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Liban. « La rue n’a pas son propre plan économique »

Le soulèvement libanais suscite un immense espoir. Mais aussi de nombreuses questions sur les perspectives. Nous avons interrogé Joseph Bahout pour essayer d’y voir plus clair.

Beyrouth, 17 octobre 2019. — Réunion ministérielle présidée par Saad Hariri
AFP/ Ho/Dalati and Nohra

Orient XXI.Un gouvernement d’urgence économique ou de salut public peut-il encore sauver la situation au Liban ? Et sinon que faire ?

Joseph Bahout. — Rationnellement et logiquement oui, ce serait même peut-être la seule issue à la crise. Le problème est que la classe politique actuelle — le gouvernement essentiellement — est dans un état de déni total par rapport à la gravité de la crise malgré l’ampleur du mouvement et la connaissance qu’il peut avoir de l’ampleur du désastre économique. Ils pensent qu’ils peuvent continuer à traiter cela avec les « mesurettes » du type de celles qu’ils viennent d’annoncer le lundi 21 octobre. D’autre part se pose une question politique : quel mécanisme pourrait-il conduire à un gouvernement de salut public ? Car si le gouvernement démissionne, on repart vers des consultations parlementaires pour former un gouvernement. Or ce sont les mêmes forces politiques qui vont nommer les mêmes coalitions gouvernementales. Donc à moins qu’il y ait vraiment un sursaut de la classe politique elle-même qui décide de remettre les rênes à un gouvernement de salut public ou de technocrates, rien de tout cela ne peut se produire. Sauf si la pression de la rue augmente et que le président de la République finisse par admettre la réalité des choses et aller dans ce sens. Dans les faits ce n’est pas tout à fait envisageable, même si en théorie ce serait peut-être ce qui peut encore non pas sauver la situation totalement, mais au moins éviter l’effondrement et le désastre.

O. XXI.Un gouvernement de technocrates, alors ?

J. B. — Un gouvernement de salut national composé largement de technocrates qui savent ce qu’ils doivent faire, ont les coudées franches pour le faire et bien sûr la couverture de la classe politique, sans cela le gouvernement de technocrates finira par échouer lui aussi. Cette sortie nécessite toutefois un changement du rapport de forces général, et qu’une force puisse tordre le bras au président et à son camp ; tout en s’assurant de ne pas rentrer en confrontation avec le Hezbollah.

O. XXI.L’état du pays nécessite des réformes, alors qu’une seule mesure a suffi à mettre le feu aux poudres. Que faire ?

J. B. — Le problème c’est ce qu’on entend par « réforme ». On peut mettre n’importe quoi derrière ce mot. Ce n’est pas un plan en soi. Réformer pour faire quoi au juste ? Le débat est politique au fond, entre les partenaires de la coalition d’une part et entre les partenaires du pacte social. Qu’est-ce que la « réforme » ? Est-ce que c’est faire payer l’ampleur du déficit à la population, par les taxes, les impôts, la TVA, la taxe sur l’importation ? Est-ce que c’est faire plutôt payer ceux qui se sont fait beaucoup d’argent ces dernières années, avec les montages financiers, les taux d’intérêt élevés ? Cela voudrait dire taxer le secteur bancaire, les entreprises, avec le risque que cela grippe l’économie. Est-ce que c’est engager une opération « mains propres » qui reprenne de l’argent pillé à la classe politique, c’est-à-dire prendre le risque d’installer un populisme un peu autoritaire au pouvoir ? Voilà, ce sont des questions réelles. Il ne s’agit pas de dire « réformes » comme un « sésame ouvre-toi ». Tout le monde sait quelles sont les causes des problèmes que connaît le pays : la dette publique, le secteur de l’électricité, la question de l’insuffisance de l’assiette fiscale, la machine productive grippée, des taux d’intérêt très élevés. Cela, c’est le diagnostic.

Quant à savoir ce qu’il faut faire, c’est un débat politique, comme dans tous les pays du monde. Est-ce qu’on applique une politique plutôt centralisatrice et socialisante ? Est-ce qu’on va vers plus de libéralisme ? Est-ce qu’on applique le paquet de la conférence CEDRE tel qu’il est : un train de mesures réformatrices aussi, mais qui peuvent faire mal à certaines couches populaires ? Ce sont des choix que les politiques doivent faire, comme dans n’importe quel pays du monde. Parce que l’autre agenda d’un gouvernement de sortie de crise sera d’assainir la vie politique, en préparant tout d’abord à des élections législatives selon une loi acceptable par tous — pas seulement par les membres du club politique fermé —, et à même d’ouvrir réellement la participation aux élites alternatives issues de la contestation, et qui sont exclues savamment par l’ingénierie électorale entièrement maîtrisée par ce même système.

O. XXI.La révolte de la rue peut-elle durer cette fois ? Pour mener à quoi ?

J. B. — La rue par définition n’a pas son propre plan économique. C’est une agrégation de populations avec des idées différentes. On peut comprendre la colère, mais il y a des slogans un peu absurdes ; d’autres semblent plus pointus. On ne peut pas dire « la rue » tant qu’elle ne s’est pas constituée en collectif politique. Les associations qui s’expriment de façon cohérente, ou les forces disons « vives » du pays, syndicales et autres ont bien sûr leur vision économique. Mais d’abord ce n’est pas la même pour les uns et les autres. Ensuite la population a suffisamment mal pour réclamer un allègement de sa souffrance. Mais c’est un peu contradictoire, car la nécessité d’alléger la souffrance peut entraîner des mesures qui risquent de faire mal. Si on en arrive à une dévaluation de la livre, cela veut dire que la population va accepter de s’appauvrir un peu dans l’espoir de retrouver une sorte de relance économique un peu plus tard. Toute la question est de savoir si la classe politique peut la convaincre d’une telle nécessité. Or celle-ci a perdu toute crédibilité.

O. XXI. Quelles perspectives dans ce cas ? Le pays est-il dans une impasse ?

J. B. — Oui, on est dans une impasse. Le gouvernement semble vouloir se maintenir. Sauf si des tiraillements internes l’en empêchent, entre Saad Hariri et Walid Joumblatt, Hariri et les aounistes, Hariri et le Hezbollah, etc. Sinon le gouvernement va rester affaibli, criblé de problèmes, paralysé, prenant des mesures qui au fond ne convainquent personne et qui finalement ne veulent rien dire. Baisser les salaires des ministres, c’est un geste populiste qui ne prête pas à conséquence. Il est destiné à faire taire les pauvres gens qui ne comprennent pas les mécanismes économiques. Les ministres ne vivent pas de leurs salaires ministériels, mais de l’affairisme qui les enrichit par ailleurs.

Quelles perspectives ? Le gouvernement peut continuer sur sa lancée. Une partie de la population peut être tentée de rester dans la rue, une autre se lasser et rentrer chez elle. Le gouvernement mise probablement sur l’épuisement du mouvement. D’autres peut-être sur la violence, pour effrayer les manifestants. Le problème sera renvoyé à plus tard ; on n’aura pas avancé. C’est un premier scénario. Le deuxième scénario est que le mouvement reste solide pour une raison inconnue et avec une certaine cohésion, se maintienne dans la rue. Dans quelques jours certaines forces, par exemple les joumblattistes constateraient alors qu’en réalité les réformes annoncées n’ont pas vraiment de sens, et ils se retireraient du gouvernement. À ce moment Saad Hariri démissionnerait. Peut-être qu’alors un gouvernement dit « de salut public » serait envisageable, mais c’est le scénario rose.

Une autre version de ce scénario serait que le Mouvement du 8 mars1 prenne totalement les rênes du pays, forme un gouvernement à lui seul, entre le Hezbollah, Michel Aoun et alliés. Le Liban entrerait dans une sorte de confrontation avec la communauté internationale et la crise s’envenimerait, parce que l’économie serait davantage bloquée.

Voilà les perspectives qui se dessinent. Pour l’instant le scénario le plus probable est le premier, c’est-à-dire le pourrissement et le report de la crise à plus tard.

1Le nom de cette coalition renvoie au 8 mars 2005 quand différents partis, principalement le Hezbollah et Amal, ont appelé à une manifestation de masse pour remercier la Syrie d’avoir stoppé la guerre civile libanaise et soutenir la résistance libanaise contre l’occupation israélienne.

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