Reportage

Le timide Noël des chrétiens irakiens à Mossoul

La première messe de Noël célébrée à Mossoul depuis que la ville a été reprise en juillet 2017 par les forces de la coalition s’est tenue sous haute protection, avec le concours de la communauté musulmane. Un message fort de coexistence religieuse envoyé du cœur de l’ancienne « capitale » irakienne de l’organisation de l’État islamique, autant qu’un premier pas vers la levée des nombreux obstacles qui s’opposent encore au retour des chrétiens et des minorités.

Messe de Noël à l’église Saint Paul, Mossoul.

L’assemblée des fidèles qui se pressait ce dimanche matin à l’église Saint-Paul de Mossoul-Est a ponctué la messe de youyous et d’applaudissements. C’était la première célébration de Noël à s’y tenir depuis que les forces de la coalition ont repris la ville aux combattants de l’organisation de l’État islamique (OEI). L’événement traduisait l’optimisme renaissant de la ville et de ses communautés. Le processus de réconciliation, toutefois, vient à peine de débuter et de nombreux obstacles restent à franchir sur le chemin du retour des chrétiens, largement dépassés en nombre ce jour-là par les journalistes et les forces de sécurité. Si les chants de Noël ont résonné pour la première fois à Mossoul depuis 2013, c’est grâce à l’initiative d’un groupe local d’étudiants musulmans et chrétiens, dont le message d’unité s’est fait entendre tout au long de cette journée.

« J’appelle toutes les communautés d’Irak à se rassembler et à se donner la main pour reconstruire notre pays », a déclaré dans son adresse introductive le patriarche de l’Église catholique chaldéenne, Louis Raphaël Sako. « Daech a tenté de briser les relations entre les musulmans et les chrétiens, mais nous leur montrons avec cette messe que nous sommes sur la voie de la guérison », a-t-il ajouté en regardant au premier rang deux cheikhs musulmans venus apporter leur soutien. À la fin de l’office religieux, comme pour répondre à cet appel à l’unité, un participant musulman serrait chaleureusement dans ses bras son voisin qui faisait partie des chrétiens déplacés par les combats.

Contrastant amèrement avec le message d’espoir porté par la célébration, les ruines lugubres de l’église rappelaient que sous l’occupation de l’OEI, ses combattants ont sauvagement profané Saint-Paul, tout comme beaucoup d’autres lieux de culte à Mossoul, et systématiquement persécuté les minorités religieuses. Autrefois magnifiquement décorée, l’église est à présent sombre, privée d’ornements et de toute couleur, ses vitraux ont été vandalisés et le marbre arraché des murs, laissant à nu le ciment grisâtre.

« Une revanche contre Daech »

Le temps de l’office de Noël, c’était pourtant comme si la réconciliation qui semblait poindre entre les communautés musulmane et chrétienne et entre les Églises chrétiennes d’Irak elles-mêmes avait apporté une sanctification nouvelle à ce bâtiment dans lequel on pouvait à peine reconnaître une église. Les mots des prélats résonnaient avec une rare intensité aux oreilles d’une assistance qui n’aurait pas osé imaginer, il y a encore peu de temps, pratiquer librement sa religion dans sa propre ville.

Beaucoup de participants, y compris parmi les forces de sécurité, avaient fait spécialement le voyage du Kurdistan irakien voisin où ils avaient trouvé refuge en 2014 lorsque l’OEI s’était emparé de la ville. « Je suis né à Mossoul et je suis heureux d’être à nouveau chez moi pour Noël », disait Wassim Imad, entouré de ses amis chrétiens et musulmans. Ce chrétien trentenaire, officier au sein des « hommes en noir » du Service national de sécurité (NSS) faisait partie ce jour-là des agents en civil. Il avait échangé pour l’occasion son uniforme contre un pull-over orange vif qui le distinguait ostensiblement de la foule. « Assister à la messe de Noël à Mossoul, c’est une revanche contre Daech », confiait-il. Une des rares revanches qu’il n’aura pas eu à prendre sur le champ de bataille.

Mais de toutes les forces de sécurité présentes, celles pour qui cette messe revêtait la plus grande signification étaient les Unités de protection de la plaine de Ninive (NPU, Nineveh Plains Protection Units), une milice de défense chrétienne. Dans la course à la libération de Mossoul en octobre 2016, ce groupe s’était dressé contre l’OEI et lui avait repris la ville chrétienne voisine de Karaqoch, ainsi que plusieurs villages de la plaine de Ninive.

Cependant le message du jour était que le temps de la confrontation avait pris fin. « Je suis très heureux de voir nos frères chrétiens revenir chez eux et je veux leur dire ceci : nous avons besoin d’eux pour reconstruire Mossoul », indiqua Najim al-Jibouri, commandant de l’armée irakienne à Mossoul et grande figure de sa reconquête. « Je veux aussi envoyer un message aux terroristes », continua-t-il : « ils ont essayé de nous dresser les uns contre les autres mais ils ont échoué, et nous voici réunis ».

L’archevêque catholique syriaque de Mossoul Mgr Petros Mouché, un des dignitaires présents, confiait en aparté, avec un sourire léger mais enjoué : « cette messe m’a rempli de joie et d’espoir pour l’avenir et pour le retour des chrétiens à Mossoul ». Il est convaincu que de telles initiatives aideront à restaurer la confiance des chrétiens en leurs voisins musulmans. « Personne ne peut obliger les chrétiens à revenir à Mossoul, mais nous pouvons essayer de les convaincre », a-t-il ajouté.

Certains ont déjà répondu à son appel. Hossam Jalil Aboud, un militaire irakien retraité de 56 ans, droit dans son fauteuil roulant, revendiquait d’être le premier chrétien à s’être réinstallé dans la ville, à peine plus de dix jours auparavant. Il avait reçu depuis plusieurs menaces de mort de l’OEI mais il était heureux d’être de retour à Mossoul, « un lieu béni pour les hommes de toutes religions » selon lui.

Des souvenirs traumatisants

D’autres, comme Habiba H.1, une femme chrétienne qui a fui vers le Kurdistan irakien voisin lorsque les djihadistes sont entrés dans la ville, hésitent encore à revenir pour s’y installer. « Je n’ai pas peur des vrais musulmans », a-t-elle affirmé, « j’ai peur de ceux qui se disent musulmans mais qui pensent comme Daech. Je veux rentrer chez moi, mais je crains encore pour ma vie ici à Mossoul ». Il faudra du temps, et d’autres garanties apportées à la protection des chrétiens, pour la convaincre, elle et sa communauté, de se réinstaller dans une ville qui porte pour eux le souvenir de tant de traumatismes, y compris antérieurs à l’OEI.

Dans les années 1980, la communauté chrétienne faisait partie intégrante du tissu social de Mossoul. Mais, depuis, ses effectifs ont fondu de façon spectaculaire, particulièrement après l’intervention américaine en 2003, et bien peu en comparaison s’y trouvaient encore lorsque l’OEI a pris la ville en juin 2014. À la fin des années 2000, ce n’était déjà plus un lieu tout à fait sûr pour les chrétiens et les tensions étaient vives. Dans la seule année 2008, l’évêque catholique Faraj Rahou et plusieurs diacres y furent assassinés.

Aujourd’hui, seules soixante familles sont retournées vivre à Mossoul et il n’est pas encore certain que beaucoup d’autres les suivront. Le contraste est vif avec la ville chrétienne voisine de karaqoch, reprise il y a à peine plus d’un an, où un nombre significatif de chrétiens sont revenus. Des foules compactes se pressaient ce même dimanche soir sur les parvis de ses églises autour de feux de joie, tandis que des enfants habillés en père Noël, tantôt hypnotisés par la cérémonie, tantôt jouant et courant de toutes parts, faisaient revivre les lieux.

Le tableau était bien différent le matin à l’église Saint-Paul à Mossoul. À l’extérieur stationnaient le ban et l’arrière-ban des services de sécurité irakiens. Des unités aussi bien catholiques que musulmanes avaient été convoquées pour protéger l’événement, leurs véhicules blindés barraient l’accès au périmètre de l’église et encombraient les rues adjacentes. Les mesures de sécurité ainsi déployées étaient à la hauteur de la réalité de la menace, et rappelaient à tous que les rassemblements chrétiens restent une cible de choix dans l’ancienne « capitale » de l’organisation djihadiste en Irak.

Vers une nouvelle « entente cordiale » ?

Pourtant, aussi difficile soit-il de restaurer la confiance des minorités religieuses dans la ville de Mossoul et dans ses habitants, on peut trouver des raisons d’espérer dans les initiatives prises, tant par ses leaders que par sa jeunesse, pour réparer les divisions anciennes et apporter la paix à cette cité fracturée. Les signes d’une nouvelle « entente cordiale » non seulement entre les communautés chrétienne et musulmane, mais aussi entre les églises catholiques et les églises orthodoxes d’Irak, n’ont cessé de se manifester tout au long de la journée.

« C’est la première fois que j’entre dans une église », a déclaré Taha Al-Saffar, un étudiant de 21 ans. Il faisait partie des deux douzaines de volontaires musulmans qui ont nettoyé Saint-Paul et se sont joints aux chrétiens de l’université de Mossoul pour organiser la messe. Une initiative informelle, née sur le terrain, lancée à peine plus de deux semaines plus tôt et menée par Mohamed Al-Zakaria, dont le projet « Mossoul pour tous » a montré aux chrétiens que la communauté musulmane était prête à les aider à faire leurs premiers pas sur le chemin long et abrupt qui les amènera à se réapproprier leurs lieux de culte à Mossoul. « J’ai séché les cours à l’université pour être ici aujourd’hui », a avoué Taha Al-Saffar, partagé entre fierté et culpabilité. « C’était important pour moi de venir pour dire aux chrétiens que leurs voisins musulmans veulent qu’ils reviennent, que Mossoul est aussi à eux, que la ville peut être partagée, et que tout le monde peut y coexister en paix ».

Les célébrations de Noël semblent également avoir initié un dialogue au sein même de la communauté chrétienne. Un moment d’une rare intensité et de grande intimité a réuni après la messe les Églises syriaque catholique et syriaque orthodoxe d’Irak, qui pourrait augurer d’un rapprochement entre elles. Loin des yeux curieux des journalistes rassemblés à Saint-Paul, un convoi blindé des NPU, surchargé d’hommes lourdement armés, a quitté l’église dès la fin de la cérémonie et fendu la circulation de Mossoul-Est au son des sirènes. Ce convoi escortait deux cibles mobiles, les représentants de l’Église catholique et de l’Église orthodoxe syriaques, à destination de l’église Al-Bishara et de la cathédrale Saint-Ephrem, qui n’ont pas encore été remises en état ni en service.

Saint-Ephrem est enclavée dans une base du NSS sévèrement gardée. « Pas de photos ! », disaient les soldats qui guidaient les prélats dans les ruines de l’église syriaque orthodoxe, l’endroit étant normalement interdit à toute visite. Ce qui reste des murs, criblés d’impacts de balles et de trous d’obus, porte les stigmates de la guerre, et les couleurs à peine affadies d’un drapeau de l’OEI peint sur une paroi rappelaient douloureusement à la délégation religieuse que le groupe terroriste avait établi là une de ses bases lorsqu’il régissait la ville.

Dans un moment de brève, mais intense communion spirituelle, les prélats des deux Églises, les archevêques Petros Mouché et Nicodemus Sharaf, ont chanté et prié à l’unisson au milieu de ce décor désolé. À cet instant a retenti l’appel à la prière d’une mosquée du voisinage. Une improbable alliance tripartite venait de se former.

1Son nom n’est pas publié pour préserver son identité.

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