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Les dilemmes des réfugiés yéménites

À l’ombre de la guerre saoudienne · La poursuite de la guerre au Yémen depuis près de trois ans recompose en profondeur les routes migratoires dans la péninsule Arabique. Le conflit a déjà généré un flux de près de 400 000 réfugiés. Ce chiffre a toutes les chances d’augmenter fortement dans les mois qui viennent, en dépit du blocus imposé par la coalition emmenée par l’Arabie saoudite et des restrictions exercées par les potentiels pays d’accueil.

Campement informel de Dharwan, près de Sanaa, où survivent plus de 200 familles ayant fui la capitale.
UNHCR.

Le 6 novembre 2017, Mohammed Ben Salman (MBS), prince héritier saoudien annonçait le durcissement sans précédent du blocus qui depuis mars 2015 contraint les entrées et sorties du Yémen. Cette surenchère, accompagnée d’une intensification des bombardements sur les positions houthistes devait répondre au tir de missiles de la veille, intercepté au-dessus de l’aéroport de Riyad et qui avait été revendiqué par la rébellion. Cette annonce s’inscrivait dans une suite de démarches du nouveau leader saoudien visant à imposer un nouvel ordre dans la région, quitte à provoquer une escalade généralisée.

Pressions internationales

La fermeture des ports et aéroports yéménites, ainsi que des postes-frontière a immédiatement généré une vive réaction de citoyens et militants yéménites de toutes tendances. Sur les réseaux sociaux, ils ont massivement diffusé le hashtag #ouvrezlesaccèsauYémen. Les militants sudistes, bien que bienveillants à l’égard de la coalition n’étaient pas en reste, signalant la popularité chancelante des pays du Golfe auprès d’un segment du spectre politique qu’elles soutiennent pourtant. Les ONG humanitaires internationales considèrent unanimement le blocus comme responsable de la terrible détérioration de la situation de la population. Elles ont elles aussi affirmé que cette décision accentuait les risques de famine et pouvait à court terme conduire à la mort de millions de civils.

Le surlendemain de l’annonce saoudienne, le conseil de sécurité de l’ONU réuni à huis clos a demandé la fin de ce blocus, l’entrée de l’aide médicale et de nourriture, et notamment la réouverture des aéroports d’Aden et de Seyoun. Ce faisant, pour la première fois, les grandes puissances semblaient montrer un début d’exaspération face à la stratégie militaire brutale portée en particulier par l’Arabie saoudite. Preuve du potentiel des pressions internationales, la coalition est revenue une semaine plus tard sur sa décision, permettant de nouveau aux vols civils et humanitaires d’atterrir et d’accéder au territoire.

L’escalade dans la punition collective imposée aux Yéménites justifie une réflexion sur les échappatoires qui leur restent alors que plus de trois millions d’entre eux ont fui leur maison, le plus souvent pour rejoindre leur village. Si la guerre se mène loin des médias dans la mesure où les journalistes étrangers y ont un accès extrêmement rare et difficile, les possibilités de sortie sont elles aussi bien peu nombreuses. Où et comment les Yéménites peuvent-ils fuir la guerre ?

Échappatoires limitées

Avant même 2015, les destinations possibles pour les Yéménites étaient déjà réduites, du fait du contexte de la lutte antiterroriste d’une part, mais aussi à la suite des restrictions imposées par les pays du Golfe depuis 25 ans. Les expulsions de près d’un million de travailleurs en 1990 au moment de la guerre du Golfe avaient mis à mal une tradition migratoire ancienne et qui concernait plus d’un quart de la main-d’œuvre masculine. Les Yéménites avaient essaimé dans le Golfe, mais aussi de l’Asie du sud-est (contribuant à l’islamisation de l’archipel indonésien) à la Corne de l’Afrique en passant par l’Angleterre et les États-Unis. Mais quand la guerre est survenue, la crise migratoire était déjà actée depuis longtemps.

Alors que les millions de réfugiés syriens ont pu, par les terres, trouver bon gré mal gré des lieux pour échapper aux combats, la position géographique du Yémen impose quelques contraintes bien différentes aux civils qui souhaitent quitter leur pays. Il leur faut soit traverser la mer pour rejoindre Djibouti, la Somalie, l’Érythrée ou le Soudan, soit accepter via l’Arabie saoudite ou Oman de rejoindre des pays qui, même s’ils accueillent respectivement 40 000 et 51 000 réfugiés selon l’ONU, n’ont développé que peu de structures d’accueil et imposent des visas délivrés essentiellement à certaines élites politiques et économiques, qui leur sont le plus souvent affidées.

À travers le golfe d’Aden ou la mer Rouge, en Somalie et à Djibouti principalement, quelques dizaines de milliers de Yéménites ont pu intégrer des camps gérés par l’ONU. Cela a contribué à quasiment inverser un flux qui depuis le milieu des années 1990 conduisait des Africains à rejoindre le Yémen, généralement pour se diriger ensuite illégalement vers les pays du Golfe. Cette circulation n’a pas entièrement disparu et, dans un sens comme dans l’autre, fait prendre de grands risques aux civils qui traversent. En aout 2017, cinquante réfugiés africains périssaient lors de la traversée alors qu’en mars un navire avait été la cible d’un tir d’un hélicoptère de la coalition, conduisant à la mort de 32 passagers, essentiellement de nationalité somalienne.

Quelques pays accueillent les Yéménites sans exiger de visa : le Soudan est actuellement accessible par voie aérienne directe quand la Malaisie et l’Équateur, comme le Liban, imposent des voyages tortueux et des haltes dans des pays qui peuvent donc exiger des visas, y compris pour le transit. La Jordanie a fait varier sa politique, acceptant au début de la guerre de recevoir les Yéménites puis imposant des conditions d’âge ou de sexe et verrouillant les entrées. En octobre 2017, un homme malade est ainsi mort à l’aéroport d’Amman, en attente de son droit d’entrée. En l’absence de consulats, l’Égypte et le royaume hachémite permettent à des agences de voyages de servir d’interface pour la délivrance des visas, offrant à certaines de celles-ci de juteuses sources de revenus. La volatilité de la situation et des réglementations constitue alors une contrainte supplémentaire pour les civils.

Quoi qu’il en soit, prendre un avion est d’une part coûteux, par conséquent largement inaccessible pour l’immense majorité de la population, d’autant plus que les salaires de fonctionnaires ont cessé d’être payés depuis plus de six mois. D’autre part, les places sur la compagnie nationale Yemenia et sur Arabia Felix (privée), seules à desservir les deux aéroports d’Aden et Seyoun ouverts1 sont très limitées. La liste d’attente pour obtenir une place est fréquemment estimée à trois mois. Dans un contexte de guerre où le système sanitaire s’est effondré, cela constitue une source de drames individuels pour celles et ceux qui ont besoin de traitements ou d’opérations urgents à l’étranger.

L’aéroport international de Sanaa, sous contrôle des houthistes, avait été la première cible des bombardements de la coalition le 26 mars 2015, détruisant les pistes. Il a brièvement rouvert puis a fermé de nouveau en août 2017. Entre temps, les avions commerciaux étaient forcés de faire une halte dans le royaume, à Bisha où les passagers étaient dûment contrôlés par les autorités saoudiennes. Sa fermeture impose donc aux habitants de Sanaa et de ses environs de traverser la ligne de front en descendant vers Aden ou en passant, vers l’est, jusqu’à Seyoun dans la province du Hadramaout. Dans l’un ou l’autre aéroport, les sorties sont soumises au contrôle des services de renseignement de la coalition qui n’hésitent donc pas à intercepter leurs adversaires, quitte à les emprisonner dans des lieux secrets où la torture est manifestement courante.

Géographie des réfugiés

Ces difficultés n’ont certes pas empêché la constitution de micro-communautés de réfugiés yéménites, issus dans leur grande majorité des élites politiques, intellectuelles et économiques. C’est le cas à Amman où ils seraient près de 100 000, mais aussi à Riyad, au Caire, à Beyrouth et Istanbul. Cette géographie est largement dépendante des affiliations politiques des déplacés, chacun des gouvernements des pays étant d’une manière ou d’une autre partie prenante du conflit et imposant dès lors certaines contraintes sur ceux qui sont accueillis. Se recréent dans ces villes les débats propres à la scène politique yéménite, mais s’imposent aussi des contraintes et des dilemmes. Est-il bien sage de s’engager et d’exprimer une critique de la politique de ces gouvernements à l’égard du Yémen ?

La sortie du territoire yéménite, par quelque moyen que ce soit, permet aussi d’accéder dans ces capitales aux réseaux consulaires d’autres pays. Les opportunités sont toutefois très rares. Certains réfugiés finissent bloqués loin de chez eux, sans ressources, voient leur visa expirer, finissent en prison ou sont contraints de payer des amendes et sont alors placés sur des listes de personae non grata, puis forcés de retourner au Yémen. La délivrance de visas ou du statut de réfugié politique par les pays occidentaux se fait encore au compte-gouttes et impose des démarches à la fois longues et coûteuses. En février 2017, suite à l’ordonnance de Donald Trump interdisant l’entrée des ressortissants de six pays, dont le Yémen, une centaine d’entre eux sont restés bloqués à Djibouti.

Les Yéménites manquent sans doute encore d’expérience et de réseaux pour se saisir pleinement des opportunités d’accueil dans les pays européens qui offrent l’asile, d’autant plus que la situation est toujours changeante. L’insertion dans les réseaux illégaux, s’adossant en particulier aux flux de Soudanais, d’Éthiopiens et d’Érythréens qui se tournent vers l’Europe n’est pas encore avérée, mais a toutes les raisons de s’affirmer à mesure que dure le conflit. Les dilemmes qui se posent aux Yéménites — risquer de mourir dans une société en guerre ou engager son corps, son argent dans une tentative de fuite désespérée — ne sont en effet pas près de disparaître.

1Yemenia est par ailleurs « blacklistée » suite à divers incidents et à l’accident du vol 626 pour Moroni en 2009 et a seulement trois appareils en fonctionnement.

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