe religieux, kippa et croix comprises. Il y a un an, pourtant, le président disait exactement l’inverse par le truchement de son ministre de l’intérieur. Gérald Darmanin avait tenu à débattre avec Marine Le Pen le 11 février 2021 sur France 2, à une heure de grande écoute, du projet de loi présenté par le RN pour contrer l’islamisme. Le ministre avait attaqué frontalement le texte du parti d’extrême droite. Pour lui reprocher… d’être trop mou. « Que se passe-t-il ? Vous êtes dans la mollesse ? », avait lancé le ministre à son interlocutrice. Le projet RN « ne nomme pas le mal », ajoutait-il avant de l’accuser de « dire que l’islam n’est même pas un problème ».

On le voit, l’islam et les musulmans servent aux deux candidats de variable d’ajustement politicienne, utilisée sans vergogne. Pour comprendre leurs intentions, mieux vaut oublier ces palinodies médiatiques et se reporter aux textes. C’est là qu’on trouvera les véritables différences entre les deux visions. Toutes deux sont certes empreintes d’une volonté de s’attaquer aux musulmans. Chez Macron, on retrouve l’habituel mélange de vastes perspectives philosophiques et d’obsession managériale, aboutissant à la conviction d’être à même de régenter un « islam de France ».

La « préférence nationale » de Marine Le Pen

Le projet de Marine Le Pen est d’une tout autre nature. Il prévoit un changement de la Constitution soumis à référendum, et dépasse de loin son objectif de « contrôler l’immigration ». Il aboutirait à supprimer, dans la tradition de l’extrême droite, plusieurs bases de la démocratie ainsi que de nombreuses libertés fondamentales. Le texte exclurait logiquement des millions de personnes de la société française.

Les principales mesures du « projet de loi référendaire »1 transforment complètement l’accès à la nationalité française. Le droit du sol est supprimé. Un enfant né en France de parents nés à l’étranger ne pourra plus devenir français à l’âge de 18 ans ; un enfant né en France de parents étrangers eux-mêmes nés en France ne deviendra plus automatiquement français à la naissance. La nationalité ne sera donnée à un étranger que s’il apporte des garanties en matière d’assimilation, de maîtrise de la langue, de respect de nos lois et de nos mœurs. Ne pourront être français que les personnes dont l’un des parents est français. Il sera mis fin à l’acquisition automatique de la nationalité par le mariage. La naturalisation sera encadrée par des conditions très strictes et devra faire l’objet d’une demande motivée des intéressés. Etc.

Derrière toutes ces mesures, on devine de quels étrangers il est question. La présentation du projet précise d’ailleurs que « l’essor rapide du communautarisme et du séparatisme trouve pour l’essentiel son origine dans une immigration incontrôlée ». Conséquence, « nul individu, nul groupe ne peut se prévaloir de son origine, de sa culture, de sa langue ou de sa religion pour s’exonérer ou être exonéré » de la « règle commune ». Cette disposition « contribuera à éradiquer l’islamisme ». Ces formules générales permettraient l’interdiction du port du voile ou de l’abattage rituel.

Il faut aussi s’attarder sur le terme de « préférence nationale », qui interdirait aux étrangers l’accès aux logements sociaux, et aux étrangers ainsi qu’aux binationaux « l’accès à l’exercice de certaines professions ». Les binationaux représentent 3,5 millions de personnes. Ils seraient exclus d’emplois « dans l’administration, les entreprises publiques, les associations et les personnes morales chargées d’une mission de service public », donc de l’enseignement privé, par exemple.

L’islamo-gauchisme et les relents de complotisme

Contrairement à Marine Le Pen, Emmanuel Macron n’envisage pas de modifier la Constitution et ne parle pas de préférence nationale. Il s’est toutefois concentré, durant son quinquennat, sur un combat virant à l’idée fixe : contrôler « l’islamisme » en France, objet aux contours pour le moins flous. Le président a laissé sa ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal se répandre dans les médias sur le concept peu scientifique, aux relents conspirationnistes, d’« islamo-gauchisme » qui « gangrène la société tout entière ». Gérald Darmanin a pour sa part dissous plusieurs associations qui critiquaient le gouvernement, fermé des mosquées et des librairies.

Quant à son prédécesseur Christophe Castaner, il s’est fendu devant l’Assemblée nationale d’une analyse fondamentale des « signes précurseurs de radicalisation djihadiste » parmi lesquels il classait le port de la barbe, une « pratique régulière et ostentatoire de la prière rituelle » et la « marque de friction de la tabaa » sur le front d’un musulman pieux.

Tout ceci, dit le politologue François Burgat dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron2 équivaut à un « avatar français du maccarthysme ». Conséquence de cette vision, Emmanuel Macron a fait promulguer une loi « confortant le respect des principes républicains »3 qu’il avait d’abord voulu nommer « loi contre le séparatisme islamiste ». Le texte instaure un « délit de séparatisme » visant toute personne exigeant une « application différenciée des règles du service public ». Il limite strictement l’instruction en famille, exige un engagement républicain pour les associations, lutte contre la haine en ligne et soumet les lieux de culte à de nombreuses obligations.

Le grand ordonnateur

Pour valider cette offensive coercitive, Emmanuel Macron l’a enrobée dans une démarche plus large, où il se pose en organisateur de « l’islam de France », voire en conseiller spirituel. Présentant son projet de loi dans son « Discours des Mureaux », le 3 octobre 20204, il affirme que « l’islam est une religion qui vit une crise aujourd’hui, partout dans le monde », avant d’adopter une position impériale. S’il y a crise mondiale de l’islam, c’est parce que « nous avons laissé faire, chez nous comme à l’étranger. Wahhabisme, salafisme, Frères musulmans, beaucoup de ces formes étaient au début, d’ailleurs, pacifiques pour certaines ».

Le président s’est donc tout naturellement senti le droit et le devoir de réformer chez lui l’organisation du culte musulman. En janvier 2021, il a imposé une « charte des principes » de l’islam de France au Conseil français du culte musulman (CFCM), principal interlocuteur des pouvoirs publics, composé d’un ensemble de neuf fédérations représentant des sensibilités ou des pays d’origine différents. Certains se montrant réticents, Emmanuel Macron avait demandé aux représentants de « dépasser les divergences » et de « se retrouver et sortir par le haut ». Trois des fédérations n’ayant pas signé la charte, Gérald Darmanin a annoncé la « mort » du CCFM, qui s’est autodissous. Et le gouvernement a proclamé dans la foulée la création d’une nouvelle instance, le Forum de l’islam de France (Forif).

Officiellement, la nouvelle organisation sera mieux à même de représenter les musulmans français et un islam plus républicain. Mais les fidèles de France n’ont apparemment pas eu leur mot à dire. Le Forif s’est réuni pour la première fois le 5 février 2022, sous la présidence de Gérald Darmanin. Ses membres, au nombre d’une centaine, ne sont élus par personne. Ils ont été choisis par les autorités françaises à partir de listes… fournies par les préfectures.

Parmi les orateurs, on remarquait l’essayiste Hakim El Karoui, venu exposer sa démarche de certification des agences proposant le pèlerinage à La Mecque. Ce normalien auteur de plusieurs livres, directeur du bureau parisien d’un conseiller en communication britannique, fondateur des Young Mediterranean Leaders est réputé avoir l’oreille d’Emmanuel Macron. On peut consulter ses idées dans son rapport édité en 20165 par l’Institut Montaigne, cercle de réflexion proche du président sortant. Rédigé dans le style des cabinets de conseil, on y trouve entre autres recommandations, « pour que l’islam français puisse se doter d’une ligne théologique compatible avec la société », la création d’« instances capables de produire et de diffuser des idées et des valeurs françaises ».

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