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Entretien

Liban. Ces sanctions internationales qui accélèrent la destruction de l’État

Les sanctions ont détruit « encore plus » l’État libanais, explique Lamia Moubayed au cours d’un entretien accordé à Orient XXI. Et la méthode « pas de réformes, pas d’argent » adoptée par la communauté internationale n’a pas eu les effets escomptés.

Le président français Emmanuel Macron lors de la conférence en ligne des donateurs pour le Liban réunissant des représentants des institutions internationales et des chefs d’État, depuis le fort de Bregancon, le 4 août 2021
Christophe Simon/Pool/AFP

Lamia Moubayed est amère quand elle évoque la décision du président français Emmanuel Macron et de la communauté internationale qui, après l’explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020, « ont adopté le point de vue de la rue populiste et décidé de priver l’État libanais de toute aide afin d’obliger la classe politique à engager des réformes de fond. Dans le sillage de la crise et de l’explosion criminelle, la colère populaire a créé un fort sentiment anti-État, un sentiment de "guerre de tous contre tous" ». Or, « État » ne rime pas avec « régime », insiste Lamia Moubayed. Mais comment aider l’État sans verser l’argent dans les poches des responsables d’un régime décrié par tous, d’une classe politique incompétente, quasiment inamovible depuis la guerre civile (1975-1990) ?

Le Liban, déjà privé d’une aide internationale de 11,6 milliards de dollars (10,94 milliards d’euros) promise en 2018 en contrepartie de réformes en profondeur restées lettre morte du fait de l’inaction des dirigeants libanais ainsi que d’une promesse d’aide initiale de 3 milliards de dollars (2,83 milliards d’euros) de la part du seul Fonds monétaire international (FMI) promise en 2022 dans l’éventualité d’un programme de réformes, y compris du fonctionnement de l’État, s’est ainsi retrouvé dans une situation chaque jour plus grave. Les ravages n’ont cessé d’empirer alors que la Covid-19 frappait ce pays qui héberge plus de 1,2 million de réfugiés syriens, soit 30 % de sa population depuis le commencement de la guerre dans ce pays voisin.

En ne soutenant que les ONG et en privant les institutions étatiques civiles de tout subside, les bailleurs de fonds, selon Moubayed, « ont davantage fragilisé le pays. Cela a servi les intérêts de la classe politique qui n’a cessé de s’enrichir sur le dos de l’État en siphonnant notamment l’argent des marchés publics ». Une analyse du Conseil du développement et de la reconstruction (CDR) a montré que, de 2008 à 2018, dix compagnies seulement ont raflé 60 % des marchés publics pour un montant de 1,9 milliard de dollars (1,79 milliard d’euros). Près d’un quart de cette somme a profité à des sociétés gérées par des proches de ministres et autres personnalités politiques dont plusieurs ont été « sanctionnées » par le Trésor américain. Lamia Moubayed :

Il est évident qu’avec la fragilisation des institutions publiques, l’absentéisme et les départs massifs ou l’absentéisme de fonctionnaires compétents incapables de survivre dignement avec des salaires de misère, certains services ont fermé, les contrôles fiscaux ou douaniers ont quasiment disparu. La contrebande ne cesse d’augmenter, les mafias locales en profitant pour importer des produits d’origine ou des contrefaçons sans payer de taxes, ou pour blanchir de l’argent privant ainsi l’État d’importantes ressources.

Misère de l’école et de la santé publiques

La misère dans laquelle s’enfoncent les Libanais, qui ont toujours attaché une importance considérable à l’éducation de leurs enfants et les inscrivaient dans des écoles privées — dont certaines sont en faillite ou en grande difficulté — les conduit à se tourner vers les écoles publiques. « Le problème, relève Moubayed, c’est que l’État n’a plus les moyens de financer celles-ci et qu’il est parfois contraint de fermer des établissements. C’est un cercle vicieux puisque certains parents ne sont plus en mesure d’envoyer leurs enfants dans des écoles plus éloignées faute de réseau de transport en commun fonctionnel et du coût trop élevé du transport privé. D’où une déscolarisation dramatique qui commence à pointer du nez. » Un enfant libanais sur cinq ne va plus à l’école selon un rapport récent de l’Unicef. Près de 40 % des foyers ont réduit leurs dépenses d’éducation.

La situation est aussi préoccupante dans le secteur de la santé publique : « Comment un pays peut-il survivre s’il n’a pas d’hôpitaux publics ? s’interroge Lamia Moubayed, qui rappelle que l’hôpital public Rafic Hariri a été « le seul hôpital à réagir immédiatement à la Covid avant même que le virus n’arrive au Liban début 2020 ». Aujourd’hui, c’est ce même hôpital qui s’occupe de la récente pandémie du choléra apparue à la suite de l’interruption de certaines usines de traitement des eaux usées, faute de moyens publics et à la suite du départ des ingénieurs et techniciens. « La république des ONG ne peut pas résoudre ce genre de problème, souligne-t-elle, c’est la responsabilité de l’État et de ses institutions ».

Ce n’est qu’après l’effondrement des services publics que les bailleurs de fonds ont commencé à se rendre compte de la limite de leur approche et à réaligner leurs actions avec les objectifs du développement durable, l’ODD16 (Objectif de développement durable no. 16) en particulier, portant sur les questions d’État de droit, de qualité des institutions, et de paix. Plusieurs de leurs représentants ont réalisé que certaines ONG vers lesquelles ils se tournaient par facilité connaissaient souvent de graves problèmes de gestion des stocks ou de gouvernance.

Sans oublier que, du fait du communautarisme, bon nombre d’ONG présentes sombrent fréquemment dans un fonctionnement confessionnel ou sont créées avec des objectifs clientélistes et sous patronage politique. Pour la présidente de l’Institut des finances, « il est clair que dans un pays "normal", seuls l’État et ses institutions ont la capacité de coordonner et de planifier les besoins de la population. Or, l’État libanais, faute de financements et d’effectifs n’est plus en mesure d’assurer ces tâches.

Effondrement des dépenses publiques

Selon elle, les administrations et les institutions publiques fonctionnent « avec moins de 10 % du budget de 2020 en raison de la grave dépréciation de la livre ». Notons au passage que le budget 2021 n’a jamais été ratifié et que le Parlement n’a voté le budget 2022 qu’en septembre 2022, avec mise en application un mois plus tard, privant ainsi les institutions de moyens qui même fortement réduits restent néanmoins indispensables pour répondre à une demande en croissance.

Avec les départs volontaires, souvent vers l’étranger, les démissions et l’absentéisme, il est un peu dérisoire d’évoquer les effectifs de la fonction publique libanaise. Selon l’Office libanais de statistiques, ils représentaient avant la crise actuelle et la pandémie 16 % de la population active, soit 96 000 personnes, les militaires, les forces de sécurité et les fonctionnaires municipaux n’étant pas pris en compte. Le FMI parlait, lui, de 300 000 personnes tout compris. Ces chiffres sont évidemment sujets à caution. L’hémorragie a débuté vers 2015 avec le départ de personnels qualifiés qui ne se voyaient pas d’avenir ou que désespéraient le communautarisme, la corruption et l’horizon fermé à toute progression professionnelle. Les départs se sont multipliés avec l’impasse politique et la pandémie, vidant le service public de ses talents.

Un service public, insiste Lamia Moubayed, « dont les plus défavorisés ont urgemment besoin et qu’il faut absolument sauver pour répondre à une augmentation de plus de 40 % des demandes de la population dans pratiquement tous les secteurs : santé, éducation, électricité, ordures ménagères, routes, etc. »

Un point de non-retour

Tout cela est encore largement invisible aux yeux des responsables et des Libanais, y compris de la société civile. Les fonctionnaires sont tiraillés entre une classe politique qui veut les asservir et des citoyens qui les méprisent. Les cadres dirigeants restants, face à l’ampleur des problèmes, sont livrés à eux-mêmes pour trouver des solutions dans un contexte d’austérité et d’effondrement progressif des moyens. Aucune action en vue ou débat sérieux n’a lieu sur le sujet. Je crains qu’on ait atteint le point de non-retour : il n’y a plus d’argent et l’hémorragie de personnels compétents est importante. Quelques exemples : les services de vaccination ferment faute de soignants compétents. Les défaillances des équipements et logiciels informatiques sont nombreuses, faute de financement pour payer les licences et les pare-feux assurant la sécurité des systèmes. Aujourd’hui, le renouvellement d’un passeport prend de 6 à 8 mois, on n’avait jamais vu cela dans un pays, dont la population voyage énormément et qui rapatrie chaque année près de sept milliards de dollars, selon la banque mondiale. Ne parlons pas des magistrats, dont quelques-uns font preuve d’un courage remarquable quand on songe aux pressions dont ils sont l’objet : comment peuvent-ils travailler sans moyens et avec des salaires de misère ?

L’inflation bouleverse la vie quotidienne de la population, à commencer par celle des fonctionnaires supposés assurer la continuité du service public. Or, s’il y a quelques années encore, le salaire moyen d’un fonctionnaire intermédiaire équivalait à environ 1 500 dollars (1 415 euros), aujourd’hui, il ne perçoit plus en livres libanaises que l’équivalent de 60 dollars (57 euros) !

Pour Lamia Moubayed, la méthode « pas de réformes, pas d’argent » n’a pas eu les effets escomptés. Non seulement la classe politique n’a entamé aucune des réformes exigées, mais les quelques mesures qu’elle a prises privent depuis plusieurs années nombre d’institutions publiques libanaises de financements indispensables à la survie de la population. Seule la réforme de la commande publique initiée et suivie de près par l’Institut des finances a abouti à une nouvelle loi, une réforme qui risque d’échouer, une fois encore faute de soutien aux institutions qui la portent.

Selon elle, il est important que la France et l’Europe prennent conscience des limites de leur politique, pleine de bonnes intentions, mais aux conséquences très lourdes :

La plupart des politiciens et de leurs affidés ont tiré profit du naufrage d’un État ruiné qui n’est plus en mesure de contrôler leurs méfaits et leurs dérives. Ce sont les citoyens libanais qui payent au prix fort la dégradation et l’affaissement des services publics. Les conséquences à long terme sont désastreuses et lisibles dans les indicateurs du développement humain qui ont régressé à leur niveau des années 1990.

La spécialiste conclut :

Il faut trouver voire adapter urgemment les instruments financiers pour soutenir l’État, cibler les institutions clés sur lesquelles reposent la reprise et la reconstruction du Liban, identifier et appuyer les contre-pouvoirs, ces gardiens des valeurs à qui revient la lourde tâche d’assurer la cohérence de l’action publique, de préserver le bien public et d’anticiper l’avenir. Ils demeurent le socle d’une relance qui tarde à prendre forme, mais il faut les préserver pour qu’ils soient prêts au moment opportun.

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