Politique, culture, société, économie, diplomatie

Les Frères musulmans au Proche-Orient

Des trajectoires disparates

Dans cette seconde partie du dossier sur les Frères musulmans, nous faisons le point sur la situation de l’organisation dans chaque pays du Proche-Orient, de l’Égypte — qui fut le berceau du mouvement — au Soudan. Si l’implantation du mouvement y est ancienne, les révoltes arabes ont bouleversé la donne et posé des défis inédits qu’ils ont du mal à relever.

SOMMAIRE

- Égypte : répression et résilience
- Irak : actifs dans la contestation
- Jordanie : une organisation divisée
- Liban : neutralité et modération
- Palestine : du quiétisme à la résistance
- Soudan : exercice du pouvoir et éclatement
- Syrie : massacres et marginalisation


Égypte : répression et résilience

Lieu de naissance de l’organisation, l’Égypte a longtemps été la base essentielle de l’organisation. Depuis leur sortie de prison, après la mort de Gamal Abdel Nasser en septembre 1970, les Frères ont été une organisation tolérée, mais souvent réprimée, en fonction des choix du régime. Ils ont été utilisés par Anouar Al-Sadate dans sa lutte contre la gauche et les nassériens. Après assassinat et l’arrivée de Hosni Moubarak à la magistrature suprême le 6 octobre 1981, les Frères musulmans participent pour la première fois aux élections législatives comme « indépendants » en 1984. Mais après les avoir ménagés pour écraser l’insurrection islamiste menée par le Djihad islamique au début des années 1990, le pouvoir se retourne contre eux et les arrestations se multiplient. Pourtant, grâce à un large réseau d’aide sociale et leurs écoles, leur influence restent importantes. Et quand, en 2005, des élections un peu plus régulières se déroulent, du fait des pressions américaines, ils remportent 80 sièges. Inquiet face à ce succès, le pouvoir va accentuer la répression contre eux.

Dans les années 2000, un débat traverse l’organisation sur la démocratie, la place des coptes et des femmes dans la société. Plusieurs courants s’affrontent à la direction, mais l’organisation, qui compte plusieurs centaines de milliers de membres, reste très centralisée et hiérarchisée, avec peu de place pour le débat démocratique. Fin 2009, des élections internes font suite au départ du Guide Mehdi Akef qui avait décidé de démissionner, fait sans précédent dans l’histoire de l’organisation. Il est remplacé par Mohammed Badie et plusieurs membres du courant réformateur sont mis à l’écart.

D’abord hésitants face à la manifestation du 25 janvier 2011 — bien que nombre de leurs jeunes adhérents y aient participé —, ils se rallient dès le 28 janvier au mouvement populaire qui renversera le président Hosni Moubarak. Lors du premier scrutin législatif libre de l’histoire du pays (novembre 2011-début 2012), ils remportent plus du tiers des voix et 50 % des sièges au Parlement. En juin 2012, l’un des leurs, Mohammed Morsi, est élu président de la République. Il n’avait pourtant remporté que 25 % des suffrages au premier tour, ce qui montrait une chute de popularité par rapport à la précédente élection. L’expérience ne durera qu’un an, le président sera renversé le 3 juillet 2013 par l’armée, à la suite d’immenses manifestations hostiles aux Frères musulmans le 30 juin. L’impréparation des Frères, leur sectarisme et leurs erreurs, mais aussi le retour en force de l’État profond — notamment des services de renseignement — expliquent cette déroute. Ceux-ci sabotent délibérément l’action du président avec l’appui de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis engagés dans une campagne de grande ampleur pour éliminer le mouvement au niveau régional.

Depuis, l’organisation subit une répression impitoyable, plus brutale que celle conduite dans les années 1950-1960 par le régime nassérien. Des dizaines de milliers de ses cadres ont été emprisonnés, des centaines ont été condamnés à mort, des milliers tués, nombre d’entre eux sont partis en exil.

Irak : actifs dans la contestation

Les premiers courants politiques islamistes émergent durant l’installation du nouveau roi Fayçal par les Britanniques, après la première guerre mondiale et la politique de laïcisation voulue par le souverain. En 1930, Mohammed Mahmoud Al-Sawaf, l’un des plus importants idéologues de l’islam politique sunnite du pays, se rapproche des Frères musulmans égyptiens. Il fonde et dirige l’Association de la fraternité islamique Al-Sawaf — la branche officielle des Frères musulmans en Irak — en 1951, après avoir créé en 1948 avec un cheikh kurde l’Association pour le salut de la Palestine. Les deux hommes prônent le djihad comme seul moyen de lutte contre l’influence sioniste en terre musulmane.

La confrérie étend son influence jusque dans les années 1950 mais sera interdite après le coup d’État du 14 juillet 1958 qui met fin à la monarchie. Deux ans plus tard, Al-Sawaf fonde le Parti islamique irakien (PII) pour rester actif en politique. Le parti est dissous puis traqué par les baasistes après leur arrivée au pouvoir en 1963. Il reprend ses activités après la guerre du Golfe. En 2003, les Frères musulmans reviennent sur le devant de la scène politique. Après une percée électorale en 2005 — le PII représentait la troisième force politique la plus importante —, ils perdent du terrain. Tarek Al-Hachemi devient l’un des vice-présidents de la République et occupe cette fonction jusqu’en 2011. Un mandat d’arrêt le vise cette même année. Il est condamné à mort l’année suivante. À partir de 2012, les Frères musulmans prennent la tête de la contestation dans les régions sunnites. Ils arrivent à la troisième place aux élections législatives d’avril 2014.

Jordanie : une organisation divisée

La confrérie des Frères musulmans dans le royaume est fondée en 1945 par Abdel Latif Abou Qra, originaire de Salt (nord). En dépit de la loi martiale de mai 1957 interdisant la création de partis politiques, elle est tolérée en raison de son statut associatif et de ses convergences avec la monarchie.

Lorsque la loi martiale est levée en 1989 et la vie parlementaire rétablie, le succès remporté par les candidats islamistes incite le roi Hussein à modifier, en 1993, la loi électorale de manière à contrer une potentielle victoire des Frères musulmans. En 1992, la confrérie s’était dotée d’un parti politique, le Front d’action islamique (FAI).

L’histoire de la confrérie est marquée par un double ancrage communautaire, transjordanien et palestinien. Jusqu’aux révolutions arabes, la situation en Palestine, en particulier à Gaza, ainsi que l’opposition des Frères musulmans jordaniens aux accords de paix signés avec Israël en 1994 servent de leviers de mobilisation. Depuis l’expulsion du Hamas en 2000, les débats internes ont porté sur la priorité respective des questions nationales, régionales, ou internationale. Ce recentrage s’opère avec la publication d’un programme-cadre en 2005 composé de 17 articles, dont 3 seulement portent sur la dimension régionale et internationale.

Confortés dans leur stratégie par la chute des régimes tunisien et égyptien en janvier 2011, les leaders jordaniens de la confrérie restent toutefois prudents à l’égard des soulèvements en Syrie et des mobilisations tribales en Jordanie. C’est seulement en novembre 2012 que les Frères musulmans s’engagent massivement dans le mouvement de contestation sociale et politique.

Des facteurs régionaux renforcent la ligne pragmatique au sein de la confrérie : l’émergence de l’organisation de l’État islamique, les revers essuyés par la confrérie en Egypte (juillet 2013), l’épreuve de feu en Tunisie, la question des liens avec la matrice égyptienne et, enfin, l’offensive israélienne sur Gaza en été 2014.

Il faut dire qu’une première fracture s’est déjà produite au printemps 2012, lorsque trois principaux leaders quittent la confrérie et s’associent avec des activistes de l’opposition séculière, pour fédérer l’opposition autour d’une plateforme, l’« initiative Zamzam ». Celle-ci est refusée par Hammam Saïd, contrôleur général des Frères musulmans, mais au fil des mois, les Frères musulmans finissent par reprendre à leur compte certaines propositions.

Les Frères musulmans boycottent les élections législatives de janvier 2013 et les municipales d’août 2013. Cette stratégie permet au pouvoir de s’assurer un Parlement à sa botte. Avec la mise à l’index au niveau régional du mouvement des Frères musulmans, certains évoquent un risque de dissolution de l’organisation par la monarchie.

Liban : neutralité et modération

L’influence de Hassan Al-Banna se confirme avec l’arrivée de Moustapha Siba’i, frère musulman exilé en 1952 de Syrie par le gouvernement, qui va donner l’impulsion. En 1953, le groupe Ubbad Al-Rahmân (Les Adorateurs du Miséricordieux) est fondé à Beyrouth par Mohamad Daouk. Un bureau est ouvert en 1956 à Tripoli, il sera le lieu d’ancrage historique du mouvement au Liban. Pour diffuser son idéologie, le groupe crée des journaux et une station de radio. L’existence de la confrérie sera officialisée le 18 juin 1964.

Durant la guerre civile qui débute en 1975, les Frères musulmans disposent d’une brigade de combattants, les moudjahidines. Pourtant, la confrérie peine à s’implanter et se replie sur le nord du pays, en particulier à Tripoli. Les Frères musulmans s’engagent alors dans des relations complexes avec les factions palestiniennes dans les camps de réfugiés, et avec les forces syriennes, qui ont commis le massacre de Frères musulmans à Hama (Syrie) en 1982.

Les accords de Taëf en 1989 ouvrent une nouvelle période, propice à l’organisation. Quelques années plus tôt, l’effondrement des partis politiques traditionnels et la montée chiite rendent la population sunnite d’une ville comme Saïda sensible à la mouvance, en tant que contre-pouvoir confessionnel. Rafik Hariri, en bons termes avec Damas et le Hezbollah, joue un rôle important dans son implantation dans la ville et dans les alliances électorales qui vont s’ensuivre. Mais en 2005, après l’assassinat de Hariri, les Frères musulmans se trouvent dans une position inconfortable lors des manifestations réclamant le départ de l’armée syrienne du Liban : comment préserver sa base arrière à Tripoli (étroitement surveillée par le pouvoir syrien), sans se déconnecter de la tendance dominante ?

Neutralité, modération et adaptation à la texture confessionnelle de la société semblent des constantes dans leur stratégie. Ils s’alignent sur les positions de Saad Hariri, opposé au régime syrien, alors que la confrérie n’a pas pris de position officielle contre le Hezbollah. Pour sa propre survie politique, la gageure des Frères musulmans aura été de prendre des distances par rapport à la branche syrienne de la confrérie.

Palestine : du quiétisme à la résistance

Le Hamas, acronyme arabe pour « Mouvement de la résistance islamique », est fondé en décembre 1987, au début de la première intifada palestinienne dans les territoires occupés par Israël. Il est considéré comme la branche palestinienne des Frères musulmans, bien qu’il ait initialement entretenu des dissensions avec ses « patrons » égyptiens. Jusqu’à l’intifada, Israël favorise sous contrôle les activités religieuses et sociales des milieux liés aux Frères musulmans (mosquées, écoles, clubs, etc.) et leurs financements externes (Arabie saoudite pour plus de la moitié et Jordanie) dans l’objectif de contrer l’influence du nationalisme palestinien et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Mais avec l’intifada, ses fondateurs, le cheikh Ahmed Yassine et le docteur Abdelaziz Al-Rantissi, se prononcent en faveur de la lutte armée contre l’occupant, et surtout érigent la libération de la Palestine comme axe de conquête de l’opinion à ses thèses — alors que jusque-là, la priorité était accordée à la da’wa, l’appel à l’islam.

Ils n’adhèrent cependant pas à l’OLP, se positionnant en mouvement concurrent. S’appuyant sur sa branche armée, Ezzedine Al-Kassam, le Hamas participe beaucoup plus activement à la seconde intifada, en 2004, durant laquelle Israël assassinera ses deux fondateurs ainsi que de nombreux autres dirigeants. En 2006, il remportera les élections législatives palestiniennes avec 76 sièges contre 43 seulement au Fatah, historiquement majoritaire dans le mouvement national palestinien. Depuis, le Hamas dirige la bande de Gaza. Il a récemment signé, pour la première fois, un accord pour former un gouvernement d’union nationale avec l’OLP.

Les Frères musulmans existent aussi en Israël. Ils ont disparu quasi totalement après la Nakba de 1948 dans les territoires qui devaient former le nouvel État d’Israël. Ils sont réapparus sous la forme d’un Comité de secours islamique en 1989, sur fond de soutien aux victimes palestiniennes de l’intifada. Depuis, le Mouvement islamique en Israël, qui se revendique clairement des Frères musulmans, a fortement grandi en influence. Mais il s’est divisé en deux branches, l’une dite « du Sud », qui refuse toute participation électorale, et l’autre dite « du Nord », dirigée par Raed Salah, qui a conquis trois fois la mairie de la grande bourgade d’Oum Al-Fahem (qu’il a dirigée de 1989 à 2001) puis a été emprisonné à deux reprises (deux ans puis cinq mois). En mai 2014, Benyamin Nétanyahou a demandé à ses services juridiques de travailler sur l’interdiction du Mouvement islamique, dont la popularité semble stagner parmi les Palestiniens d’Israël.

Soudan : exercice du pouvoir et éclatement

Les premiers contacts entre les Frères musulmans et le Soudan ont lieu en 1944, lorsque des étudiants soudanais d’Al-Azhar y adhèrent. De retour dans leur pays, ils diffusent le message de la confrérie. En 1946, le Front de la charte islamique est créé, dirigé par Awad Omar Al-Imam. Les Frères musulmans soudanais, très proches de ceux d’Égypte, sont illégaux mais tolérés au moment de l’indépendance en 1956. Mais lorsque le régime parlementaire est renversé par un coup d’État militaire, ils basculent dans l’illégalité. Après six ans de dictature, les civils reviennent au pouvoir en 1964 et la confrérie est légalisée. Elle se développe sous l’impulsion de Hassan Al-Tourabi, son secrétaire général, mais redevient illégale à la suite du nouveau coup d’État du général Jaafar Al-Nimeiri en 1969. Après avoir tenté de renverser la dictature, les Frères musulmans se réconcilient avec le pouvoir en 1977. Ce choix de Tourabi provoque une scission chez les Frères musulmans. Écarté en 1984 par Nimeiri, Tourabi participe au nouveau gouvernement démocratique qui lui succède en 1985, avant de contribuer à son renversement lors du coup d’État d’octobre 1989.

Tourabi fonde le Front national islamique en 1985. Il devient l’homme fort du régime derrière le président Omar el-Béchir ; ensembleils dirigeront le pays durant dix ans, imprimant une orientation islamiste à l’appareil d’État et à ses cadres. Mais les luttes d’influence entre les deux hommes s’approfondissent, alors que Tourabi cherche à affirmer sa prééminence. Il devient en 1998 le secrétaire général du Congrès national. Néanmoins, Bachir parvient à l’évincer. Tourabi fonde alors en 1999 le Congrès populaire national avant d’être mis à l’écart par Bachir en 2000. Il sera plusieurs fois arrêté ou mis en résidence surveillée, alors qu’il amorce un aggiornamento idéologique. Il existe un petit groupe de Frères musulmans officiellement reconnu par les autres organisations des pays arabes, mais qui n’a guère d’influence.

Syrie : massacres et marginalisation

Fondée dès les années 1930, la branche syrienne des Frères musulmans est longtemps perçue comme l’antithèse du mouvement égyptien, dont les cadres étaient plus modérés et se faisaient parfois les porteurs de l’idée d’un « socialisme islamique ». Dans les années 1970 et 1980, la confrontation avec le régime baasiste génère un haut niveau de violence. La répression des Frères musulmans par l’État est particulièrement féroce et continue à être symbolisée par le massacre de Hama en 1982 qui a fait au moins 10 000 morts. Illégaux, les Frères musulmans trouvent refuge à l’étranger, notamment au Royaume-Uni et en Turquie, et s’engagent au fil de la décennie 2000 dans un processus de modération. Celui-ci conduit à l’abandon de la lutte armée et au rapprochement avec les autres courants de l’opposition. En dépit de la criminalisation continue des Frères musulmans, le Hamas palestinien trouve toutefois à Damas un relais utile et un refuge pour ses dirigeants.

Le soulèvement révolutionnaire de 2011 place les Frères musulmans au cœur des instances de coordination des mouvements d’opposition, en particulier le Conseil national syrien puis la Coalition nationale de l’opposition syrienne, et de groupes armés divers. Ces derniers, un temps intégrés dans l’Armée syrienne libre, se sont fragmentés et certaines composantes ont intégré le Front islamique, dominé par les salafistes. Celui-ci avait pour ambition de mieux contrer la montée en puissance de l’État islamique d’Irak et du Levant, tout en luttant plus efficacement contre le régime. Les subsides du Golfe, en particulier du Qatar et de l’Arabie saoudite, apportés au Front islamique et aux Frères musulmans n’ont pas suffi à enrayer une dynamique largement défavorable à ces derniers sur le terrain.

La rédaction remercie chaleureusement — pour les informations fournies — Myriam Benraad (partie Irak) et Gérard Prunier (partie Soudan).