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Le retour de l’Iran en Méditerranée

De l’empire achéménide à la République islamique · Après une très longue absence, l’Iran s’installe en Méditerranée, renouant avec une histoire très ancienne remontant à l’empire achéménide. Mais ce déploiement tient moins d’une volonté impériale que d’une stratégie de sanctuarisation du territoire national.

En septembre 2018, l’administration Trump a fait savoir par la bouche de John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale, que les États-Unis maintiendraient des troupes en Syrie tant que l’Iran y serait présent militairement. Si cette politique s’inscrit dans la stratégie d’endiguement de l’influence iranienne menée par les États-Unis depuis l’élection de Donald Trump, il s’agit également d’une réponse à un évènement géopolitique de premier ordre : le retour de l’Iran sur les rives de la Méditerranée. Ces ingérences sont source d’inquiétudes et d’interrogations, d’autant que les Iraniens n’ont plus été présents dans cette région depuis la conquête de la Perse par les Arabes. Il faut étudier l’histoire de l’Iran et de la Méditerranée pour comprendre en quoi cette présence est exceptionnelle et répond principalement à des logiques inhérentes à la nature de la République islamique.

Histoire d’une présence éphémère

L’empire achéménide, que l’on considère comme la première entité politique « iranienne », entre en contact avec la Méditerranée lors de la conquête de la Babylonie et de l’Asie mineure par le fondateur de la dynastie, Cyrus dit le Grand (600-530 av. J.-C.). Hérodote fait de son successeur, Cambyse II (mort en 522 av. J.-C.), le « conquérant de la mer », en lui attribuant une large partie des possessions perses bordant la Méditerranée. Si cette affirmation reste difficile à confirmer, elle en dit beaucoup sur le rôle de cette mer dans la stratégie des Achéménides. Son contrôle a principalement pour but de garantir l’hégémonie perse sur le Proche-Orient. En effet, comme l’explique Pierre Briant dans son Histoire de l’Empire perse (Fayard, 1996), les Achéménides ne pouvaient laisser une puissance telle que l’Égypte exercer son influence en Méditerranée, sous peine de voir leur autorité en Babylonie et sur l’Asie mineure contestée. Ainsi, au Ve siècle av. J.-C., l’empire achéménide s’impose comme une puissance maritime majeure, contrôlant la Méditerranée orientale.

Cependant, la domination achéménide ne dure pas. La défaite maritime de Salamine en − 480 contre la flotte athénienne stoppe l’invasion de la Grèce lors de la seconde guerre médique1. Le littoral méditerranéen étant, de plus, fréquemment sujet aux révoltes (Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse, op. cit.). Précisons toutefois que l’Empire perse ne fait pas du contrôle de la Méditerranée une priorité. La majorité du commerce maritime passant par le golfe Arabo-Persique, la Méditerranée est un théâtre d’intervention secondaire pour la flotte perse, exception faite des périodes de campagnes militaires.

L’empire achéménide
© Achemenet (CNRS)

Les conquêtes d’Alexandre le Grand au IVe siècle avant notre ère mettent un terme à la domination perse et à sa puissance navale. Il faut attendre environ un siècle avant de voir renaître une puissance iranienne par l’intermédiaire de la dynastie des Parthes (247 av. J.-C. à 224 ap. J.-C.). Malgré ses conflits récurrents avec les diadoques (royaumes hellénistiques nés de la fragmentation de l’empire d’Alexandre) puis avec l’empire romain, les Parthes ne parviennent pas à reconquérir le littoral méditerranéen. Il faut attendre les derniers temps de la domination sassanide2 pour voir l’Iran récupérer temporairement un accès à la Méditerranée en 620. Mais ces conquêtes affaiblissent l’empire qui, épuisé et ruiné par des années de guerre avec l’empire byzantin, succombe sous les assauts des tribus arabes unifiées par Mohammed (637). La conquête arabe met fin à la présence iranienne dans le bassin méditerranéen.

Ainsi, l’Iran n’a possédé une façade sur la Méditerranée que du temps de l’empire achéménide. La récupération de cet espace ne fut pas un enjeu majeur pour les successeurs des Perses, qui concentrèrent leurs efforts autour de la Mésopotamie et de l’Arménie, terres relevant de leur « sphère d’influence ». Ainsi, quand les Safavides (1501-1736), restaurateurs de la puissance iranienne, affrontèrent l’empire ottoman entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les luttes se déroulèrent autour de la possession de la Mésopotamie (l’Irak actuel) et du Caucase. La Méditerranée, trop éloignée de la Perse, ne fut pas un enjeu de leur conflit. De fait, le retour d’une présence iranienne sur les bords de la Méditerranée ne relève pas d’un irrédentisme hérité de l’histoire iranienne, mais d’une volonté propre aux intérêts de la République islamique.

L’empire safavide
Fabienkhan (Wikipedia)

Entre rhétorique révolutionnaire et realpolitik

À partir du XVIIIe siècle, la puissance de l’Iran s’érode face à la Russie et l’arrivée des Britanniques au Proche-Orient. Le pays ne redevient une puissance régionale qu’après la seconde guerre mondiale, sous le règne de Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980). La restauration de la puissance iranienne devient alors une priorité. Cette politique est appuyée par des achats massifs d’armes aux États-Unis, qui font du chah leur allié principal au Proche-Orient. Cependant, malgré l’ambition du souverain iranien de devenir le « gendarme » régional, l’intérêt de l’Iran pour la Méditerranée reste faible. Le chah s’intéresse principalement au golfe Arabo-Persique, où l’Iran intervient militairement pour soutenir la dynastie régnante à Oman en 1971. La chute de la monarchie, en 1979, et l’avènement de la République islamique restructurent totalement la politique étrangère du pays.

Pour le nouvel homme fort de Téhéran, l’ayatollah Khomeiny, la Révolution islamique ne doit pas être pensée comme un mouvement national ou purement chiite, mais comme un mouvement global censé renverser l’ordre établi dans tous les pays musulmans. De fait, le nouveau régime considère qu’il est de son devoir d’exporter la révolution islamique dans le monde et ceci passe par le soutien à différents groupes dissidents à l’étranger. Le soutien au Hezbollah libanais et au Hamas palestinien doit se comprendre dans ce paradigme révolutionnaire. Les ingérences iraniennes dans des pays bordant la Méditerranée sont justifiées par une volonté d’exportation de la révolution. Si ces interventions sont limitées à la fin du XXe siècle, elles se font plus visibles après l’intervention américaine de 2003 en Irak. En renversant le régime de Saddam Hussein, les Américains ont éliminé le principal adversaire de l’Iran et donné l’opportunité au régime de s’ingérer dans les affaires internes du pays. De fait, la République islamique a pu intensifier ses relations avec ses alliés « méditerranéens » que sont le Hezbollah et le régime de Bachar Al-Assad en Syrie, l’Irak servant de pont reliant l’Iran à la Méditerranée. Cependant, la réalité de cette influence est liée à des questions de realpolitik. L’Iran cherche avant tout à créer des leviers d’actions régionales pour garantir sa sécurité face à ses adversaires américain et israélien.

De fait, la révolution syrienne de 2011 est perçue comme une menace par Téhéran, qui craint de perdre l’un de ses rares alliés dans la région (rappelons que la Syrie fut le seul pays arabe à soutenir l’Iran lors de la guerre Iran-Irak de 1980-1988). L’intervention iranienne en Syrie ne se borne pas à une logique de conflit confessionnel entre chiites et sunnites, mais est motivée principalement par les intérêts géopolitiques de la République islamique. L’Iran a ainsi fourni une aide indispensable à son allié syrien, déployant, selon les estimations, près de 10 000 soldats en Syrie. Selon un diplomate occidental, ce soutien aurait coûté 10 milliards de dollars (8,77 milliards d’euros) à l’Iran. De plus, la République islamique envisage désormais de construire un corridor routier reliant l’Iran à la Méditerranée, inscrivant définitivement son action en Syrie dans une logique plus géostratégique qu’idéologique.

En outre, on prête au régime la volonté de construire des bases militaires sur le territoire syrien, provoquant une montée de tensions avec Israël et son allié américain. Cette présence, qui restait jusqu’ici cantonnée à des questions militaires, tend à devenir une présence économique, les Iraniens cherchant désormais à se positionner pour obtenir des contrats de reconstruction, ou encore des concessions pour l’exploitation des ressources dans la Syrie d’après-guerre. La République islamique entend en effet récolter les « bénéfices » de sa coûteuse intervention en Syrie.

Un retour sur les rapports entre l’Iran et la Méditerranée à travers l’histoire montre donc que les dynamiques géopolitiques de l’Iran ne font pas de cette mer éloignée un enjeu de premier ordre pour le pays. Les littoraux méditerranéens étant hors de la sphère d’influence iranienne d’un point de vue historique, les interventions de la République islamique au Liban et en Syrie peuvent surprendre et inquiéter. Certains experts américains y voient même une tentative de reconstruire l’empire perse. L’interventionnisme iranien dans cette région est à comprendre sous un prisme idéologique, issu de la doctrine portée par Khomeiny, mais surtout sous un prisme géostratégique relevant de la nécessité pour la République islamique de garantir sa sécurité. La survie du régime apparaît comme étant au cœur de la politique régionale de ses décideurs, qui ont tous connu les tourments de la guerre Iran-Irak.

De fait, la présence iranienne sur les rivages de la Méditerranée s’inscrit dans une stratégie de « sanctuarisation » du territoire national3, et non dans un impérialisme persan visant à restaurer les frontières d’un ancien empire.

1Les guerres médiques opposèrent les Grecs et les Perses entre le VI et le Ve siècle av. J.-C.

2Dynastie iranienne succédant aux Parthes de 224 à 651.

3Pour en savoir plus sur la politique sécuritaire du régime iranien voir Ariane M. Tabatabai, Annie Tracy Samuel, « What the Iran-Iraq War Tells Us about the Future of the Iran Nuclear Deal », International Security, vol. 42, N° 1, été 2017 ; p.152-185.

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