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Les beaux jours du populisme en Tunisie

Élu à la présidence de la République en octobre 2019, Kaïs Saïed veut rendre la parole au « peuple », en le mettant au centre de la vie politique. Cependant, depuis la Révolution de 2011, l’opposition entre le peuple et les élites est une constante en Tunisie. La rhétorique populiste qu’incarne Kaïs Saïed cache mal son incapacité à réformer en profondeur un système ankylosé. Et la crise du coronavirus risque d’aggraver encore la crise.

17 décembre 2019. — Kaïs Saïed s’adresse à la foule dans la ville de Sidi Bouzid
Stringer/AFP/Tunisie, service de presse de la présidence

Les profils singuliers de Kaïs Saïed et Nabil Karoui, les deux finalistes de l’élection présidentielle de septembre 2019, relancent les interrogations sur l’émergence du phénomène populiste sur la scène politique tunisienne. Car le populisme était déjà présent durant le soulèvement de l’hiver 2010-2011. Si le dégagisme traduisait la volonté d’en découdre avec Zine El-Abidine Ben Ali et son système, il était également une composante du populisme.

L’« appel au peuple » a été une constante du moment révolutionnaire et de la première séquence de la transition. Il entre en sommeil sous la présidence de Béji Caïd Essebssi, entre début 2015 et son décès en juillet 2019, qui s’adresse quant à lui avec paternalisme à sa base plutôt qu’à l’ensemble du peuple. Mais élu à la présidence de la République le 13 octobre 2019, Kaïs Saïed incarne véritablement « l’homme-peuple », qui oppose clairement le « peuple pur » à l’incurie des élites, et s’insurge contre ceux qui ont sapé l’élan du renouvellement de la vie politique.

Temps 1 : le peuple, figure centrale du changement

En 2011, l’opposition du peuple aux élites est déjà très présente, qu’il s’agisse des élites politiques de l’ancien régime ou du personnel politique désigné pour gouverner le pays de manière provisoire, jusqu’aux premières élections. Elle se cristallise autour du sens à donner à la rupture avec le passé politique et du maintien des institutions de l’État après le départ de Ben Ali. Les idées populistes sont alors portées par ce qu’on appelle communément « la rue ». Une rue qui parle au nom du peuple et évoque à l’envi la volonté populaire. L’expression « le peuple veut », en référence aux vers du poète tunisien Abou Al-Kacem Al-Chabbi :

Lorsque le peuple, un jour, veut vivre _Force au destin d’y répondre

devient alors l’élément référentiel de cette période.

Le conflit oppose ceux qui, par crainte du vide politique, entendent conserver la Constitution de 1959 à ceux qui, au nom de la rupture et de la « protection de la Révolution », refusent d’amender partiellement cette même Constitution. Les seconds considèrent que la loi fondamentale de 1959 est le produit de Habib Bourguiba et qu’elle porte en elle les stigmates et les dérives de sa gouvernance ; elle n’est pas l’émanation du peuple. Pour eux, le peuple doit être la première source du pouvoir et peut, s’il le souhaite, abolir la Constitution.

Les manifestants qui se réclament du peuple contestent également la formation des deux premiers gouvernements par l’ancien premier ministre de Ben Ali, Mohamed Ghannouchi. Ce dernier a été reconduit par le chef de l’État par intérim et a formé un gouvernement d’union nationale qui compte des figures de l’ancien régime. Le 23 janvier 2011, une caravane dite « de la liberté » et composée de jeunes arrive de diverses régions défavorisées.

Les manifestants investissent la place de la Kasbah où siège le premier ministre, réclamant la démission du gouvernement qui, selon eux, « trahit les idéaux de la Révolution ». Un second gouvernement est formé, sans les ministres ayant appartenu au parti de Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), mais cela ne calme pas la colère des protestataires qui s’organisent et mettent en place, le 11 février, un Conseil national de la protection de la révolution (CNPR) comprenant des associations de défense des droits humains, des partis de la gauche radicale et des cadres d’Ennahda.

Le CNPR exige d’obtenir un pouvoir de décision pour mettre en place les législations relatives à cette période transitoire. Rapidement rejoint par diverses organisations, le Conseil appelle à une manifestation place de la Kasbah le 25 février. De nombreuses caravanes dites « populaires » répondent à l’appel, en provenance des régions intérieures. La manifestation, qui rassemble 220 000 personnes selon la police, porte trois revendications : la dissolution du RCD, l’élection d’une Assemblée constituante, et le départ du premier ministre Mohamed Ghannouchi. Ces trois demandes seront satisfaites.

Ce mouvement qui a occupé la place de la Kasbah à deux reprises a été porteur de slogans significatifs qui ont nourri un vocabulaire révolutionnaire, plaçant le peuple volontaire au centre de toute action et décision politiques. Ce n’est plus le peuple bénéficiaire d’un projet construit par le haut dont parlait Habib Bourguiba, mais un peuple acteur, maître de son destin et porteur d’un désir de reconstruire le pays sur des bases nouvelles.

Temps 2 : la mise à l’écart

À partir de mars 2011, lorsque le gouvernement Mohamed Ghannouchi tombe, Béji Caïd Essebsi, un homme de 84 ans, est appelé pour former le gouvernement et conduire la transition jusqu’aux élections d’octobre 2011. Pour cet ancien ministre de Bourguiba, l’idée du peuple qui gouverne contre les élites est tout simplement insupportable. Inscrivant son action dans le prolongement du projet moderniste de Habib Bourguiba, il fonde en 2012 un parti politique, Nidaa Tounès, qui lui permet de se positionner en capitalisant sur les échecs de la classe politique qui a gouverné depuis la Révolution. Un an plus tard, à l’été 2013, alors que le pays vit une grave crise politique, il tend la main à Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahda, pour dépasser ce moment de tension extrême durant lequel une partie de la société demande le départ du gouvernement Laarayedh.

Cette entente — contre nature tant les projets des deux formations sont antagonistes — permet à Caïd Essebsi d’imposer son jeune parti sur la scène politique et à Ennahda de faire oublier sa mauvaise gouvernance depuis 2011 et son isolement régional et international. Ce rapprochement redessine l’espace politique, substituant une bipolarité au pluralisme qui s’était imposé après la Révolution. En évoquant un compromis, Béji Caïd Essebsi laisse croire à un partage du pouvoir, alors qu’en réalité il s’agit d’un arrangement entre deux leaders qui vont marginaliser le peuple en tant qu’acteur de la vie politique. Durant cinq ans, de 2014 à 2019, Nidaa Tounès et Ennahda imposeront à la Tunisie un bipartisme de connivence entre conservateurs, sans répondre pour autant aux attentes économiques et sociales des Tunisiens, et en balayant allègrement le premier moment de la transition, lorsque le citoyen s’était réconcilié avec l’espace public en prenant part à la vie de la cité.

Temps 3 : Kaïs Saïed, « l’homme-peuple »

En distinguant deux figures extérieures au monde politique, Kaïs Saïed et Nabil Karoui, l’élection présidentielle de 2019 n’avait pas de quoi surprendre. Le succès des candidats indépendants aux élections municipales de mai 2018 avait déjà révélé le rejet des élites politiques adossées à des partis par un peuple invisible et silencieux.

Dans sa campagne électorale totalement atypique, Kaïs Saïed bouscule le schéma mis en place par Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi en prenant à contre-pied une logique de reproduction de l’ancien régime sous des apparences nouvelles. À des Tunisiens fatigués d’une vie politique faite d’arrangements et d’intérêts personnels qui laisse le peuple en dehors du débat, Kaïs Saïed veut substituer ce que Guy Hermet appelle « un populisme de rupture, qui vise à détricoter le système dans son ensemble »1. Comme tous les populistes, son projet, qui n’est en rien un programme articulé, érige le peuple en figure centrale d’une démocratie à construire. Il a, en effet, l’ambition de mettre en place une démocratie nouvelle, pensée avec ce qu’il appelle le peuple. Son discours est d’autant plus audible qu’il se réclame lui-même de ce petit peuple, écrasé par les élites et qui a été dépossédé de la Révolution de 2011, puisqu’il faisait partie du « front du refus » qui réclamait la dissolution des institutions héritées de l’ancien régime et l’élection d’une Assemblée constituante.

Lors de sa campagne électorale, il n’a donc eu besoin ni de discours construits, ni d’experts en communication, et encore moins des fonds publics alloués à la campagne électorale pour s’adresser à ses semblables. En parlant au peuple, il s’adresse en réalité à ses différentes composantes, qui à l’image de ceux qui s’étaient prononcés pour la rupture institutionnelle et symbolique en 2011, étaient socialistes, nationalistes arabes, ou encore islamistes, renouant ainsi avec le mouvement qui a déclenché la Révolution. Ce faisant, Saïed désoriente ceux qui ont une grille de lecture classique de la vie politique, en classant ses acteurs en catégories et partis politiques idéologiquement distincts.

À l’automne 2019, en recueillant 72, 71 % des suffrages exprimés, avec un taux de participation de 55 %, Saïed montre qu’il a réussi à séduire de nombreux Tunisiens qui ont vu en lui un homme droit et intègre, porteur d’une vérité nouvelle en matière de politique. Les Tunisiens se sont majoritairement reconnus dans ce peuple que Kaïs Saïed présente comme vertueux, composé de laissés-pour-compte et de victimes d’un système politique qui ne bénéficie qu’aux élites.

Le candidat de leur choix correspond à ce que Pierre Rosanvallon appelle « l’homme-peuple »2, capable de corriger la mauvaise représentation du peuple. Faute de programme, Saïed a un projet consistant à rendre la parole au peuple, en le mettant au centre de la vie politique. Son appel au peuple se situe dans une perspective d’alternative à la démocratie représentative, promettant une refondation totale de la représentation populaire. Cette forme de démocratie directe consiste à renverser le système institutionnel en ancrant la légitimité au niveau local à travers des conseils élus au scrutin uninominal, d’où émaneraient des conseils régionaux, et enfin l’Assemblée nationale. Ainsi inversée, la pyramide des pouvoirs serait le moyen le plus efficace pour marginaliser les élites corrompues et engluées dans leurs petits calculs politiciens.

Cette offre inédite laisse de nombreux Tunisiens perplexes, d’autant que l’homme continue à cultiver la singularité. Depuis sa large victoire à l’élection présidentielle, les interrogations portent sur sa capacité à transformer cette confiance en marge de manœuvres. Sans parti politique et alors qu’il doit agir dans le cadre d’un système semi-parlementaire, la mise en œuvre de son projet lui impose une relation de confiance avec le gouvernement et avec le Parlement. Or Ennahda, qui compte 52 députés sur 217, ne partage pas son projet de refonder les institutions en renforçant les pouvoirs locaux. Se sentant à l’étroit dans un cadre politique qu’il n’a pas encore réussi à métamorphoser selon ses vœux, le président Saïed a pu ressentir le besoin de retrouver ce peuple qui lui fut favorable au moment du vote.

Temps 4 : « Avec la volonté de Dieu et la vôtre »…

Le 17 décembre 2019, il se rend à Sidi Bouzid pour célébrer le neuvième anniversaire de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi et le début de la Révolution. Accueilli par une foule joyeuse, il prononce un discours-fleuve digne des plus grands leaders populistes : il décrète le 17 décembre jour férié et martèle qu’il réalisera les principales revendications de cette région, à savoir le travail, la liberté et la dignité. Il flatte son auditoire en lui précisant que c’est bien lui, le vrai peuple, qui a écrit une page d’histoire, aujourd’hui enseignée dans les universités du monde entier. Se confondant avec son auditoire et se mettant à son niveau, il dit avec force et verve que la présidence de la République n’est en rien une finalité pour lui, leurs revendications étant la seule chose importante à ses yeux. Tout se réalisera avec la volonté de Dieu et la vôtre ajoute-t-il, laissant néanmoins entendre que s’il tarde à agir, c’est parce qu’il y a des complots ourdis qui se trament derrière des portes closes. Il parle même de machination.

Pragmatique, un jeune de l’assistance l’interpelle en demandant à quelle date il pense pouvoir leur donner satisfaction. « Rapidement, très rapidement, je travaille en silence », répond, impassible, le président qui s’adresse cette fois à sa base et non au peuple dans son entier. Ce « travail en silence » dont il parle a été stoppé par la crise du coronavirus. Les règles de confinement paupérisent un peu plus chômeurs et travailleurs journaliers qui, bravant l’injonction de rester à la maison, se sont regroupés devant le domicile du chef de l’État pour demander une rapide distribution des aides annoncées.

De toute évidence, Saïed n’a rien à offrir à ces nombreux démunis qui disent être indifférents à une mort par la faim ou par la pandémie. Dans un discours prononcé le 31 mars, il réactive un projet de 2012 et qui n’a jamais été mis en œuvre, relatif à une redistribution des avoirs des « corrompus » au peuple. Une mesure populiste supplémentaire qui ne constitue nullement une réponse aux attentes de ceux qui ont cru en lui.

Si le populisme ne fait pas irruption dans la vie politique tunisienne avec Kaïs Saïed, c’est lui qui l’incarne le mieux par un style qui le distingue de ceux qui l’ont précédé depuis 2011. Il partage néanmoins avec eux une incapacité à réformer le système politique et économique en profondeur et à mettre en place les services publics indispensables à la vie des Tunisiens. Cet immobilisme donne le sentiment que la rhétorique populiste, tout comme le projet moderniste de Béji Caïd Essebsi, avait pour objet de masquer l’incompétence de tous à répondre aux besoins élémentaires de la population.

1Les populismes dans le monde, Fayard, 2001.

2Le siècle du populisme, Seuil, 2020.

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