Politique, culture, société, économie, diplomatie

Les fabuleux gâchis de l’Algérie dans la téléphonie mobile

Un scandale nommé Djezzy

Après plus de quatre années de batailles juridiques et politiques, un compromis a été signé entre le gouvernement algérien et le russo-norvégien Vimpelcom, actionnaire de Djezzy, n °1 du téléphone portable en Algérie et objet du litige. Le gain financier que pourra en tirer la partie algérienne est sans commune mesure avec son coût industriel et économique et le coup porté à l’image du pays auprès des investisseurs étrangers.

Le 18 avril au petit matin, au lendemain de l’élection présidentielle et avant même la publication des résultats officiels, Alger annonçait par une courte dépêche de l’agence Algérie presse service (APS), la fin de son conflit avec le numéro 1 de la téléphonie mobile en Algérie, Djezzy. Une information destinée, à l’évidence, à passer inaperçue derrière la nouvelle du jour, l’élection « triomphale » du président sortant, Abdelaziz Bouteflika. On l’aura compris, l’affaire ne se termine pas pour le gouvernement algérien comme il l’avait espéré à l’automne 2009 quand il avait lancé son offensive contre cette entreprise égyptienne coupable de réussir et de gagner trop d’argent.

En 1998, l’administration des Postes télégraphe et téléphone (PTT) lance le téléphone portable en Algérie. C’est un échec, le réseau ne dépasse pas les grandes villes, les pannes sont chroniques et les rares abonnés vite découragés. À son arrivée à la présidence au printemps 1999, Bouteflika demande à la Banque mondiale de l’aider à libéraliser les télécommunications. Une nouvelle loi est adoptée en 2000, le monopole est aboli et en juillet 2001, une société égyptienne, Orascom Telecoms Algérie (OTA) remporte la première licence mise aux enchères pour 737 millions de dollars. L’année suivante, elle entre en activité sous le nom commercial de Djezzy. Le succès est immédiat. Des millions d’Algériens découvrent le mobile et grâce à l’investissement de plusieurs milliards de dollars, un nouveau secteur se développe en Algérie — une exception assez rare pour retenir l’attention des opérateurs du monde entier. En août 2004, un groupe koweïtien, Wataniya Telecom Algérie (WTA), prend pied à son tour sur le marché algérien contre un droit d’entrée de 421 millions de dollars. De son côté, l’administration réagit et relance la compagnie publique Mobilis qui, peu à peu, comble son retard et se taille une honorable troisième place après Djezzy et WTA.

Football et nationalisme

En juin 2008, le très nationaliste Ahmed Ouyahia redevient chef du gouvernement, les relations s’enveniment peu à peu avec Djezzy à qui on ne pardonne pas son insolente réussite. La quasi-totalité des Algériens ont désormais un portable et la part de marché de l’entreprise dépasse 50 %. Cela tourne vite à l’obsession à Alger : comment mettre la main sur la société égyptienne ? Son actionnaire, la puissante famille Sawiris, a le soutien d’Hosni Moubarak et le président Bouteflika interdit à son premier ministre d’aller trop loin. Arrive, à l’automne 2009, le match de qualification pour la Coupe du monde de football, Algérie-Égypte. La défaite de l’équipe nationale au Caire, l’agressivité des supporteurs égyptiens, l’absence de réaction de la police, les calomnies de la presse locale enflamment l’opinion algérienne.

Djezzy devient la cible, ses locaux sont attaqués, son personnel égyptien menacé. Rien ne va plus entre Moubarak et Bouteflika, Ouyahia a le champ libre pour les « mettre dehors ». Les sanctions tombent : la Banque d’Algérie limite ses importations d’équipements et lui interdit tout transfert de fonds à ses actionnaires, le fisc lui impose des arriérés d’impôts de plus d’un demi-milliard de dollars. Naguib Sawiris cherche alors à sortir d’Algérie. Il trouve un acheteur inattendu, le russo-norvégien Vimpelcom qui en devient propriétaire. Le gouvernement algérien s’oppose à la vente et accentue sa pression ; il interdit à un étranger de détenir la majorité dans une entreprise installée en Algérie. Finalement, en avril 2012, les actionnaires de Djezzy recourent à l’arbitrage international, une procédure qui s’annonce défavorable à la partie algérienne.

Une défaite en rase campagne

Après deux ans de tergiversations, de déclarations gouvernementales péremptoires, d’honoraires d’avocats internationaux substantiels et un changement de gouvernement, Alger se résout au compromis pour éviter une condamnation. L’État rachète au prix fort (2,643 milliards de dollars) 51 % du capital de Djezzy qui est autorisé à régler les dividendes en retard (1,862 milliard de dollars) et à verser au fisc algérien 1,3 milliard de dollar. Tous ces chiffres ont été révélés par Vimpelcom, la dépêche de l’APS n’en donnant aucun. Cerise sur le gâteau, le management de l’entreprise reste entre des mains étrangères, sauf en cas de cession de son capital à un tiers, et l’accord stipule qu’au moins 42,5 % du bénéfice net consolidé de l’entreprise sera distribué aux actionnaires, dont l’État algérien, pour qui c’est le seul gain dans cette histoire. Tout ça pour ça…

Mais ce gain financier est sans commune mesure avec le coût industriel et économique. D’abord les Algériens auront dû attendre quatre années supplémentaires l’arrivée de la 3G. Initialement annoncée pour 2010, il leur aura fallu patienter jusqu’en décembre 2013 pour commencer à y accéder. Les nombreuses sanctions infligées à Djezzy l’empêchaient d’importer le matériel étranger indispensable à l’établissement du nouveau réseau. Ses deux concurrents pouvaient investir librement, pas Djezzy. Pour éviter que ses abonnés (près de 18 millions d’Algériens) ne soient défavorisés par rapport à ceux de WTA ou de Mobilis, la date d’entrée en service de la 3G a été reculée pour tout le monde ! Ce n’est qu’en décembre 2013 que l’entreprise a été autorisée à s’équiper et aujourd’hui encore, ses abonnés n’ont pas accès au nouveau portable promis pour l’été prochain. Résultat de cette politique de Gribouille, le gouvernement algérien a affaibli délibérément l’entreprise dont il voulait prendre le contrôle ! Les trois milliards de dollars que Djezzy doit verser à ses actionnaires et au fisc seront autant de moins pour son développement. Saigné à blanc, l’opérateur devra emprunter 88 milliards de dinars aux banques publiques algériennes pour financer son réseau 3G.

Un crédit international affaibli

Les 2,643 milliards de dollars payés par l’Algérie pour racheter Djezzy constituent le plus important investissement, et de très loin, jamais réalisé dans le secteur des télécommunications. Mais il ne servira en rien à accroître ses capacités, puisqu’il ira dans la poche des actionnaires russes, norvégiens et égyptiens de Djezzy. Un autre emploi de ces fonds, comme par exemple la modernisation d’Internet, aurait peut-être été plus judicieux. Aujourd’hui encore, c’est un monopole public exercé par Algérie Télécom (AT) qui fait l’unanimité de ses clients contre elle pour son débit trop lent (50 fois moins rapide qu’en Europe) et par trop aléatoire. À sa décharge, AT manque d’argent pour se moderniser. Ce n’est qu’à la mi-2013 que le Trésor et les banques lui ont promis 255 milliards de dinars pour rattraper son retard en matière d’informatisation, préjudiciable à toute l’économie algérienne.

Fin 2014, date d’entrée en vigueur de l’accord signé avec Djezzy, le secteur du mobile va se retrouver avec trois opérateurs, dont deux publics et un seul privé, étranger de surcroît. Les deux opérateurs publics se ligueront-ils ? Ou, au contraire, s’opposeront-ils, l’un dépendant du ministère des finances et l’autre de celui des postes ? Nul n’en sait rien mais l’abonné risque d’en payer le prix.

Enfin, le coup porté par cette malheureuse affaire à l’image de l’Algérie est incommensurable. Sa réputation à l’extérieur est celle d’un pays hostile au capital étranger qui collectionne les procès avec les entreprises américaines, espagnoles, allemandes, norvégiennes ou françaises et ne tient pas ses engagements. Cette contre-publicité est particulièrement mal venue alors que le nouveau gouvernement va devoir s’employer comme jamais à attirer des investisseurs étrangers pour mettre en valeur de nouveaux gisements d’hydrocarbures, notamment de gaz de schiste, dont il a tant besoin pour récompenser ses soutiens et, accessoirement, tenir les pharamineuses promesses électorales du quatrième mandat.