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Les infortunes d’un jeune chef en temps d’épidémie. De la peste au Covid-19

C’est un jeune chef pressé qui n’a aucun doute sur ses capacités à gouverner et à réformer. Conquérir est sa mission, rompre avec les habitudes sa méthode. Mais il se trouve confronté à une épidémie inattendue et meurtrière qui bouleverse tous ses plans .

© Isabau Jouret, 2020

Il sait qu’il va devoir affronter des obstacles, mais l’adversité l’attire. Il ne craint pas les revers de fortune et rêve de faire de grandes choses. Il dort peu, quelques heures par nuit, et mange souvent à la va-vite. En pleine débâcle sanitaire, il n’hésite pas à contredire ses services de santé qui ne l’écouteront pas toujours à leur tour. Il laissera ses hommes, frappés par une épidémie incurable, pour rejoindre la côte méditerranéenne de France. Les a-t-il sacrifiés à son ambition ? Sa carrière n’en souffrira pas. Pour l’heure, le général Bonaparte est à Paris et rêve d’Orient. Une année plus tard, il sera en Égypte puis en Palestine. Son expédition échouera. Si les raisons de l’échec de son aventure orientale sont multiples, la peste à Jaffa a sûrement pesé de manière importante. Un tableau d’Antoine-Jean Gros en porte le souvenir.

« L’Empire des Turcs s’écroule tous les jours »

En 1797, le général Bonaparte fait part au Directoire1 de son sentiment selon lequel « l’Empire des Turcs s’écroule tous les jours » et qu’il serait opportun d’agir en Orient. Il met en avant les avantages stratégiques et commerciaux que le pays peut en attendre. Charles-Maurice de Talleyrand, ministre des relations extérieures, soutient cette idée qui est déjà ancienne. Le feu vert est donné. En mai 1798, la campagne d’Égypte peut commencer.

À peine débarqué en Égypte, Bonaparte adopte une politique du changement de régime, de libération des peuples et de modernisation de l’Orient, une sorte de néoconservatisme américain avant l’heure. Quelques jours auparavant, en route vers l’Égypte, il s’était fait la main sur Malte. En moins d’une semaine de séjour, il avait révolutionné à jamais le système de gouvernance de l’île : en particulier, établissement d’un code civil, abolition de l’esclavage, abolition des privilèges et des droits féodaux, fin de l’Ordre de Malte, création d’une nouvelle administration, administration de Malte et Gozo par une commission de gouvernement, réforme de l’administration des finances publiques, création de nouvelles écoles primaires, envoi de boursiers maltais en France.

Arrivé en Égypte, sa victoire lors de la bataille des Pyramides contre les mamelouks2 (21 juillet 1798) le conforte dans ses choix stratégiques et politiques. La route du Caire lui est ouverte. Mais contrairement à ce qu’il peut croire alors, cette victoire n’augure rien de bon. Il s’ensuit une série de réussites militaires sans lendemain et de défaites, dont la plus importante est celle de la marine française à Aboukir, les 1er et 2 août 1798, face à l’amiral Horatio Nelson, qui prive l’armée de Bonaparte de toute possibilité de recevoir du renfort et de revenir en France. Le cours de son aventure orientale en est radicalement transformé.

Préparatifs sanitaires de guerre

Les historiens s’accordent à dire que le dispositif sanitaire mis en place en préalable à l’aventure orientale de Bonaparte avait été préparé avec soin. Mais il n’a pu être déployé comme il aurait fallu.

Des hommes reconnus pour leur compétence médicale avaient été nommés. Jean-Dominique Larrey, chirurgien en chef de l’armée d’Orient et René Nicolas Dufriche Desgenettes, médecin en chef du corps expéditionnaire, avaient su s’entourer de chirurgiens, médecins, membres du personnel administratif des hôpitaux et des lazarets (établissements de mise en quarantaine), et officiers de santé. Des ambulances légères, « volantes », conçues spécialement pour intervenir au plus près des malades et des blessés avaient été prévues, semblables aux cacolets de France (sièges doubles fixés de chaque côté du dos d’un animal pour le transport des voyageurs ou des blessés), des stocks de médicaments et de produits pharmaceutiques mis en cale. Trois navires-hôpitaux avaient été équipés. Mais très vite, les catastrophes se succèdent pendant la traversée de la Méditerranée. Un navire contenant du matériel chirurgical fait naufrage tandis que l’un des navires-hôpitaux est capturé par les Anglais. Arrivée sur le sol égyptien, l’équipe de santé pallie les manques et se redéploie. Des hôpitaux sont créés, les uns fixes les autres ambulants. Des lazarets sont ouverts. Des troupes y sont mises en quarantaine pour éviter une trop rapide propagation des maladies.

Tout au long de la campagne d’Égypte, de mai 1798 à août 1801, les officiers de santé se heurteront aux commissaires de guerre qui décident de l’administration, de la comptabilité, de l’intendance et de la logistique militaires. Les premiers demandent des fournitures, des médicaments et du matériel que les seconds ne leur accordent qu’avec parcimonie et après négociation. Outre les mesures qui sont imposées pour des raisons d’économie, il existe une incompréhension entre les uns et les autres. Ceux qui gèrent les finances et l’intendance ne jugent pas indispensables les exigences des médecins dont le souci de l’hygiène — notion en pleine évolution en cette fin de siècle — est constant, mais pas encore partagé par tous : désinfection des uniformes, ablutions fréquentes, nettoyage régulier des locaux réservés à la troupe, surveillance des rations alimentaires. Face aux difficultés, les officiers de santé sous la direction de Larrey et Desgenettes n’hésiteront pas à s’opposer aux responsables administratifs et même à Bonaparte.

Et la peste survint

La peste avait fait son apparition en Égypte dès l’été 1798 au sein de la population d’Alexandrie. Il n’aura fallu que quelques mois pour qu’elle infecte les troupes françaises. Début 1799, elle décime un demi-millier d’hommes au moment où Bonaparte prend le parti d’attaquer la Syrie (en fait, la Palestine ottomane, qui dépendait de Damas), où le sultan concentre des troupes depuis qu’il a déclaré la guerre à la France le 9 septembre 1798.

Parti d’Égypte le 10 février, le général arrive en Palestine en passant par Gaza et établit ses quartiers à Jaffa le 4 mars 1799. Les effets de la peste commencent à se faire sentir sur l’armée. Le 11 mars, il rend visite aux soldats infectés qui ont été hébergés au monastère arménien Saint-Nicolas de Jaffa. Le peintre Antoine-Jean Gros immortalisera la scène d’un Bonaparte touchant du doigt les malades atteints de peste mortelle. Œuvre de propagande destinée à alimenter l’imaginaire des Français et la geste napoléonienne, ce tableau a contribué à la fabrique de l’identité nationale française.

Antoine-Jean Gros, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 1804
Musée du Louvre

Le 19 mars, Bonaparte est devant Saint-Jean d’Acre, à 170 km de Gaza. Il en commence le siège. Il est surpris par la résistance de la ville à laquelle participent le commodore de la flotte anglaise Sidney Smith et Haïm Farhi, chef de la communauté juive et conseiller du pacha Ahmad Djezzar. Plusieurs échecs plus tard, son insuccès démoralise d’autant plus ses soldats que la peste se répand rapidement dans leurs rangs. Durant les deux mois que durera le siège de la ville, un millier d’hommes en mourront.

Il est acquis aujourd’hui que les efforts du corps médical ont limité les ravages faits par la maladie. Isolement et désinfection sont l’obsession des médecins. Le personnel de santé donne de sa personne. Ceux qui s’activent dans les lazarets avec les malades en quarantaine n’en sortent pas de crainte de contribuer à la propagation du virus. Leur confinement leur sera souvent fatal.

Desgenettes donne l’exemple. Il ramasse lui-même les effets des soldats morts de la peste pour les mettre au feu, au grand dam des intendants qui s’offusquent de ces gaspillages. Le 4 avril, il s’inocule la maladie pour montrer aux malades qu’on peut en guérir et redonner confiance à une armée qui n’est pas loin d’être en déroute.

Faute d’avoir pu prendre la citadelle de Saint-Jean d’Acre, Bonaparte engage la retraite de l’armée le 17 mai. Il demande à Desgenettes d’abréger les souffrances des soldats malades en leur donnant du laudanum. Le médecin refuse : « Mon devoir à moi, c’est de conserver. » Bonaparte s’incline, provisoirement. Les malades sont réacheminés sur Jaffa, mais le général demandera plus tard au pharmacien en chef de l’expédition de fournir le laudanum nécessaire.

Fin mai 1799, Bonaparte repart en Égypte en passant, comme à l’aller, par Khan Younès dans le sud de la bande de Gaza. Le 23 août il embarque pour la France, laissant sur place son armée dont il transmet le commandement à Kléber (Il mourra assassiné en juin 1800). Il y arrivera début octobre, en ne respectant pas à son arrivée à Ajaccio les strictes règles sanitaires de quarantaine en usage à l’époque, suscitant la colère des autorités à Toulon qui y voient « une intolérable et dangereuse atteinte qui vient d’être portée aux lois et aux règlements qui doivent préserver la France du terrible fléau de la peste et maintenir chez les nations européennes la confiance qu’elles eurent toujours pour nos mesures sanitaires ».

L’aventure orientale du général en chef est achevée. Sur les 35 000 hommes partis combattre en Égypte, environ 9 000 y laissèrent leur vie, dont près de 1 700 de la peste. Le 9 novembre 1799, Napoléon Bonaparte met brutalement fin au régime du Directoire. Il est nommé premier consul et prend en main le pays. Le volet « révolution » de l’histoire de France est refermé. Deux ans plus tard, en août 1801, l’armée française d’Egypte se rend aux Anglais.

1Régime mis en place par la Constitution de l’an III (août 1795) et qui s’achève par le coup d’État du 18 Brumaire (novembre 1799).

2L’Égypte est alors sous l’autorité nominale du sultan d’Istanbul et de son représentant sur place le pacha. Dans les faits, le pays est dominé par une caste militaire, les mamelouks, jusqu’à l’arrivée de Bonaparte. Ils détiennent les commandements civils (beys) et militaires (émirs).

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