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Les croyances religieuses au défi du Covid-19

Depuis plusieurs semaines, l’incompréhension domine quand on constate que certains groupes confessionnels ou communautaires renâclent à se plier aux règles sanitaires que la majorité des peuples considère comme indispensables pour enrayer la propagation du Covid-19. Comment l’expliquer ?

Fermeture par la police d’une synagogue dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Shearim à Jérusalem, le 30 mars 2020.
Ahmad Gharabli/AFP

En Orient, en Occident ou en Asie, dans des églises, des mosquées, des synagogues et d’autres lieux de rassemblement communautaire, des fidèles se rapprochent, se réunissent, communient et se congratulent, favorisant ainsi la diffusion du virus. Comment a-t-on pu oublier que la peste s’est répandue dans la Russie du XVIIIe siècle parce que les croyants faisaient la queue pour embrasser les icônes, réceptacles et agents de transmission de cette bactérie ? À leur décharge, les peuples d’alors ignoraient comment une épidémie se transmet. Comment expliquer les comportements d’aujourd’hui alors que tout prouve que le danger de propagation vient de la promiscuité humaine ?

Résistance à la mondialisation

En Corée du Sud, à l’origine de la propagation de l’épidémie début février, une grande partie des personnes infectées appartenait à un groupe chrétien marginal, l’Église Shincheonji de Jésus, dont beaucoup réclament depuis la dissolution.

En Israël, pendant des semaines, les quartiers ultra-orthodoxes ont dédaigné les restrictions décidées par l’État. Compte tenu de leur très forte population, ces concentrations urbaines sont porteuses de tous les risques pour l’ensemble du pays. À Bnei Brak, la plus importante ville ultra-orthodoxe (banlieue nord-est de Tel-Aviv), 35 à 40 % de la population a été testée positive. À Jérusalem, 74 % des personnes testées positives viennent des quartiers ultra-orthodoxes de la ville.. En Iran, à Qom, on a vu des croyants se masser dans des sanctuaires chiites. À Saint-Pétersbourg, dans la cathédrale de Kazan, des centaines de croyants ont embrassé des icônes lors d’une exposition des reliques de Saint-Jean-Baptiste venues de Jérusalem. En contradiction avec les règles strictes de confinement, une messe a pascale été célébrée le 12 avril, à Paris, en l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Les exemples abondent de rassemblements communautaires dans le monde qui sont à l’origine d’une extraordinaire diffusion de la maladie.

On supposait que la mondialisation était capable de faire l’économie du fait religieux. On subodorait même que son ambition ultime était, faute de contribuer à sa disparition, de le cantonner à certaines poches, le jugeant archaïque, réfractaire au maniement par la logique ou pas assez rentable pour l’économie de marché. Apportant à tous — bien qu’inégalement — les bienfaits matériels d’une économie zigzaguant d’un continent à l’autre en irriguant les sociétés, la mondialisation ne pouvait que conduire à réduire l’importance du fait religieux. Souvent, elle y parvenait. La tâche lui était d’autant plus facile qu’elle ne déplaçait pas que des biens et des produits : elle contraignait aussi les êtres humains. S’expatriant sous d’autres latitudes, ceux-ci perdaient leur géographie ; perdant leur géographie, ils perdaient une partie de leur histoire. Seule leur culture — vaste baluchon de voyage qui contenait leurs savoirs, leurs croyances, leurs rites, leurs pratiques, leurs valeurs, etc. qu’ils emportaient avec eux — leur permettait de réduire la fracture entre ce qu’ils avaient quitté et ce qu’ils avaient trouvé. En conservant leurs croyances et leurs cultes, les hommes préservaient leurs racines.

Pour ceux à qui le déracinement a été épargné, le constat est le même : la mondialisation est perçue comme un tourbillon des repères, les croyances comme un socle auquel s’arrimer quand tout chamboule. En d’autres termes, plus la mondialisation prend ses aises, plus le fait religieux et ses rites rassurants s’ancrent fermement en résistance face au tohu-bohu, au déracinement, au décalage ou au rejet par les autres. Il ne faut donc pas s’étonner que des communautés de croyants refusent d’adopter des comportements de précaution qui leur donnent le sentiment qu’ils devraient renoncer à quelque chose de nature supérieure et à des rites collectifs qui donnent corps à leurs croyances : accolade, purification, sanctification, ablutions, bains rituels ou dons d’hostie.

Crime, châtiment et protection divine

Quand rien ne vient expliquer l’irruption d’un inconcevable drame — guerre, famine, cataclysme naturel ou humain, pandémie — les croyances sont une inépuisable source d’interprétations, d’où ne sont pas exclus des considérations politiques et des opportunismes idéologiques.

Pour Ralph Drollinger, un ministre religieux américain qui dirige un groupe d’étude sur la Bible dans l’entourage du président américain1, la crise est un acte de jugement divin. Le Covid-19 exprimerait « la colère de Dieu » non sur l’Amérique, mais à l’encontre des Américains dont certains ont pratiqué le culte de « l’environnementalisme » et exprimé leur penchant pour « le lesbianisme et l’homosexualité ». Rick Wiles, pasteur conservateur de Floride, proclame que la propagation du virus dans les synagogues est « une punition de Dieu pour ceux qui s’opposent à Jésus ». Son site sur YouTube a beau être fermé, ses messages continuent de circuler.

Interrogé pour savoir si Israël allait être confiné jusqu’à la Pâque juive, Yaakov Litzman, ultra-orthodoxe et ministre de la santé d’Israël n’a pu que répondre : « Nous prions et espérons que le Messie arrivera avant la Pâque, le temps de notre rédemption. Je suis sûr que le Messie viendra et nous fera sortir comme [Dieu] nous a fait sortir d’Égypte. Bientôt, nous sortirons libres et le Messie viendra racheter tous les maux du monde. » La cruauté du sort a voulu que le ministre soit ultérieurement déclaré positif au Covid-19, contraignant le premier ministre Benyamin Netanyahou et d’autres responsables politiques et sécuritaires qui l’ont côtoyé à se mettre en quarantaine.

Conscient de la dangerosité du virus, l’organisation de l’État islamique (OEI) a expliqué à ses membres que le virus était placé sur « l’ordre et le décret de Dieu » et leur a recommandé de « placer leur foi en Dieu et de chercher refuge auprès de lui », tout en fournissant tout de même des recommandations pour éviter la propagation du virus.

Début mars, l’Église grecque orthodoxe a repoussé l’idée que la communion des fidèles pouvait favoriser la transmission du virus. Dans une déclaration publique, le Saint-Synode a affirmé que « pour les membres de l’Église, participer à la Sainte Eucharistie… ne pouvait certainement pas être une cause de transmission de la maladie [même] au milieu d’une pandémie ».

Desseins secrets

Les croyances apportent des réponses aux énigmes de l’existence et offrent un début de sens à ceux qui y adhèrent. S’il ne faut pas prendre des « messies » pour des lanternes, on ne devrait pas en revanche accorder la moindre attention à cette catégorie de personnes qui sont convaincus que la réalité ne peut être que raisonnable et que tout ce qui diverge par rapport au rationnel n’est que le produit d’un dessein secret, échafaudé par des forces forcément occultes. Les complotistes sont de cette eau-là. Dès qu’une parole, un acte ou un événement résiste à la compréhension à cause de son étrangeté, les complotistes sont convaincus que des forces cachées agissent dans l’ombre. Bien entendu, ils se font fort alors de débusquer les intrigants.

Les États aussi cèdent à cette facilité, mais dans des buts différents. Se référant à un site complotiste, Zhao Lijian, un porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères a laissé supposer le 12 mars 2020 que le coronavirus était apparu en Chine après y avoir été introduit par l’armée américaine. Bien entendu, il n’a pas étayé son affirmation, encore moins apporté la moindre preuve. Par un effet de miroir, nombreuses sont les théories, surtout depuis les États-Unis, selon lesquelles la Chine aurait laissé se propager le virus pour provoquer l’effondrement de l’économie mondiale dans le but de s’affirmer comme la seule puissance internationale.

La relative impuissance des gouvernants

En Israël, l’armée s’est redéployée autour de la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak, dont les habitants, parce qu’ils faisaient peu de cas de ce fléau terrestre, ont été largement infectés par le Covid-19. Devenue camp « assiégé », la zone est désormais entièrement confinée et sous couvre-feu militaire. Cette mesure extrême prouve qu’en période de drame national, l’État est souvent impuissant à faire admettre des décisions extra-ordinaires et qu’il ne peut y parvenir qu’en usant de mesures drastiquement contraignantes. Dans le cas du ministre israélien de la santé, Yaakov Litzman, le paradoxe est que sa propre administration avait édicté des règles de protection que lui-même n’a pas voulu respecter, jusqu’à être infecté par le virus.

Du strict point de vue des croyants, l’État n’est qu’une créature récente dont la date de péremption est inscrite dans sa nature temporelle. Lui obéir est moins impérieux qu’obéir à sa croyance. Ceux qui ont conscience d’appartenir à une lignée spécifique de croyance partagent, à un moment ou à un autre, cette tentation. Mais tous n’y cèdent pas.

Entre obligations et consentements

Par réalisme ou sous la contrainte de l’État, les responsables communautaires ont pris des premières mesures, parfois radicales, face à une pandémie qui s’est vite avérée meurtrière. À Jérusalem, le 23 mars, l’administration des waqf2 a décidé, pour la première fois, de la fermeture de la grande mosquée Al-Aqsa et contraint les croyants à prier à l’extérieur et à distance les uns des autres. Le royaume d’Arabie saoudite a interdit l’omrah, un pèlerinage qui peut être effectué tout au long de l’année, et demandé aux gouvernements étrangers de suspendre cette année les préparatifs au pèlerinage, le Hajj. Pour la première fois, il y aura une année sans pèlerinage aux lieux saints de l’islam. Les déplacements des étrangers à la Mecque et Médine ont été prohibés..

En Iran, l’un des pays les plus touchés par l’infection du virus, les autorités ont mis un terme aux prières du vendredi dans toutes les capitales de province. L’ayatollah Khamenei a demandé à chacun de prier chez soi pendant le ramadan. À Singapour, avant d’aller à la mosquée, les musulmans doivent prendre leurs propres tapis de prière et éviter de se serrer la main. Le ministre en charge des affaires musulmanes a demandé aux fidèles qui soupçonnent d’avoir été infectés par le virus de rester chez eux. Au Tadjikistan, la prière doit se faire chez soi. Les fêtes de célébration de Norouz (Nouvel An persan) ont été annulées. L’Église mormone a annulé toutes les cérémonies publiques dans le monde entier. En Israël, la Pâque juive n’a pas connu les célébrations des années précédentes.

Entre confinement à domicile, interdiction de circuler entre les villes, barrages routiers, couvre-feux, drones et hélicoptères pour contrôler les déplacements, tout le monde est resté chez soi. À Rome, dans une Italie ravagée par le virus, toutes les cérémonies de Pâques ont été annulées — messe du dimanche des Rameaux, Vendredi saint, veillée pascale. Le pape François a donné sa bénédiction « urbi et orbi » devant une place Saint-Pierre vide. Le Vatican se visite désormais virtuellement sur internet, comme la Mecque et la Kaaba.

L’urgence est de donner aux communautés d’êtres humains les moyens de se protéger du virus. À plus long terme, il n’est pas douteux que les sociétés mettront du temps à se relever financièrement et économiquement du cataclysme en cours. Mais la pandémie laissera probablement aussi des traces au sein des communautés de croyants. Des rites ont été délaissés, des profanations commises, des mesures jugées contraires aux dogmes ont été prises, des traditions ont été bafouées. Des reproches seront faits aux autorités spirituelles qui ont accepté les consignes de précaution des États.

1Mike Pompeo, secrétaire d’État américain, en fait partie.

2NDLR. À Jérusalem, la gestion de l’ensemble de l’esplanade des Mosquées est confiée à un waqf, fondation religieuse islamique, dont la Jordanie est garante depuis le traité de paix israélo-jordanien (surnommé également « accords de Wadi Araba ») de 1994.

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