31 883 €Collectés
53%
60 000 €Objectif
26/47Jours

Livres

Libye. Une vie déracinée

En prenant comme point de départ la fusillade contre des manifestants opposés au régime de Mouammar Kadhafi devant l’ambassade libyenne à Londres en 1984, Hisham Matar, écrivain libyen installé à Londres, construit dans Mes amis un récit sur l’exil et l’amitié entre déracinés.

Londres, 17 avril 1984. La policière Yvonne Fletcher, peu de temps après avoir reçu une balle dans le dos alors qu’elle surveillait une manifestation devant l’ambassade de Libye
Mohamed Maklouf

Encore adolescent à Benghazi, Khaled, le narrateur, entend à la BBC en langue arabe une nouvelle écrite par un écrivain exilé, Hossam Zowa. Ce bref récit diffusé à la place du bulletin d’information programmé est un acte politique, car c’est une métaphore de l’oppression. Il produit sur le jeune garçon un effet envoûtant. Venu en Angleterre poursuivre des études de littérature, il se lie d’amitié avec Mustafa, lui aussi boursier du gouvernement libyen. De ce fait, ils se doivent d’être prudents dans leurs rapports aux autres étudiants et le dévoilement de leurs opinions politiques. En effet, dans la résidence d’étudiants libyens, certains, appelés les « écrivains », sont des mouchards chargés par le régime de Mouammar Kadhafi d’écrire des rapports sur les éléments suspects à l’étranger.

Le 17 avril 1984, des étudiants et opposants libyens manifestent devant l’ambassade de Libye à Londres. Ils sont une soixantaine à exprimer leur colère contre le régime de Kadhafi qui, la veille, a exécuté à Tripoli, trois meneurs de mouvements contestataires. Le groupe de manifestants est mitraillé et une policière est tuée. Cet évènement entraîne le siège de l’ambassade par les forces de l’ordre pendant une dizaine de jours puis la rupture des relations diplomatiques entre la Libye et le Royaume-Uni. 
Khaled et Mustafa se rendent secrètement à la manifestation. Ils sont tous deux blessés par les tirs provenant de l’ambassade. À partir de ce moment, leur vie bascule. Les trajectoires des deux étudiants finissent par croiser la route de l’écrivain Hossam Zowa, et une forte amitié va lier le trio.
Les trois personnages vont traverser ces années en Angleterre unis par la nostalgie et l’inquiétude vis-à-vis de leur pays d’origine, qui s’éloigne irrémédiablement de leur mémoire. Jusqu’au moment du Printemps arabe, en 2011, où la question du retour se pose.

« Je ne peux pas retourner là où je voudrais retourner »

Auteur de plusieurs livres, dont un primé par le prix Pulitzer de la biographie en 2017, Hisham Matar s’éloigne cette fois de l’autobiographie et de l’évènement traumatique qu’aura été la disparition de son père. Il aura passé des années à enquêter sur cette disparition sans jamais trouver de réponses définitives. Il est fort probable que son père, enlevé par les services secrets égyptiens en 1990 et remis à la Libye, ait été assassiné lors du massacre de 1996 à la prison de Abou Salim1, faisant de son fils un « endeuillé sans tombe » comme il se décrit dans l’un de ses livres.

Mais la situation politique libyenne détermine encore dans ce présent récit la destinée des personnages. En effet, la participation de Khaled à cette manifestation, alors qu’il n’est qu’un jeune homme assez peu politisé, va entraîner sa vie dans une direction imprévue. Il n’ose plus retourner en Libye pendant les vacances, n’ose pas révéler à ses parents qu’il a été gravement blessé, remet sans cesse son retour et doit inventer pour cela tout un tas de justifications. « Je ne peux pas retourner là où je voudrais retourner », se dit-il. Il craint trop que sa famille constitue un appât pour le régime de Kadhafi. Il est conscient que les conversations téléphoniques sont écoutées et les lettres ouvertes et lues.

Il faut se résigner à patienter, attendre des jours plus favorables tout en sachant que lorsqu’on quitte la Libye en 1983, il y a peu de raisons de vouloir y revenir. Alors il repense à ce que disait son père, « lorsqu’on a des compatriotes déraisonnables, il faut endurer le chaos jusqu’à ce que la sonnerie retentisse ». Mais ce régime d’oppression traîne en longueur et perdure 40 ans. De plus, il a la main longue. En effet, Kadhafi ne se prive pas de faire assassiner ses opposants à l’étranger. C’est un dictateur imprévisible que le narrateur qualifie non pas d’homme politique mais de « parent atteint de démence » tant il est présent et indéboulonnable dans la vie des Libyens.

Comme d’autres régimes arabes des années 1970 et 1980, s’exiler n’est pas une assurance pour les opposants de vivre en sécurité. Journalistes, écrivains, activistes, même loin, sont menacés. L’auteur désigne cette époque d’« assassinat de la parole » et rappelle la liste de ceux qui sont tombés sous les balles au coin d’une rue d’une ville européenne. Et particulièrement à Londres, « l’endroit où venaient mourir les écrivains arabes »

Le retour n’est-il pas un second exil ?

Le narrateur trouve la ville chargée de mélancolie, mais c’est son état d’esprit qui déteint sur le paysage. Il prend peu à peu conscience qu’adopter l’esprit d’une autre culture implique de « laisser mourir une partie de soi. »

Devenu professeur de littérature lui-même, Khaled est un personnage en errance, même s’il habite dans le même petit appartement londonien pendant ces décennies. Il n’est pas réellement parvenu à s’ancrer malgré sa profonde connaissance de la ville et sa curiosité pour son architecture. Ses relations amoureuses aussi restent à une certaine distance, sans s’enraciner. Khaled est un personnage entre deux mondes, ne parvenant pas vraiment à basculer d’un côté ou de l’autre. À se faire une raison. Le retour possible au pays natal, une fois tombé le régime honni qui les a contraints à partir, est une tentation connue de tous les exilés. Ils en rêvent et le fantasment, mais celui-ci se manifeste apparemment trop tard. Le retour n’est-il pas un second exil ? « Restés au pays, nous aurions eu moins le temps d’écouter le passé ».

Se constituer une nouvelle famille

L’amitié solide devient alors le ciment pour se constituer une nouvelle famille. Ceux avec qui le narrateur peut établir une communion ; ceux avec qui il partage une expérience commune ; ceux que « le vent libyen avait jetés dans le Nord ». De nombreux passages dans ce livre posent la question de la traduction. Nul besoin de traduire avec ses amis, leur expérience commune induit une mutuelle compréhension évidente. Mais est-ce suffisant ? Comment faire partager une expérience au-delà du petit cercle ?

Pour Khaled, « la violence exige une traduction et cet inexprimé lui remplissait la bouche ». Encore étudiant, il se passionne pour les recherches d’un de ses professeurs sur les infidélités de la traduction. Et s’il y a quelques utilités à l’écriture et à la traduction, le narrateur pense que ce sont les écrivains qui servent d’intermédiaires avec le monde et aident à l’interpréter.

Ces liens amicaux sont aussi ambivalents. Doute, comparaison ou déception, chacun des trois personnages, selon sa personnalité, appréhende la réalité différemment. Hossam, l’écrivain qui n’a plus rien écrit depuis la nouvelle diffusée à la radio, et pour qui l’exil aura été une prison, semble ne trouver sa place dans aucun pays. Il décide finalement d’émigrer aux États-Unis et de « partir pour le Jusqu’à-la-fin-des-temps ». Mustafa s’engage dans le combat, à la chute du dictateur en 2011, et affirme que la révolution l’a « purifié de l’exil »

Et Khaled, le narrateur mélancolique et sans attaches voit dans ses deux amis le miroir de ce qu’il est ou aurait pu être. D’un côté, un écrivain qu’il aura longtemps admiré, mais dont il jugera finalement que « le talent ne suffit pas, il faut aussi du courage ». D’un autre côté, l’ami combattant en qui il avait l’impression « d’observer le moi qu’il avait échoué à être ». En double de l’auteur, Khaled se demande à un moment si ses deux amis ne représentent pas « deux parties irréconciliables de sa vie », l’écriture et l’engagement politique.

Hanté par cette fusillade à Saint-James Square vu à la télévision lorsqu’il avait treize ans, Hisham Matar dit avoir porté ce livre pendant longtemps, ne pouvant l’aborder plus tôt. Une citation de l’écrivaine Jean Rhys reproduite dans ce livre nous éclaire sur ce qui nourrit son écriture et peut-être aussi sa vie : « Il faut un arrière-plan sombre pour faire ressortir les couleurs vives. »2

1NDLR Le 29 juin 1996, plus de 1 270 détenus ont été abattus par l’armée. Les jours précédents des prisonniers avaient réussi à occuper certaines salles de la prison pour réclamer de meilleures conditions de détention, des soins pour les blessés, le droit de visite et l’ouverture des procès.

2dans Jean Rhys, Bonjour minuit, traduit de l’anglais par Jacqueline Bernard éditions Denoël, 2001

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.