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Présidentielle en France, second tour

Marine Le Pen assume son virage pro-israélien

Tout en réaffirmant son soutien à la ligne officielle de la France, la solution à deux États, la candidate du Rassemblement national s’est depuis plusieurs années alignée sur la politique israélienne. Comme pour son ex-rival Éric Zemmour, qui s’est désisté en sa faveur, une islamophobie agressive lui sert de cadre idéologique.

Paris, 13 avril 2022. Conférence de presse de Marine Le Pen sur la diplomatie et la politique étrangère de la France
Emmanuel Dunand/AFP

La candidate du Rassemblement national (RN) a obtenu un score négligeable au premier tour de l’élection présidentielle chez les Français d’Israël, alors que son rival Éric Zemmour a fait un carton, avec plus de 53 % des suffrages exprimés. Mais le carton est relatif, représentant 3 124 voix. Sur les 59 214 électeurs inscrits dans les consulats français, seuls 5 829 se sont exprimés, soit une participation de 9,84 %. Le Pen, elle, n’a récolté que 194 votes. Que donnera le second tour pour cet électorat très particulier ? Un des principaux soutiens de Zemmour, l’avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel, estimait, avant même l’échec de son candidat : « Bien entendu qu’un juif, s’il le souhaite, peut voter pour Marine Le Pen. Elle n’a plus rien à voir avec son père… et même son père n’était pas le nazi qu’on avait voulu faire ».

Argument que reprend la candidate : « Je suis victime d’une forme de caricature depuis des décennies », déclarait-elle ainsi au micro d’I24News, la télé pro-israélienne de Patrick Drahi, le 3 avril 2022. « Je suis la plus susceptible de protéger le plus efficacement les Français de confession juive », ajoutait Le Pen, en déplorant des « actes antisémites de plus en plus nombreux ». C’est que Marine Le Pen partage largement avec Éric Zemmour, mais aussi Valérie Pécresse, ses rivaux éliminés du premier tour, des obsessions identitaires et sécuritaires. À différentes reprises, elle s’en est prise à des « quartiers » où il ne ferait pas bon vivre pour « les femmes, les homosexuels, les juifs, les Français, les blancs ».

Si la candidate a contre elle les institutions communautaires, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) qui réclame « une union républicaine pour empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir » et le Consistoire central israélite de France notamment, sur des blogs et des boucles de messageries, de nombreux juifs partisans de Zemmour appellent ses électeurs à se reporter sur Le Pen. « Marine Le Pen n’est plus le diable », se réjouit ainsi Élisabeth Lévy, la directrice du magazine zemmourien Causeur.

Des frontières pas « intangibles »

Le RN souligne volontiers ses convergences avec Israël sur « la montée de l’islamisme radical ». Taper sur le Hamas et afficher de vagues intentions sur la « paix » lui tient donc lieu de ligne politique. Elle l’a réaffirmé lors d’une conférence de presse sur sa politique internationale le 13 avril 2022. Côté pile, Le Pen se dit fidèle à « la ligne officielle du Quai d’Orsay, une solution à deux États avec un État palestinien indépendant, viable et démocratique », avec Jérusalem comme capitale des deux États. Peu de différences en apparence avec Emmanuel Macron ; Marine Le Pen a d’ailleurs cité à plusieurs reprises le nom du ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian dans sa conférence de presse, assumant une forme de continuité de la politique française.

Mais côté face, elle ajoute aussitôt que l’État palestinien devra prendre place dans « les lignes de 1967 », précisant même que « ces lignes ne sont pas intangibles si un accord intervient entre Israéliens et Palestiniens ». Cette réponse sur les « lignes des frontières » ne peut que réjouir le gouvernement israélien, qui n’a pour l’heure nulle intention de revenir ni sur les colonies ni sur son mur de séparation, laissant même ces derniers mois de très nombreux « avant-postes » coloniaux s’installer, notamment dans le nord de la vallée du Jourdain. En clair, Le Pen entérine la colonisation et sa progression constante. Elle est tout miel avec Tel-Aviv, où règne un Naftali Bennett dont elle est idéologiquement proche, et se dit favorable à un « rapprochement avec Israël ». Elle rend d’ailleurs également hommage aux accords d’Abraham, même si Le Pen dit se méfier de ces « partenariats stratégiques » faits de « vacuité et de marketing diplomatique ».

Cherchant à rompre avec l’antisémitisme de son père et du Front national (FN), Marine Le Pen affiche son soutien à la politique israélienne depuis une dizaine d’années. Elle cherche en réalité à renouer avec une période où une grande partie de l’extrême droite soutenait Israël, notamment en 1967, dans les pas de Jacques Soustelle, l’un des dirigeants de l’Organisation armée secrète (OAS) qui fut dans les années 1950 le président de l’Alliance France-Israël. Celui qui était alors le compagnon de Marine Le Pen, Louis Aliot, s’était dès 2011 rendu en « mission exploratoire », très discrètement, en Israël et dans des colonies des territoires occupés. Rencontrant plusieurs dirigeants des colons, l’actuel maire de Perpignan, où l’extrême droite obtient près de 40 % des voix au premier tour, a trouvé des « points de convergence » sur « la montée de l’islamisme radical ». Et lors de l’offensive sur Gaza en 2014, Aymeric Chauprade, alors conseiller international de Marine Le Pen, affirmait que « les Européens de l’Ouest se trouvent dans le même bain que les Israéliens ».

La légitime défense contre « la guerre sainte du djihad »

En mai 2021, Marine Le Pen tweete d’ailleurs « la pluie de missiles lancée par le Hamas sur les populations civiles israéliennes est un acte inacceptable. Espérons que les peuples israélien et palestinien trouvent la voie de la paix ». Pas un mot sur l’origine de l’embrasement à Jérusalem provoqué par des exactions de colons et la volonté d’expulser des Palestiniens de la ville sainte, pas un mot sur le soulèvement de la jeunesse palestinienne en Israël au printemps 2021.

À chaque offensive sur Gaza, Le Pen salue le « message clair d’Israël sur la sécurité de ses frontières », et déplore le supposé usage par les Palestiniens d’une « méthode […] qui consiste à emmener dans des manifestations, où on sait qu’il va y avoir des violences, et même des violences importantes, des femmes et des enfants ».

Ces arguments sont également martelés avec constance sur les réseaux sociaux et des médias francophones pro-israéliens par l’Union des patriotes juifs français de Michel Thooris, un ancien de la Ligue de défense juive, et par le Cercle national France-Israël de Jean-Richard Sulzer. Ces deux groupuscules animés par des proches de la candidate du RN considèrent qu’Israël est en état de légitime défense contre « la guerre sainte du djihad ». Autant d’éléments de langage de la droite israélienne et de ses partisans français repris par Le Pen, tout comme d’ailleurs Pécresse et Zemmour. Seule divergence notable, Marine Le Pen n’a pas voté en 2019 la résolution Maillard assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme — contrairement à Emmanuelle Ménard, une de ses proches — contestant sa rédaction. « Il ne faudrait pas que ce texte puisse interdire de critiquer Israël », avait-elle alors estimé.

Petites idées, pauvres idées, petit monde, entre Paris, Jérusalem et les territoires occupés. Les Palestiniens, plus personne ou presque n’en parle à droite ni à l’extrême droite autrement que comme une menace. L’islamophobie et la phobie des étrangers ont formé le tronc commun des trois candidats Marine Le Pen, Valérie Pécresse et Éric Zemmour, avec une bonne dose de nationalisme étroit. On est toujours dans le choc des civilisations, dont pourtant le conflit ukrainien montre à quel point il ne permet pas d’expliquer le monde, et très loin d’une quelconque solidarité à l’égard des Palestiniens. Mais des trois, seule Le Pen est au second tour. Pour cela comme pour bien d’autres sujets, Marine Le Pen doit être combattue, et battue dans les urnes.

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