Le Proche-Orient, région la plus inégalitaire au monde

Contrairement à ce que laissaient croire les chiffres compilés par les organisations internationales, l’écart entre les riches et les pauvres bat tous les records au Proche-Orient. Et permet, en partie, de mieux comprendre les causes profondes des soulèvements arabes.

David Evers, Le Caire

« Pain, liberté et justice sociale »  : le célèbre slogan de la place Tahrir en 2011 plaçait la justice sociale au cœur des revendications des mouvements populaires égyptiens. Pourtant, à en croire les chiffres officiels, l’Égypte pré-Moubarak était aussi égalitaire que les pays scandinaves dans les années 1980 ! Et toutes les études existantes documentent des niveaux d’inégalités de revenus historiquement et internationalement faibles : la source du mécontentement des populations serait donc à chercher ailleurs. Cette observation surprenante a été surnommée « l’énigme des inégalités au Proche-Orient » par les organisations internationales de développement. Comment en effet expliquer des niveaux d’inégalité mesurés si bas et l’émergence d’un mouvement de contestation aussi vaste, en quête, entre autres, d’une meilleure redistribution des revenus ?

Dans une nouvelle étude du Laboratoire sur les inégalités mondiales (LIM) de l’École d’économie de Paris, Measuring lnequality in the Middle East 1990-2016:The World’s Most Unequal Region ?, réalisée avec Facundo Alvaredo et Thomas Piketty, nous montrons que l’ « énigme » a pu persister à cause d’un manque de données dans la région. Toutes les études existantes se basent en effet uniquement sur des données d’enquête, qui contenaient parfois seulement des informations sur la consommation, et qui sous-estiment systématiquement les revenus, notamment ceux des plus riches.

Une meilleure mesure

Pour contourner ce problème, nous avons récolté toutes les données existantes sur les revenus et les patrimoines : compte nationaux, enquête sur les ménages, liste de milliardaires publiées dans les magazines Forbes et Arabian Business et données fiscales nouvellement disponibles. En proposant de nouvelles méthodes et en mesurant les inégalités à l’échelle du Proche-Orient dans son ensemble, de l’Égypte à l’Iran et des pays du Golfe à la Turquie — en excluant Israël —, nous arrivons à des conclusions radicalement différentes : le Proche-Orient apparaît comme la région la plus inégalitaire au monde.

La décision d’agréger les résultats à l’échelle régionale provient précisément de l’absence de données pour faire une analyse satisfaisante des inégalités au sein de chaque pays. Ainsi, il est actuellement possible d’estimer de manière crédible l’évolution de la répartition des revenus au Liban seulement entre 2005 et 2014, car c’est le seul pays avec des données administratives fiscales disponibles.

Cette agrégation fait sens pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la perception du caractère juste ou injuste d’une certaine répartition des revenus n’est pas déterminée uniquement par les inégalités au sein des pays, mais également par les inégalités entre pays, à l’échelle régionale. Ensuite, le concept d’État-nation n’est pas le seul angle par lequel il peut être intéressant d’étudier les inégalités : les échelles régionale et mondiale permettent de comprendre différemment les déterminants des inégalités. Par exemple, le LIM travaille sur l’estimation des inégalités au niveau européen, mais également en Amérique du Sud. Et lorsque l’on agrège les pays d’Europe de l’Est et de l’Europe de l’Ouest (la Roumanie et le Danemark, disons), les inégalités augmentent certes mécaniquement, mais dans une mesure bien plus faible que pour le Proche-Orient. Cette augmentation n’est donc pas évidente et comprendre d’où elle vient est déterminant pour proposer des politiques publiques efficaces.

Bien sûr, notre étude ne prétend pas identifier ce niveau extrême de concentration des revenus comme seule explication de l’embrasement du Proche-Orient. Les origines des conflits qui le secouent sont complexes et mêlent les antagonismes socio-économiques à des facteurs religieux et politiques. Néanmoins, les inégalités appartiennent à un faisceau de mécanismes qui contribue à générer ces nombreuses crises politiques. La tentative d’annexion du Koweït par l’Irak en 1990 (deux pays dont les niveaux de revenus et de richesse moyens diffèrent largement) est un exemple éloquent des effets d’une répartition inégale des ressources et de la mise en place de mécanismes de redistribution — ici dans la violence — qu’une telle répartition peut susciter.

D’énormes disparités entre pays

Entre 1990 et 2016, la croissance démographique a été particulièrement forte au Proche-Orient : la population est passée de 240 millions à 410 millions, soit une augmentation totale de 70 %. L’augmentation du revenu moyen corrigé de l’inflation a été plus modestement d’environ 15 %, passant de 9 000 à 10 000 euros entre 1990 et 2016 en taux de change du marché, soit environ 30 % de la moyenne d’Europe occidentale sur la période.

Le niveau et l’évolution du revenu moyen de la région reflètent des réalités bien différentes selon les différents groupes de pays. L’Iran, la Turquie et les pays arabes (hors pays du Golfe) ont des revenus moyens stagnant en dessous de la moyenne régionale et représentant entre 10 et 25 % du revenu moyen européen. Les pays du Golfe se distinguent clairement du reste de la région : en parité de pouvoir d’achat, leur revenu moyen par adulte est trois fois plus élevé que la moyenne d’Europe occidentale en 1990 et deux fois plus élevé en 2016. Il y a donc un écart majeur de revenu entre les pays du Golfe et le reste de la région, mais cet écart s’est réduit au cours de la période.

Cette réduction reflète des forces complexes et contradictoires, avec des implications différentes en termes d’inégalité. Elle est due en partie à l’évolution du prix et des niveaux de production de pétrole, mais également à la croissance relative de certains pays comme la Turquie. Elle provient également de l’accroissement du nombre de travailleurs étrangers dans les pays du Golfe, principalement dans les secteurs du bâtiment et des services domestiques. Ce large flux de migrants a entraîné une augmentation plus forte de la population des pays du Golfe par rapport à leur revenu total, et donc a conduit à un appauvrissement global de ces pays, s’accompagnant d’une hausse des inégalités internes. Dans tous les cas, malgré cette réduction dans les écarts de revenus entre pays, ceux-ci restent massifs : en 2016, les pays du Golfe représentent 15 % de la population de la région, mais reçoivent près de 50 % des revenus.

L’inégale répartition des richesses pétrolières

Le Proche-Orient apparaît donc comme la région la plus inégalitaire au monde. Les 10 % les plus riches reçoivent 64 % de la richesse régionale, contre 37 % en Europe occidentale, 38 % dans l’Europe dans son ensemble, 47 % aux États-Unis, 55 % au Brésil et 62 % en Afrique du Sud, ces deux derniers pays étant souvent présentés comme les plus inégalitaires au monde. La part du revenu total détenue par les 1 % les plus riches est de 27 % au Proche-Orient, contre 12 % en Europe occidentale, 20 % aux États-Unis, 28 % au Brésil, 18 % en Afrique du Sud, 14 % en Chine et 21 % en Inde. Les 50 % les plus pauvres gagnent 9 % du revenu régional au Proche-Orient, contre 18 % en Europe.

À ce titre, il est frappant de constater que les régions les plus inégalitaires au monde sont marquées par un lourd passif de discriminations raciales. Cela est vrai pour les États-Unis, l’Afrique du Sud, où le système de l’apartheid est en place jusqu’en 1991 et où les 10 % les plus riches correspondent encore approximativement à la minorité blanche de la population, mais également pour le Brésil, qui comptait environ 30 % d’esclaves lors de l’abolition de l’esclavage en 1887. Au contraire, au Proche-Orient, les inégalités ont une origine plus moderne et s’expliquent en premier lieu par l’inégale répartition géographique de la propriété des ressources pétrolières et de leur transformation en dotations financières permanentes. Cela explique les forts écarts de revenu entre les pays abondamment dotés en pétrole et les pays très peuplés démographiquement.

Les immigrés : 60 % de la population

En ce sens, nos résultats ne sont pas surprenants : en agrégeant le Yémen à l’Arabie saoudite, le niveau d’inégalité augmente. Néanmoins, l’extrême concentration des revenus dans la région s’explique également par de larges inégalités au sein des pays, encore largement sous-estimées étant donné la qualité des données disponibles (notamment pour tracer la structure de propriété et la dynamique entre capital public et privé, qui reste souvent floue dans la région). Le problème est particulièrement grave dans les pays du Golfe, où les statistiques officielles sont peu fiables et ne rendent pas compte d’importants aspects de leur économie politique, à commencer par la part croissante de travailleurs étrangers dans la population qui vivent dans des conditions extrêmement difficiles et reçoivent une part très faible du revenu national.

Le flux de travailleurs émigrés vers les pays du Golfe a constamment augmenté au cours de la période : ils représentent près de 60 % de la population adulte totale en 2016, contre 50 % en 1990. Dans les Émirats arabes unis, au Koweït et au Qatar, ils constituent même près de 90 % de la population adulte totale, contrairement à l’Arabie saoudite, à Oman et à Bahreïn où ils représentent 40 %.

Les données d’enquête dans les pays du Golfe ne couvrent qu’entre 20 et 30 % du revenu national total, tel qu’il est mesuré par les comptes nationaux et reporté dans les bases macroéconomiques des Nations unies ou de la Banque mondiale (dans les pays développés, la couverture est de l’ordre de 70-80 %). Dans la mesure où les nationaux bénéficient probablement plus que les étrangers des revenus non couverts (à commencer par les profits non redistribués des compagnies pétrolières et les revenus du capital accumulé des fonds souverains), nous proposons différents scénarios d’inégalités selon que l’on attribue 50 %, 70 % ou 100 % du revenu manquant aux nationaux seulement. Le top 10 % varie désormais entre 65 % et 85 % du revenu national total dans les différents pays et atteint même 90 % au Qatar, le pays avec la plus grande part de travailleurs migrants. Cela fait passer la part du revenu régional qui revient au 10 % les plus riches à près de 70 %.

Dans les autres pays de la région, mis à part le Liban, les données ne permettent pas d’établir avec exactitude des tendances concernant les inégalités. On peut néanmoins dire qu’en Turquie, elles ont baissé entre 2003 et 2007, avant d’augmenter de nouveau entre 2007 et 2016. En Égypte, elles ont décliné entre 1990 et 2010, puis ont également augmenté entre 2010 et 2015. Au Liban, elles ont augmenté entre 2005 et 2008 puis se sont stabilisées.

Redistribution et responsabilité démocratique

Ces niveaux extrêmes d’inégalité soulignent la nécessité de penser et de développer des formes régionales d’intégration politique et de redistribution au Proche-Orient. Certes, de tels mécanismes de redistribution entre pays existent déjà en partie : les prêts des Émirats arabes unis accordés à l’Égypte, les revenus réalisés par les travailleurs libanais installés en Arabie saoudite, les flux migratoires des réfugiés syriens vers d’autres pays de la région, ou encore les mouvements d’invasion, comme la guerre du Koweït en 1990, en sont des exemples plus ou moins extrêmes et violents. Il est cependant nécessaire que les transferts financiers existants se fassent dans un cadre plus démocratique et moins chaotique (en termes de prévisibilité et de régularité), à l’instar des fonds régionaux européens. Ceux-ci assurent des transferts permanents des pays les plus riches aux pays les plus pauvres de l’ordre de plusieurs pourcentages du PIB de ces derniers.

Deuxièmement, ces niveaux d’inégalités ne pourront être traités qu’avec des réformes profondes de la fiscalité dans la région. Dans la plupart des pays, celle-ci repose principalement sur une taxation indirecte (TVA) plutôt que sur une taxation directe (sur les revenus, le capital), ce qui est largement régressif. Dans les pays du Golfe, il n’y a même pas de taxation directe mise en place. Par ailleurs, la taxation de l’héritage est un moyen efficace de lutter contre les inégalités de richesse, mais également de revenus, et encore une fois, la plupart des pays n’en ont pas. Enfin, il est important d’augmenter l’accès aux données sur les revenus et les patrimoines dans la région, condition sine qua non d’un débat public transparent et de la construction d’États de droit.

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