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Entretien avec Maâti Monjib

Maroc. « Ils n’ont qu’à m’arrêter si je suis coupable »

Le 24 octobre est prévue devant le tribunal de première instance de Rabat la treizième audience d’un procès contre l’historien Maâti Monjib et six autres coaccusés. Les audiences précédentes de ce procès, qui a démarré en 2015, n’ont que rarement excédé quelques minutes jusqu’ici. Dans cet entretien exclusif, Monjib répond aux accusations.

Rabat, 2015. — Manifestation de soutien à Maâti Monjib, alors en grève de la faim.

Pour le comité de soutien, les accusations d’atteinte à la sécurité de l’État proférées à l’encontre de Maâti Monjib et de quatre des six coaccusés ne reposent sur rien. Outre Maâti Monjib, historien, journaliste et président de l’association Freedom Now, Hicham Khribchi, médecin et ancien directeur de Global Voices Advocacy, Hicham Mansouri, Mohamed Sber et Abdessamad Aït Aïcha sont accusés d’atteinte à la sécurité de l’État pour avoir organisé des formations sur Story Maker, une application en logiciel libre téléchargeable sur Internet. Ils risquent cinq ans de prison. Rachid Tarik et Maria Moukrim sont quant à eux poursuivis pour avoir omis de notifier au secrétariat général du gouvernement la réception d’un financement venant de l’étranger. Ils risquent une amende de 10 000 dirhams (919 euros).

Le dossier de l’accusation est totalement vide et le procès n’aura jamais lieu parce que tout le monde sait qu’il ne s’agit que de manœuvres destinées à tenter de les réduire au silence. En dépit de la mobilisation de nombreuses ONG1 en faveur des accusés, le pouvoir marocain n’a pas cessé de les menacer ou de les harceler. Orient XXI a demandé à Maâti Monjib les raisons pour lesquelles le régime marocain n’hésite pas à violer les engagements internationaux du royaume en matière de droits humains et de libertés publiques.

Les audiences précédentes de ce procès, qui a démarré en 2015, n’ont que rarement excédé quelques minutes jusqu’ici. Dans cet entretien exclusif, Monjib répond aux accusations.

Ignace Dalle. Comment vivez-vous cet interminable procès et les accusations d’« atteinte à la sécurité intérieure de l’État » ?

Maâti Monjib. — Je le vis mal ! Surtout pour ma famille, c’est insupportable. Personnellement je risque cinq ans de prison ferme. Trois de mes coaccusés se sont réfugiés en Europe et je les comprends. Surtout que le régime ne rigole pas dans notre affaire. Hicham Mansouri, l’un des cinq poursuivis pour atteinte à la sécurité de l’État, avait déjà passé dix mois en prison entre 2015 et 2016.

Pour ma part, je n’ai pas pris la décision de quitter le Maroc, bien que c’eût été tout à fait compréhensible. Pour deux raisons. D’abord, parce que j’ai vécu longtemps à l’étranger comme exilé, au Sénégal et en Europe. Ce fut une longue souffrance. Je sais donc ce qu’est le mal du pays. Mes jeunes coaccusés l’ignoraient avant de partir, ayant toujours vécu au Maroc. Je les ai rencontrés en août 2018 à Paris. Ils souffrent de l’exil, surtout Samad Aït Aïcha, qui n’a pas de famille proche en France. Je les comprends et je les soutiens.

Ensuite, j’ai été visé par une campagne abjecte de diffamation et de mensonges montée par la presse contrôlée par les services de renseignement, comme le journal électronique Le 360, fondé par Mounir Majidi, le secrétaire particulier du roi. Je reste donc au Maroc pour prouver mon innocence. Ils n’ont qu’à m’arrêter si je suis coupable de tout ce dont ils m’accusent. Le 360 est spécialisé dans la diffamation de ceux qu’il considère comme des critiques de la monarchie autoritaire. Il offre des cachets confortables à des plumes célèbres en essayant ainsi de s’acheter une respectabilité. J’ai porté plainte contre ce média devant le tribunal de grande instance à Paris, car il dispose d’une adresse IP en France. Et bien, le Maroc n’a pas donné suite à la commission rogatoire en affirmant que Le 360 et les journalistes « diffamateurs », objets de ma plainte, ne disposent pas d’adresses connues. Nous avons fourni à la juge d’instruction toutes ces données, mais le Maroc continue à faire la sourde oreille. Depuis cette plainte, une bonne partie de la presse qui me diffame ne signe plus les articles de haine ou utilise des pseudonymes !

I. D.Comment expliquer que l’organisation de formations au journalisme d’investigation soit considérée par le pouvoir comme « une atteinte à la sécurité de l’État » ?

Pour le régime marocain, le journalisme d’investigation, c’est l’ennemi à abattre. C’est normal, l’élite d’État est l’une des plus corrompues au monde. Le régime perd le sens des réalités, il ne mesure pas le caractère disproportionné, pour ne pas dire absurde, de ses accusations.

I. D.Quel genre de journaux vous attaquent ?

M. M. — Au Maroc existent des dizaines, je dis bien des dizaines de sites d’information financés par la police politique, via des moyens complexes, mais rodés. C’est ce genre de presse qui attaque les opposants. J’en suis l’une des principales victimes. Ils s’appuient sur des rapports rédigés par des officiers formés à la guerre psychologique dans des pays développés proches du Maroc. Ces sites se spécialisent dans la propagande prorégime et la diffamation de l’opposition. Des sites comme telexpresse.com et cawalisse.com et des journaux imprimés comme Al-Akhbar et Al-Ahdath Al-Maghribia participent à cette campagne continue contre moi et ma famille depuis plusieurs années.

Pendant la longue grève de la faim que j’ai observée durant l’automne 2015 pour protester contre ce harcèlement qui était devenu insupportable et contre l’interdiction de quitter le Maroc à laquelle j’étais assujetti, une campagne sans précédent m’avait visé. C’était un véritable déluge d’ordures, des dizaines d’articles diffamatoires chaque semaine. Des membres de ma famille ont hésité à quitter le Maroc définitivement et l’un d’entre eux a franchi le pas. Il m’était très proche.

I. D.Pourquoi êtes-vous ainsi personnellement visé ?

M. M. — L’origine principale de mes maux, — autrement dit de cette persécution judiciaire et médiatique — provient tout simplement du fait que je m’exprime librement à propos de la monarchie et de ces deux autres « corps sacrés » que sont l’appareil de sécurité politique et la clique d’hommes d’affaires corrompus qui entourent le pouvoir et profitent de son indulgence pour mettre le pays en coupe réglée. Aussi, pendant de longues années, j’ai tenté d’attirer l’attention de l’opinion publique et de centaines de journalistes, lors de sessions de formation intensives, sur les agissements d’une sorte de « cabinet noir ». Celui-ci est une émanation de la sécurité politique et il est en charge des médias. Il est désigné plus communément au Maroc par le terme srabs (cela vient du mot français « services »).

Il y a quatre ans ou cinq ans, j’ai commencé à dénoncer cela également dans des interviews à la presse étrangère. J’ai même donné des exemples de responsables politiques critiques qui ont changé de bord ou se sont tus suite à de telles pressions. Le pouvoir ne pouvait accepter que soit démasqué son sale jeu et il a sévi. C’est ainsi que j’ai été menacé plusieurs fois de mort durant l’été 2014. L’objectif était de me faire taire bien entendu. Je me suis tu quelques semaines à la demande ma famille. Puis ils ont fini par me poursuivre officiellement pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État » et par m’interdire de quitter le territoire national en 2015. Curieusement, j’étais recherché, mais pas arrêté comme j’aurais dû l’être selon la loi. J’ai compris plus tard que c’était leur dernière proposition de négocier avant les hostilités…

I. D.Comment fait la presse indépendante pour survivre dans un milieu aussi hostile ? Comment s’exprime-t-elle à propos des « corps sacrés » ?

M. M. — La presse indépendante, réduite d’ailleurs à une peau de chagrin, est en permanence sous pression. Les « corps sacrés » et notamment les appareils de sécurité civils sont critiqués essentiellement sur les réseaux sociaux et quelques rares sites électroniques indépendants. Cette petite communauté de journalistes indépendants est donc littéralement martyrisée, sous des accusations parfois de droit commun. Ainsi Hamid Al-Mahdaoui, directeur de badil.info est en prison depuis quinze mois. Son crime ? Tenez-vous bien : ne pas avoir informé les autorités d’un appel de l’étranger d’un provocateur lui proposant d’envoyer au Maroc des chars russes pour faire la révolution ! On sait que le ridicule ne tue pas. Bien entendu, s’il avait eu l’idée de les informer, il aurait été poursuivi pour avoir rapporté une information qu’il sait fausse. D’ailleurs, qui l’avait mis sur écoute ? Personnellement, je suis de temps en temps l’objet de telles pressions téléphoniques, les srabs ne chôment pas. Un autre journaliste professionnel et respecté, Ali Anouzla, est poursuivi depuis cinq ans pour « aide matérielle à des actes terroristes ». Le régime ne prend plus de gants. Il réprime à tour de bras.

I. D.Que pensez-vous de l’affaire Bouachrine ?

M. M. — C’est la pire des affaires de presse depuis l’indépendance du Maroc. Taoufik Bouachrine, le plus brillant des éditorialistes du Maroc, vit le martyre actuellement. Le pouvoir est en train d’assouvir sadiquement la haine qu’il a accumulée contre lui. Ses auditions, ces dernières semaines, sont de véritables séances de torture. Au-delà des insultes et des mensonges, la cour l’empêche parfois de se nourrir quand sa famille ou ses avocats lui apportent à manger. Or, c’est un grand diabétique. Certes, Bouachrine a une plume trempée au vitriol et ses éditoriaux, bien informés et très lus, avaient de ce fait un effet corrosif certain sur le pouvoir. Il avait aussi refusé l’argent du pouvoir.

I. D.On a aussi parlé d’une arrestation hollywoodienne ?

M. M. — Le régime a envoyé une quarantaine de policiers, le vendredi 23 février 2018, pour prendre littéralement d’assaut le siège de son journal Akhbar Al-yaoum. Bouachrine est rapidement accusé officiellement de trafic d’êtres humains, de viol et d’avoir harcelé une quinzaine de femmes. Depuis huit mois, le journaliste croupit en prison sur la base d’un simple ordre d’incarcérer établi par le procureur pour une durée indéterminée. Ce qui est bien entendu illégal. Un procureur qui prend une décision illégale et aussi liberticide !

I. D.Comment est-ce possible ?

M. M. — Tout est possible ou presque au Maroc. Les procédures déclenchées par la défense sont restées sans suite, la police politique, en charge du dossier Bouachrine, voulant éviter à tout prix l’interrogatoire du journaliste par un juge d’instruction et une confrontation probable avec les « plaignantes ». Chose étonnante au Maroc, la majorité des femmes qui étaient présentées comme victimes ont courageusement refusé de faire le jeu du pouvoir. Plusieurs ont refusé d’assister aux audiences et trois ont déclaré, publiquement et devant le juge, qu’elles n’ont jamais été violées ni harcelées par Bouachrine. Son affaire devient ainsi un véritable scandale public. L’une des trois femmes, Afaf Bernai a été condamnée à six mois de prison ferme pour avoir porté plainte pour « falsification » contre la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ).

Une autre « plaignante » a quitté le Maroc pour la Belgique. Quelque temps plus tard, elle a été arrêtée par la police belge et poursuivie pour espionnage pour le compte du Maroc. Cette affaire belgo-marocaine qui a fait grand bruit dans la presse spécialisée et les médias sociaux a ruiné les efforts du régime pour présenter le cas de Bouachrine comme l’équivalent marocain de l’affaire Tariq Ramadan. C’était le sous-scandale de trop qui a fait s’écrouler toute la machination, comme un château de cartes.

I. D.Quel sens donnez-vous aujourd’hui à ce procès ?

M. M. — Le pouvoir marocain est embarrassé par l’acte d’accusation et par l’internationalisation médiatique de notre affaire. Mais en continuant à nous convoquer, il laisse l’épée de Damoclès peser sur le cou des accusés. Il s’agit d’un harcèlement psychologique destiné à briser tous ceux qui s’opposent à la mainmise du régime sur la presse et la classe politique.

1Association marocaine des droits de l’homme, Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, Amnesty International, Reporters sans frontières, Comité pour la protection des journalistes, etc. suivent de près ce « procès politique ». Ce procès a été également au centre d’une intervention publique, lors de la 31e session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève en mars 2016.

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